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Dossier La génération Y et l'amour / En partenariat avec le CFPJ

“Rien n'est plus impitoyable que le capitalisme amoureux”

La promesse d’amour est-elle si difficile à tenir? La société de consommation agit-elle sur notre manière d’aimer? Olivia Gazalé, philosophe spécialiste de l’amour, nous aide à comprendre la mutation d’un amour verbal vers un amour visuel. Interview “Supermarché”. 
© Nina Boutléroff et Benjamin Valzer pour Cheek Magazine
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Il fut un temps où l’on rencontrait l’âme sœur au bal du village. Un coup d’accordéon et une valse plus tard, les fiançailles étaient programmées, les alliances déjà choisies. Aujourd’hui, les codes amoureux ont profondément changé. Les messageries instantanées ont détrôné les relations épistolaires et relégué la plume au grenier.

À l’heure des réseaux sociaux, des applications de dating où l’on scrute, juge et décortique la moindre photo, où chacun est dépendant de son portable comme d’une drogue dure, où tout s’accélère sans cesse et s’achète à coups de clics, l’amour est-il relégué au rang d’un vulgaire paquet de chips, périssable et jetable? Notre société, basée sur le consumérisme, influence-t-elle notre façon d’aimer? Pourquoi les couples ont-ils tant de difficulté à s’inscrire dans la durée? L’engagement est-il devenu utopique? Pour répondre à toutes ces questions, nous avons soumis Olivia Gazalé,  philosophe, auteure de Je t’aime à la philo, à une interview “Supermarché”.

Obsédée par la valeur marchande, l’immédiateté et la date limite de consommation, la société brade-t-elle les sentiments?

Je ne suis pas aussi pessimiste. Je vois surtout la société actuelle comme pétrie de paradoxes. D’un côté, nous croyons toujours à l’amour fou, voire au prince charmant, et d’un autre, nous sommes prisonniers d’une logique amoureuse de plus en plus consumériste.

L’amour, aussitôt consommé, aussitôt jeté aujourd’hui?

Il y a toujours en nous le profond désir de faire durer l’amour. D’ailleurs, on célèbre toujours les anniversaires de mariage comme les plus belles victoires de l’existence. La durée du couple reste donc incontestablement un critère objectif de réussite sociale et affective. Mais l’amour obéit aujourd’hui aux mêmes règles que le monde marchand: la fascination pour la nouveauté, la tyrannie de l’immédiateté, la création artificielle de besoins perpétuellement urgents.

Vous écrivez qu’en amour, chacun est soumis à l’obsession de la performance, à la mobilité, la précarité, la flexibilité, l’interchangeabilité et la fragilisation des plus vulnérables. C’est un langage de chef de magasin, non?

En effet, l’amour se vit aujourd’hui comme une association limitée et résiliable, un engagement contractuel révocable à tout moment, une sorte de CDD sentimental, dont il faut continuellement renégocier les termes. Ce “partenariat” ne se poursuit que si le bilan est jugé positif par les partenaires. La relation ne dépend plus que du seul désir des deux “associés” de la faire durer.

L’amour est-il menacé par une rupture de stock? 

La séparation est aujourd’hui souvent préférée à la réparation. Lorsque mon partenaire n’est plus adapté à mes besoins, lorsqu’il n’est plus fonctionnel, ou lorsqu’un nouveau candidat offre davantage d’atouts -jeunesse, santé, enthousiasme- je saisis ma télécommande et je zappe. Il y a peut-être mieux sur une autre chaîne.

“Aujourd’hui, une heure, c’est une éternité. En abolissant l’espace, le numérique a dilaté le temps.”

C’est grave, docteur?

Cet amour totalement réinventé, qui s’apparente davantage à une monogamie sérielle (Ndlr: partenaires fidèles successifs), qu’à l’union de toute une vie, peut être vécu comme une chance ou comme une catastrophe. Il y a celles et ceux qui parviendront finalement à trouver le bonheur dans l’une de ces multiples “séquences” et s’épanouiront. Ceux-là ne peuvent que se féliciter des transformations sociologiques qui leur ont offert le droit à l’échec mais surtout le droit à une seconde, une troisième, ou une ixième chance, quel que soit leur âge. Car la vie est de plus en plus longue! Mais n’oublions pas la masse innombrable de ceux qui vivent la précarisation du mariage, et du couple en général, comme une catastrophe. On se marie, par définition, “pour la vie” comme on dit, sinon on ne se marie pas. On s’unit toujours en étant pleinement habité par l’idéal romantique de l’amour éternel et on prend parfois la réalité du monde postmoderne en pleine face.

Amour consommation interview Olivia Gazalé © Benjamin Valzer et Nina Boutléroff

© Nina Boutléroff et Benjamin Valzer pour Cheek Magazine 

Certains se sont donc perdus dans les rayons?

Oui hélas! Les plus malchanceux traversent leur divorce ou leur séparation comme un châtiment et ne “ré-envisagent” l’amour qu’avec une peur croissante de voir leur “valeur d’usage” baisser année après année. Pour tous celles et ceux qui n’ont jamais pu ou voulu refaire leur vie, l’époque que nous traversons n’est pas tant celle de la bienheureuse monogamie sérielle, que celle de la solitude. Certains s’en accommodent, d’autres en souffrent terriblement. Cela dépend de chacun et de sa capacité à réagir face à ce genre d’épreuve.

Pensez-vous qu’Internet puisse répondre à cette solitude affective?

Peut-on trouver l’âme sœur derrière son écran d’ordi? Oui, je pense même qu’on peut avoir un coup de foudre par écrans interposés! Pas seulement sur une photo, qui n’est finalement qu’une porte d’entrée, mais sur un échange de mails et de SMS. Contrairement à ce qu’on entend trop souvent, l’écrit, même s’il n’est pas toujours grammaticalement correct, n’a peut-être jamais eu un rôle aussi central dans les échanges amoureux.

Le numérique a donc modifié les codes-barres de l’amour…

Je pense que oui. Nous avons tendance à investir notre portable du pouvoir de décider de la couleur du jour, et donc d’en faire un objet capable de nous submerger de bonheur ou de nous plonger dans l’angoisse. Pourquoi l’être aimé ne me fait-il pas signe, alors qu’un simple baiser virtuel, pianoté en vitesse sur son clavier, suffirait à ensoleiller cette journée maussade? Qu’un minuscule petit mot apparaisse soudain sur mon écran, et tout redeviendrait lumineux.

La révolution numérique, en démultipliant les moyens de communication et en offrant à chacun la possibilité d’être joint partout à tout instant, rend les silences de l’autre d’autant plus significatifs, qu’ils ne peuvent pas être attribués à l’éloignement géographique. Le portable qui ne sonne pas, l’ordinateur qui ne clignote pas, la boîte de réception devenue boîte de déception, sont bien plus angoissants qu’une boîte aux lettres vide, car aucun retard du facteur ni aucune grève de la poste ne peuvent les justifier. Si l’autre est silencieux, c’est qu’il a décidé de l’être, ou pire, qu’il ne pense pas à moi! Un jour sans nouvelles de l’aimé, autrefois, ce n’était rien -on pouvait attendre une lettre venue de loin pendant des semaines. Aujourd’hui, une heure, c’est une éternité. En abolissant l’espace, le numérique a dilaté le temps.

“La bourse érotique: plus une personne est désirée, plus elle est cotée.”

Ces nouveaux outils de rencontre, c’est comme des produits qui défilent sur un tapis de caisse de supermarché?

Peut-être qu’il y a là en effet quelque chose de peu romantique, mais je me garderais bien de juger. Il y a de multiples phases dans une existence. On peut avoir le projet de se stabiliser en amour, voire de fonder une famille, ou l’avoir déjà fait, et se situer maintenant dans une phase où, pour toutes sortes de raisons, on n’a pas envie de s’attacher, mais pas non plus envie de renoncer à séduire et s’amuser. Pourquoi alors ne pas vivre selon ses désirs? Si chacun y trouve son compte, entre personnes consentantes, je plaide pour une éthique libérale, la seule limite morale étant de ne pas nuire à l’autre.

Amour consommation interview Olivia Gazalé © Benjamin Valzer et Nina Boutléroff

© Nina Boutléroff et Benjamin Valzer pour Cheek Magazine 

Les réseaux sociaux sont-ils devenus des vitrines pour se vendre en amour? 

C’est vrai que certains se mettent en scène et font leur autopromotion comme de véritables marchandises, si bien qu’on se croirait parfois dans un supermarché où se rencontrent une offre et une demande d’amour et de sexe en situation de concurrence quasi-commerciale. Et ce marché est tributaire des fluctuations de ce qu’on pourrait appeler la “bourse érotique”: plus une personne est désirée, plus elle est cotée. Les individus les plus en vue sont dotés d’une forte plus-value érotique, car ils correspondent aux critères esthétiques et sociaux dictés par les médias, la publicité, la mode et le commerce. D’autres, à l’inverse, ont peu de valeur érotique parce qu’ils ne sont ni jeunes, ni beaux, ni glamour, ni puissants, ni célèbres. Ils voient alors leur cours baisser tendanciellement année après année jusqu’à la chute finale. Rien de plus impitoyable que le capitalisme amoureux. 

 Avez-vous le sentiment que certains ne font plus que consommer l’amour, au sens purement sexuel?  

Oui, mais ce n’est pas nouveau. Et ce ne sont pas forcément ceux qui sont sur Internet. Les libertins ont toujours existé et existeront toujours! Je crois au contraire que notre époque est celle de la norme de l’“encouplement”. Il y a une forte pression sociale en ce sens.

Dans un monde en crise, l’amour est-il une valeur refuge?

L’amour est une magnifique promesse de bonheur, mais n’oublions pas qu’il peut aussi causer beaucoup de souffrance. Il ne peut être un refuge sécurisant que lorsque ce sont deux générosités qui se rencontrent et s’épaulent dans la bienveillance et la tendresse réciproques. C’est une alchimie très rare.

Propos recueillis par Benjamin Valzer


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