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Chronique / “Une Frenchie à Los Angeles”

Un 13 novembre à Venice Beach

Qui a dit que la Californie, c’était presque comme l’Europe? Pas Capucine Chevalier en tout cas, trentenaire frenchie expatriée à Los Angeles pour un an. Chaque mois, elle décrypte pour nous un aspect de cette ville fascinante, avec son œil 100% made in France.
Rassemblement devant le consulat de France de Los Angeles, DR
Rassemblement devant le consulat de France de Los Angeles, DR

Rassemblement devant le consulat de France de Los Angeles, DR


Je suis à la terrasse d’un resto avec des potes, des amis de Paris en vacances. Il est tard, genre 14 heures, on vient juste de commander, j’ai pris mon vendredi. Ce week-end anticipé et ensoleillé s’annonce super bien. Même si le “Santa Ana”-ce vent fort et tiède qui paradoxalement annonce l’hiver en Californie du sud- s’engouffre dans nos vêtements, et malgré les très (trop?) nombreuses offres de la serveuse de nous installer à l’intérieur, on reste dehors: attends, on veut grave en profiter avant le retour à la grisaille. Il paraît qu’à Paris aussi, il faisait bon ce soir-là…

Ce matin, on est allés goûter l’eau du bout de l’orteil, et mater les surfers. C’est dommage qu’elle se soit autant rafraîchie, il y a encore deux semaines, on batifolait dans les vagues. Si si, je te jure, elle était à 19 degrés le 31 octobre, on s’est même baignés avant de se préparer pour Halloween. Halloween… C’était ce que j’avais prévu de vous raconter cette semaine.

Une de mes copines en mode touriste instagramise la carte du resto. Le téléphone dans la main, elle nous lit tout haut le texto qu’elle reçoit: “T’es ok? Ça tire à Charonne!” WTF? Il est quelle heure à Paris? Sont déjà bourrés? Machinalement, on checke nos portables et on découvre les alertes du Monde. On comprend pas. Fusillade, restaurant, 13 morts. On suit le fil d’info et on texte nos potes qui vivent dans chaque nouveau quartier annoncé. On veut être sûrs que tout va bien, mais on veut surtout savoir: putain mais qu’est ce qui se passe? Les info tombent, c’est toujours pas très précis mais le bilan, comme ils disent, augmente: 30 morts. On parle d’attentats, de terroristes. Mes oreilles bourdonnent. Attends, mais c’est encore pire qu’en janvier, ça?

Le décalage entre la violence des infos que nos petits écrans égrènent et l’insouciance des tables d’à côté nous laisse pantois.

Les plats arrivent: “Hey guys, protein style burger medium rare, no bun, dressing on the side?” La pauvre serveuse n’aura jamais aussi bien porté le nom de son métier en anglais, waitress, ah ça oui, elle va poireauter un petit moment avant que l’un d’entre nous lève le nez de son iPhone (tiens, aucun de mes potes n’a de Samsung. C’est en quelle année qu’ils ont arrêté les Blackberry? Des tas de pensées très cons vous traversent l’esprit parfois quand c’est grave).

Elle insiste plus fort que les acouphènes qui s’installent et on reconnecte avec la réalité de notre resto bobo venicien. It’s for me. Oui, j’ai commandé un burger sans pain, sans fromage et sans sauce, en France on aurait dit un steak haché. Ici, c’est un must parce que ça marche pour tous les régimes, gluten free ou paleo. Je ne suis pas encore vegan. Le décalage entre la violence des infos que nos petits écrans égrènent et l’insouciance des tables d’à côté nous laisse pantois. Les assiettes remplies sentent bon mais ne se videront pas.

On passe l’après-midi réfugiés chez un copain qui vit pas loin, scotchés devant i-Télé, on n’aime pas l’admettre mais on aurait préféré BFM. En janvier, c’est BFM qui avait les exclusivités. Mais qui a encore comparé à janvier? Des images de Paris la nuit, les bruits de balle, ils parlent d’un assaut… Dans la rue d’à côté, des enfants pépient, c’est la sortie de l’école, il doit être autour de 15h30. Le décalage horaire rend les choses irréelles, il est neuf heures de moins. Putain tout ce qui peut se passer en neuf heures… Prise de conscience. Soupir.

On vit à 9000 bornes et pourtant c’est sur nous qu’ils ont tiré.

On charge nos téléphones, on reste accroupis tour à tour près d’une prise, vérifiant méthodiquement les “safety check” des copains sur Facebook. Merci Zuckerberg. Dieu soit loué, on a fait le tour, toutes les familles et tous les potes appelés vont bien. C’est un miracle, certains ont tout vu depuis leur fenêtre. Quand c’est Marie qui raconte, c’est sûr, les choses prennent une autre dimension que je qualifierais de “la réalité bien dans ta face”.

On n’a pas vu le temps passer, tout le monde a convergé chez notre copain à la connexion i-Télé impeccable. Il est grave mais souriant, doux, rassurant, positif. Plus tard, son visage s’est crispé, il sourie mais ne nous rassure plus du tout; il attend des news de Manu qui était au concert. Claire déboule affolée, sa pote Perrine, “mais si tu sais, celle qui était en vacances chez moi cet été et qui est venue à ta soirée”, vient de lui raconter l’enfer, le Bataclan, la peur primitive, l’instinct de survie, l’échappée, les visions d’horreur. On est prostrés. Les nouvelles continuent de tomber au rythme des posts Facebook. Je crois que je pleure. On est KO debout. On vit à 9000 bornes et pourtant c’est sur nous qu’ils ont tiré. On est la cible. J’avais fait mon pot de départ au Carillon. On ne veut pas aller se coucher. Il est 2 heures du matin, samedi est déjà bien entamé de l’autre côté du monde, mais si on va se coucher maintenant, quand on va se réveiller il va être 16 heures, presque une journée sera passée. Saloperie de décalage horaire.

La grosse gueule de bois du lendemain, on l’a tous eue, comme tout le monde, comme en janvier. Encore cette comparaison. J’ai la nausée. On est sortis chercher notre skimmed almond milk latte le cœur lourd mais sans avoir peur chez Starbucks. Des inconnus nous sachant français ont pleuré et nous ont serré dans leurs bras (oh que j’aime les hugs). On s’est rassemblés, on a déposé des fleurs, des bougies, on s’est recueillis, mais nous, on n’a pas checké du coin de l’œil les voitures noires qui passaient.

Attentats du 13 novembre consulat de  France de Los Angeles

DR

On est préservé quand on est expatrié. Notre environnement à nous n’a pas changé, il est sécurisé et réconfortant, mais il nous semble aussi terriblement étouffant. On est loin, on ne peut pas comprendre, mais niveau circulation de l’info, pourtant, c’est comme si on était dans la pièce à côté. On nous dit que c’est bien que nous soyons protégés de la morosité ambiante, mais nous sommes des seaux de larmes qui débordent toutes les deux heures. Les sentiments sont entremêlés: abattement, colère, désespoir, gratitude et toujours ce fond de culpabilité. On a de la chance nous ici. A-t-on même le droit d’être tristes, nous qui ne sommes pas sur place?

Le quotidien reprend beaucoup plus vite que prévu, les premiers emails sont introduits par des tournures délicates, on prend des nouvelles de chacun, mais va quand même falloir finir le dossier de Madame Schmoldu. Je vais à la gym, je sens qu’il faut que je me défoule (aaah le sport en Californie… Ce sera l’objet d’une prochaine chronique dédiée, une aventure en soi). Les écrans de télé font face aux machines. Les chaînes d’info parlent des attentats, je cours encore plus vite.

Un monsieur devant moi, assis dans une improbable machine qui fait pédaler les bras, décide que c’en est assez. Il a la télécommande et zappe: Charlie Sheen est séropositif. Ce sera le nouveau sujet de la journée. On est déjà passés à autre chose. Mes jambes se sont arrêtées, le tapis, lui, non. Je suis aspirée en arrière, je me rattrape in extremis grâce à l’espèce de guidon aux parties métalliques qui calcule les pulsations cardiaques, j’appuie sur le bouton d’arrêt d’urgence, je me stabilise.

Janvier aurait dû rester unique, exceptionnel.

Debout sur mon tapis à l’arrêt, au milieu de ces corps parfaits qui actionnent leurs muscles saillants, je réalise que je sanglote. Je ne veux pas qu’on nous zappe, je ne veux pas qu’on soit un événement parmi d’autres, un nouvel épisode. Je déteste qu’on puisse comparer à janvier. Janvier aurait dû rester unique, exceptionnel, pas devenir le mètre étalon pour mesurer la gravité de nouvelles attaques.

Au fil des jours, on apprend qu’on a plein de copains en deuil. Mais pourquoi bordel y avait-il autant de gens qu’on connaissait à ce concert? Je découvre que, non c’est pas du hard rock qui fait saigner les oreilles mais que, au contraire, c’est fun et léger ce qu’ils font les Eagles of Death Metal en fait. Ah ouais c’est un groupe de L.A.? Jamais entendu parler.

Plus tard, alors que le groupe rescapé atterrissait chez lui, à Los Angeles, là où moi je vis mais où je ne suis pas encore chez moi, j’ai réalisé que je connaissais un de leur morceau. Il était sur une vieille compil’ des Inrocks qu’un pote m’a refilée parce qu’elle traînait dans sa voiture. J’avais pas cherché le nom du groupe, j’avais juste fait de Wanna be in L.A. mon hymne “morning good mood”, en boucle le matin, pendant mes premières semaines ici. Je le retrouve, le joue, il donne envie de se dandiner, je souris.

I came to L.A. to make rock ‘n’ roll

Along the way, I had to sell my soul

I made some good friends that make me say

I really wannabe in L.A.


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