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Les réseaux sociaux ont-ils tué les albums photo ?

Le smartphone a bouleversé notre rapport à la photographie: greffé à notre main, il nous fait multiplier les clichés à l’infini. Mais qu’allons-nous faire de tous ces souvenirs au fil de notre vie? Enquête.
Instagram / Polaroid
Instagram / Polaroid

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Les photos de nos vacances à Marrakech sont au fond d’un disque dur. On en a pris 654, partagé 33 sur Facebook, envoyé 12 à notre mère, imprimé 3 pour habiller le frigo. Peut-être est-ce le fait d’avoir grandi avec les appareils jetables 27 pauses et la frustration qu’ils généraient, mais on ne se lasse pas de pouvoir faire autant de photos. Quitte à rentrer avec 16 clichés du coucher de soleil dont un seul n’est pas flou, et une majorité de photos immortalisant repas, cocktails, et autres animaux mignons.

En 2014, 1,8 milliards de photos ont été publiées et partagées sur Internet, contre 500 millions en 2013. La photo est devenue pour nous un réflexe quotidien, un moyen de communication comme un autre. On ne s’envoie plus un texto mais un Snap, on instagrame ses vacances et on pintereste ses inspirations.

Aujourd’hui, exister veut dire exister dans le regard de l’autre.”

Pour Lénaïk Leyoudec, doctorant en sciences de l’information et de la communication à l’Université technologique de Compiègne, ce nouveau rapport à la photo est évidemment lié à l’apparition du numérique: “C’est la technologie qui a modifié l’usage. Du jour au lendemain, on a pu acheter un appareil photo numérique relativement peu cher et prendre de plus en plus de photos. En plus, selon la loi de Moore (Ndlr: selon laquelle les espaces de stockage doublent tous les 18 mois à prix constant), nos espaces de stockage n’ont cessé d’augmenter en taille et de baisser en prix.”

Cette croissance exponentielle du nombre de photos prises s’explique aussi par la naissance des réseaux sociaux, qui ont fait de l’image un outil de communication. Depuis la création de Facebook en 2006, suivi par Instagram quatre ans plus tard, nos photos sont likées, commentées, partagées. Sur Snapchat, elles sont un outil de conversation, et sur Tinder, un appât.

 

Des photos surtout sociales

Ces réseaux ont imposé leurs codes. Les années 2010 ont vu apparaître le personal branding: l’application des techniques de marketing à notre propre identité. Exister par l’image, c’est entretenir une réputation virtuelle digne de ce nom. En photographiant ce qu’on lit, ce qu’on mange, ce qu’on porte, on fait sa propre promotion, celle de sa vie sociale et personnelle.

L’apparition du selfie en dit long sur cette évolution. D’abord dénoncé comme un symptôme du narcissisme de la génération Y, il s’est imposé comme la pratique photographique la plus courante aujourd’hui. Et même si certaines vont jusqu’à publier des recueils de leurs meilleurs autoportraits, l’égocentrisme n’est finalement pas sa caractéristique principale. Car en se plaçant comme le sujet premier de nos photos, nous nous mettons en scène dans notre propre existence. L’intérêt n’est plus seulement nous, ni le lieu, mais notre expérience à cet endroit.

 

selfie selena gomez

Instagram/selenagomez

Pour le psychologue et psychanalyste Michael Stora, cofondateur de l’Observatoire des mondes numériques en sciences humaines, “les jeunes générations ont grandi en étant constamment photographiées, c’est ce qui leur donne le sentiment d’exister. Cette perception a été renforcée par la culture télévisuelle de la preuve par l’image, qui est née notamment du voyeurisme de la téléréalité. Aujourd’hui, exister veut dire exister dans le regard de l’autre”.

Dans l’attente de cette validation extérieure, nous avons pris l’habitude de dégainer nos téléphones pour  photographier tout et n’importe quoi. Résultat, nous passons notre temps à contempler nos existences à travers un écran. De quoi changer radicalement notre rapport à l’instant présent, et à la mémoire. La photographie, censée être le meilleur moyen d’immortaliser nos souvenirs, pourrait bien être leur meilleure ennemie.

 

Un danger pour la mémoire

Dans une étude datant de 2013, la psychologue Linda Henkel met en lumière les effets néfastes de la photographie sur la mémoire à court terme des visiteurs d’un musée. À la sortie, la plupart ne parviennent pas à se souvenir des œuvres qu’ils ont photographiées. Aucun problème en revanche pour celles qu’ils ont simplement regardées. La chercheuse en tire les conclusions suivantes: “Les gens se reposent sur la technologie pour se souvenir à leur place, ils comptent sur leur appareil photo pour enregistrer l’événement et ne se sentent pas obligés d’être réellement présents dans l’instant.”

La photo rendrait-elle nos cerveaux fainéants? Certains chercheurs pensent exactement le contraire. Pour eux, la photographie et, à plus large échelle, la technologie, sont des évolutions techniques comme les autres. “Dès la création de l’outil à la préhistoire, l’homme a externalisé ses savoirs dans la technique, explique Lénaïk Leyoudec. Il a inventé des machines pour faire le travail à sa place. C’est ce qui l’a rendu homme et non plus animal. Pour ce qui est de la mémoire, c’est pareil. Bernard Stiegler a conceptualisé l’idée en parlant de prothèses mémorielles.”

S’il est possible que nous développions de nouvelles capacités cognitives, il faudra attendre des décennies pour le savoir.

Pour le philosophe français en effet, l’être humain s’est toujours créé des “prothèses” telles que les livres, afin de leur déléguer sa mémoire. Une thèse que défend aussi l’académicien Michel Serres, passionné par l’effet des nouvelles technologies sur les nouveaux savoirs. Cela signifierait donc que ne plus connaître par cœur le numéro de téléphone de notre propre mère, confié à notre répertoire, nous aurait permis de retenir des choses bien plus importantes, comme… le dernier tweet de Kim Kardashian?

Autant la photocopieuse nous sauve la vie tous les jours en faisant le moine copiste à notre place, autant déléguer notre mémoire via nos photos à un téléphone portable risque de poser davantage de problèmes. S’il est possible que nous développions de nouvelles capacités cognitives, il faudra toutefois attendre des décennies voire des siècles pour le savoir. En revanche, il est possible que cela affecte, à court terme, notre système de pensée, nos connaissances, ou même notre langage. Les prochaines générations seront les cobayes de cette expérience échelonnée sur des décennies.

 

Fixer ses souvenirs

Pas besoin d’attendre des siècles, en revanche, pour se demander quel rapport au passé familial entretiennent les enfants nés dans la dernière décennie. La dématérialisation des photos, leur stockage dans des téléphones ou des ordinateurs les rend plus difficilement accessibles. Même si on a tous vu notre petite cousine de 4 ans déverrouiller l’iPhone de sa mère avec beaucoup plus de dextérité qu’on n’en aura jamais.

Mais si la photographie en tant qu’objet de mémoire est de moins en moins présente, aucune tablette ne peut remplacer la valeur affective qu’on accordait aux albums photos poussiéreux de nos parents. Le papier jauni et corné d’une photo trouvée entre les pages d’un livre ou encadrée dans un salon était un objet de mystère, provoquant nos premières questions sur le passé familial.

On revient à l’image analogique parce que l’humanité est attachée aux images physiques.

Pour Lénaïk Leyoudec, il est trop tôt pour étudier le rapport aux souvenirs virtuels. Mais on constate qu’un retour instinctif s’effectue vers l’analogique et l’impression papier: “Le cadre numérique, par exemple, n’a jamais trouvé son public. Les écrans, c’est de l’utilisation, ce n’est pas pérenne. Tu le regardes, et puis tu passes à autre chose. On revient à l’image analogique parce que l’humanité est attachée aux images physiques. Il y en a toujours eu, des peintures dans les grottes préhistoriques aux vitraux dans les cathédrales.”

 

Mariage Maud Chalard Theo Gosselin

Instagram/maudchalard

Un revirement qu’ont d’ailleurs senti les sites d’impression de photos en ligne ces dernières années: l’album photo y a refait surface dans une version 2.0. Mise en page sur le Web, papier glacé, livraison à domicile… Back to basics. Dans la même veine, le Polaroïd a d’ailleurs fait un come-back fulgurant ces dernières années. En 2008, avec The Impossible Project, d’anciens employés ont relancé la production des fameuses pellicules carrées alors que les dernières usines de la société s’apprêtaient à mettre la clé sous la porte. Ils étaient loin de s’imaginer que cet instantané des années 40 connaîtrait une nouvelle jeunesse, démontrant que personne n’était prêt à laisser partir un symbole de la photographie. La chance de ce petit carré de papier, c’est qu’il correspond au format d’une photo mobile et évoque l’instantané. Il a su ressusciter et se fondre de nouveau dans notre paysage culturel.

 

Le come-back de la photo vintage

L’argentique n’a pas dit son dernier mot non plus. Après les hipsters roadtrippers californiens, les vingtenaires et trentenaires français ressortent les vieux Pentax de leurs parents et s’intéressent au développement à l’ancienne. C’est le cas de Margaux, 22 ans. Son père l’a initiée à la photographie argentique à l’adolescence. Pour elle, photos argentiques et numériques n’ont pas du tout la même valeur: “En numérique, il suffit d’appuyer sur un bouton, non pas pour que la photo soit bonne, mais pour qu’elle existe. Alors que mes photos argentiques me rappellent beaucoup plus de souvenirs! Non seulement le moment où j’ai pris la photo, mais aussi celui où je l’ai découverte sur la pellicule, puis dans le bac de développement. Elles sont le résultat d’un long travail, je les affiche chez moi, j’en ai offert certaines, en tant qu’objet, elles ont une grande valeur sentimentale.”

Ce qu’on appelle photographie ne peut se faire qu’en argentique.”

Ce retour aux sources s’effectue pour le plus grand bonheur des photographes, dont certains, comme Cathy Dupont, n’ont jamais arrêté l’argentique: “Il m’arrive évidemment d’utiliser le numérique pour des raisons de budget et de rapidité mais quand je le fais, j’ai conscience de faire des images, et non de la photo. Ce qu’on appelle photographie ne peut se faire qu’en argentique. Il faut travailler en amont sa prise de vue, son cadrage, et surtout sa lumière. Je suis contente que les jeunes s’y remettent! Surtout avec le Pola, ils pourront copier leurs parents. De vraies photos, de vrais vinyles, c’est chouette de pouvoir choisir, sans être passéiste bien sûr!”

Qui l’eût cru? Le mp3 n’a pas tué le vinyle, les tablettes n’ont pas tué le livre, et Facebook n’a pas non plus tué la photo. Comme une résistance à la dématérialisation, les millennials mettent un point d’honneur à imiter leurs parents et grands-parents même si la société n’a plus rien à voir avec la leur. Lubie de hipster ou mode durable du vintage? Il faut peut-être voir dans ce retour de la photo imprimée tout simplement le plaisir de tenir entre ses mains et de pouvoir transmettre un objet qui ait une forme, une couleur, une odeur et surtout, une histoire. Parce que quitte à léguer un jour à nos enfants notre collection de photos de burgers, autant en faire un album.

Clémentine Spiler


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