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Najat Vallaud-Belkacem: “Dommage que le féminisme soit absent de cette campagne”

À l’occasion de la sortie de son livre, La Vie a plus d’imagination que toi, on a rencontré Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, pour parler droits des femmes, attaques sexistes et campagne présidentielle. 
©JF PAGA
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Cinq ans après l’élection de François Hollande à la présidence de la république, Najat Vallaud-Belkacem fait partie de la poignée de ministres qui auront été de tous ses gouvernements. Nommée en mai 2012 ministre des Droits des femmes et porte-parole du gouvernement, elle verra son périmètre élargi en 2014 à la Ville, la Jeunesse et les Sports, avant d’être propulsée quelques mois plus tard au ministère de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, devenant la première femme nommée à ce poste.

Un quinquennat plus tard, alors que le nouveau scrutin présidentiel approche, et avec lui la menace d’une abstention record, Najat Vallaud-Belkacem prend la parole à travers une autobiographie, La Vie a plus d’imagination que toi, (Ndlr: une phrase que lui a souvent répétée sa mère) dans laquelle elle revient pour la première fois sur son parcours personnel. Sans se livrer vraiment -elle reconnaît volontiers qu’elle n’est pas adepte de la confession intime-, elle aborde toutefois plus longuement que jamais sa toute petite enfance dans les montagnes du Maroc, son arrivée en France à l’âge de 5 ans et sa jeunesse dans un quartier populaire d’Amiens au sein d’une famille immigrée, venue en France à la fin des années 70 au nom du regroupement familial. Une histoire française qui ressemble à tellement d’autres, à un détail près: la cadette de la fratrie de sept enfants connaîtra une ascension politique fulgurante, pas encore près de s’arrêter. À 39 ans, celle qui a débuté sa vie politique comme adjointe à la mairie de Lyon s’apprête à effectuer un retour aux sources à l’occasion des élections législatives de juin: elle est la candidate du Parti socialiste dans la circonscription de Villeurbanne. Alors qu’une page politique se tourne pour elle avec la fin des années Hollande, elle revient pour Cheek sur une cause qui ne cessera jamais de l’habiter: celle des droits des femmes. Interview.

 

À quand remonte votre prise de conscience féministe?

Je dirais que ma fibre féministe date de mon adolescence. Ayant été une jeune fille au sein d’une famille nombreuse lambda, où j’ai pu observer le traitement des garçons, des filles, ou entendre ma mère regretter de n’avoir pas eu l’indépendance, l’autonomie dont elle rêvait , j’ai toujours eu au fond de moi une conscience féministe. D’ailleurs, je suis retombée sur un exposé datant du lycée pour lequel j’avais choisi d’étudier longuement la figure d’Aung San Suu Kyi, preuve que c’était déjà là, en moi!

Et politiquement, comment s’est fait votre cheminement dans ce domaine?

Quand j’étais secrétaire nationale du Parti socialiste, j’ai choisi à partir de 2009 de m’occuper des questions de société dont j’ai fait un levier de promotion des droits des femmes. Contrairement à ce que l’on nous raconte, les combats ne sont pas derrière nous et la campagne présidentielle de 2007 a été un chef d’œuvre du genre. C’est incroyable comme la question féminine y a été présente, que ce soit dans le dénigrement dont a fait l’objet Ségolène Royal -“Confier le code nucléaire à une femme? Vous n’y songez pas?”- ou dans les interrogations plus innocentes que je rencontrais sur le terrain, où l’on me disait “On ne veut pas empêcher les enfants de cette famille Hollande-Royal d’avoir auprès d’eux une mère qui s’occupe vraiment d’eux”. Il y avait une difficile prise de conscience que les femmes pouvaient être des hommes politiques comme les autres.

En tant que ministre et femme, quelle est la pire attaque sexiste que vous avez dû affronter?

S’il fallait n’en retenir qu’une! (Rires.) Ce que je trouve le plus détestable, ce sont les procès en illégitimité et en incompétence qui sont constamment faits aux femmes. On nous renvoie en permanence à autre chose que la dimension politique de notre action, comme si on était sujettes à des pulsions, des humeurs, des caprices. C’est une façon de nous replacer en permanence dans la sphère privée. Ça ne vient à l’esprit de personne que les mesures que l’on adopte, les politiques que l’on fait, ont été pensées rationnellement et construites collectivement.

 

Qu’en est-il des attaques vestimentaires ou celles sur l’apparence?

Je préfère en rire, ce n’est pas très grave! Ce qui me choque le plus, ce sont certains choix iconographiques faits dans la presse. Très souvent, la photo retenue est problématique, gênante, on ne s’y reconnaît pas. Je pense à la fois où je me suis retrouvée en Une d’un journal avec une photo prise en contrebas, qui donnait l’impression que ma jupe était extrêmement courte. Il est arrivé une mésaventure similaire à Barbara Pompili. Tout ça détourne l’attention du fond politique.

Avez-vous des role models?

Je fais la distinction entre figures inspirantes et modèles. Pour moi un modèle, c’est quelqu’un à qui on aimerait ressembler sur tous les points et, s’agissant des femmes, je n’en ai pas rencontrées qui ont réussi à la fois à accéder au sommet des responsabilités et à avoir une vie personnelle épanouie, heureuse. Cette difficile conciliation n’ayant pas encore été éprouvée, j’estime que je n’ai pas trouvé de modèle. Mais des figures inspirantes, j’en ai plein, il y a par exemple Indira Gandhi, Simone Veil, Marie Curie.

“Il faut de plus en plus de femmes à des postes à responsabilité.”

Pensez-vous que le féminisme soit suffisamment au cœur de la campagne présidentielle actuelle?

Non, pas du tout. On sort d’un quinquennat où il y a eu des avancées immenses en matière d’égalité femmes-hommes et des changements structurels comme la parité au gouvernement. Pendant ce quinquennat, la société civile a répondu, des réseaux féminins se sont créés, l’intolérance aux violences faites aux femmes est aujourd’hui plus forte, tout comme l’intolérance au sexisme. Mais c’est un sujet dont on a seulement entendu parler le 8 mars et j’en suis très déçue.

 

 

 

Quand vous entendez Marine Le Pen s’autoproclamer la candidate des femmes, comment le vivez-vous?

J’ose espérer que ce discours ne prend pas et que les électeurs se rendent compte que c’est quelqu’un, qui, il y a quelques années à peine, parlait d’IVG de confort et défendait un revenu parental pour “inciter les femmes à rester à la maison”. Il faudrait que les autres candidats montent davantage au créneau sur ces sujets, et surtout qu’il y ait d’autres femmes candidates. Malheureusement, on retrouve dans le jeu politique ce qui existe dans toutes les sphères d’activité, c’est-à-dire des femmes qui, même si elles sont au niveau pour y aller, hésitent. Il faut un travail de fond pour que les choses évoluent, et de plus en plus de femmes à des postes à responsabilité pour que plus personne ne doute de sa légitimité.

Assiste-t-on actuellement à un retour en arrière concernant les droits des femmes?

À chaque fois qu’il y a une poussée positive en matière d’égalité femmes-hommes, il y a un retour de bâton négatif de la part de ceux qui ne veulent pas de cette égalité, ça s’est toujours vérifié historiquement. C’est pourquoi il faut regarder l’ensemble du tableau pour se rendre compte que c’est un progrès qui conduit à une résistance. L’IVG, par exemple, n’est pas affaiblie de nos jours: c’est un acte désormais remboursé à 100%, un site d’information gouvernementale a été ouvert pour contrer les sites anti-IVG, et le délit d’entrave numérique a été adopté par le Parlement. En France, on est toujours en progrès, par contre dans le reste du monde, on se rend compte que lorsque les bases ne sont pas suffisamment solides, il peut y avoir un retour en arrière. C’est ce qu’on a vu en Espagne, en Pologne, ou encore aux États-Unis.

“Je ne considère pas être un modèle, mais un exemple, parmi d’autres.”

Vous revenez dans votre livre sur votre parcours de Française issue de l’immigration, pourquoi avoir attendu pour prendre la parole sur ce sujet?

Les attentats qui nous ont frappés ont été un déclic pour moi. Je vois bien que ce serait coupable de ne pas sortir du silence et d’espérer que la société française prenne conscience toute seule de la richesse de sa diversité s’il n’y a pas une voix pour raconter la France telle que je l’ai vécue et qui est infiniment plus accueillante, plus généreuse que ce que disent les discours actuels. La richesse de la France passe aussi par la diversité de personnes qu’elle a accueillies, qui ont réussi bon an mal an à prendre un ascenseur social et à contribuer aujourd’hui à ce qu’est ce pays. Aujourd’hui, on est potentiellement aux portes du chaos, il a fallu que je prenne sur moi pour dire certaines choses.

Ça n’a pas été facile?

Ce n’était pas naturel pour quelqu’un comme moi qui n’éprouve aucun plaisir à parler de ma vie privée, ni d’intérêt manifeste à parler de mes racines ou de la culture religieuse dans laquelle j’ai été élevée. Je suis une laïque pur jus, je trouve que les hommes et femmes politiques n’ont pas à mettre ça en avant mais là, les circonstances le commandaient.

Avez-vous conscience d’être devenue, que vous le vouliez ou non, un symbole?

En ce moment, je suis invitée un peu partout à présenter ce livre et  je sens bien qu’il vient combler un manque: il y avait une soif non pas d’avoir un modèle, car je ne considère pas l’être, mais un exemple, parmi d’autres. Je me rends compte qu’il y a des gens qui sont touchés de pouvoir se reconnaître dans quelques unes de ces pages et d’être autre chose que ce que la caricature fait de nous. Je pense autant aux personnes issues de l’immigration qu’aux jeunes ou aux femmes.

Propos recueillis par Myriam Levain et Julia Tissier


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