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Emmanuelle Julien / Interview “Mauvaise réputation”

“Poilorama”, la websérie consacrée au poil, ce mal-aimé traqué sans relâche malgré toutes ses qualités

À l’occasion de la mise en ligne aujourd’hui de la très intéressante websérie documentaire consacrée aux poils et intitulée Poilorama sur le site d’Arte Creative, nous avons soumis sa coréalisatrice Emmanuelle Julien à une interview “Mauvaise réputation”. 
Capture d'écran de la websérie “Poilorama”
Capture d'écran de la websérie “Poilorama”

Capture d'écran de la websérie “Poilorama”


Les poils seraient devenus subversifs. C’est en tout cas le constat d’Emmanuelle Julien, Olivier Dubois et Adrien Pavillard, coréalisateurs de la très intéressante websérie documentaire intitulée Poilorama à regarder en ligne dès aujourd’hui sur le site d’Arte Creative. “On s’est demandé pour quelle raison ils étaient devenus révolutionnaires alors que les poils sont quelque chose de naturel, précise Emmanuelle Julien, 39 ans, journaliste spécialisée dans les questions de sexualités et de genres. En effet, qui dit être humain, dit poils: ils sont près de 4 millions à squatter notre corps et leurs qualités, même si on semble les avoir oubliées ces dernières décennies, sont nombreuses. Outre le fait qu’ils contribuent au refroidissement du corps, ils protègent des agressions extérieures, captent nos odeurs corporelles et traduisent également nos émotions, cf. la chair de poule.

Si les femmes font toutes le même choix, celui de s’épiler, s’agit-il encore d’un choix?

Pourtant, on cherche à leur faire la peau. Et ceux (et surtout celles) qui ne s’en débarrassent pas sont vus, au mieux comme des militants, au pire comme des gens un peu dégueus. “Aujourd’hui, la plupart des femmes s’épilent, ça représente beaucoup d’argent, de temps et aussi de la douleur donc on s’est interrogé sur ce qu’il y avait derrière ce rituel.” Les hommes ne sont pas en reste puisque ces derniers s’intéressent davantage qu’avant à leurs poils -“Les esthéticiennes ont de plus en plus de demandes de ce côté-là”, assure Emmanuelle Julien. Mais à la différence des femmes, les hommes, eux, ont encore le choix. “Si les femmes font toutes le même choix, celui de s’épiler, s’agit-il encore d’un choix?”, s’interroge à juste titre la journaliste.

“Poilorama”, la websérie consacrée au poil, ce mal-aimé traqué sans relâche malgré toutes ses qualités

Capture d’écran de Poilorama

Qui dit poil dit cul, si l’on ose dire. Le poil apparaissant au moment de la puberté, il est intrinsèquement lié à la sexualité.

Pourquoi traque-t-on ainsi ces pauvres poils sans répit? C’est à partir de toutes ces questions qu’est né Poilorama, un ensemble de 10 vidéos de 5 minutes qui font le tour du poil de façon instructive et plutôt amusante. Le format, court et potentiellement viral, n’est pas lié au hasard: “On a voulu s’adresser à un public jeune qui ne regarde pas la télévision, qui est sur le Net et sur les réseaux sociaux, asssure Emmanuelle Julien, c’est plus facile d’y parler de sexualité.” Car, en effet, qui dit poil dit cul si l’on ose dire. Ce dernier apparaissant au moment de la puberté, il est intrinsèquement lié à la sexualité. Et ça ne lui facilite apparemment pas la vie. Nous avons soumis Emmanuelle Julien à une interview “Mauvaise réputation”. 

Pourquoi le poil, pourtant plein de qualités, est-il perçu comme si dégoûtant?

Le poil se trouve dans des zones proches des orifices, des sécrétions et de la transpiration, il est donc très souvent associé aux mauvaises odeurs, à la saleté et à la crasse. Sans parler du fait que le poil renvoie à l’animalité de l’être humain. S’épiler, pour les hommes comme pour les femmes, c’est une façon de la fuir. 

“Poilorama”, la websérie consacrée au poil, ce mal-aimé traqué sans relâche malgré toutes ses qualités

Capture d’écran du documentaire Poilorama

Pourquoi le poil pubien féminin a-t-il été si longtemps considéré comme obscène?

Le sexe féminin est tabou et reste très effrayant, il n’y a qu’à voir le mythe du vagin denté! Derrière le poil pubien, il y a la peur de la sexualité féminine, une sexualité déchaînée qu’on ne pourrait pas maîtriser. Il n’y a qu’à se souvenir des débuts de la pilule, beaucoup ont pensé que les femmes allaient faire tout et n’importe quoi, et aujourd’hui, c’est la même chose avec le . Le sexe épilé est perçu comme plus juvénile, plus acceptable et donc plus inoffensif. L’épilation est un moyen de domestiquer le sexe féminin. C’est aussi intéressant de rappeler que, dans le BDSM, le dominant rase toujours le dominé. Les militaires, eux, se rasent la tête, comme si c’était un signe de soumission à l’ordre. Enfin, comme la psychanalyse l’explique, le sexe de la femme est à la fois le lieu du maternel et du sexuel, c’est l’une des raisons qui fait qu’il est aussi dérangeant. 

D’ailleurs, le poil pubien a longtemps été censuré? 

Oui, c’est en 1973 que la censure sur le poil pubien a été levée. Avant, on n’avait pas le droit, dans la presse notamment, de montrer les organes sexuels. C’est fou de revoir les magazines de charme et leurs photos très grossièrement photoshopées de l’époque. Ils n’avaient pas le droit de montrer des pubis donc on pouvait voir des femmes nues, leurs seins, mais elles avaient comme un triangle de peau au niveau de leur sexe et aucune fente vulvaire, c’était monstrueux.

“Dans L’Origine du monde, le sexe féminin est représenté au naturel.”

Dans la peinture classique, les femmes n’ont pas de poils non plus. Quand le spectateur regardait un tableau, il ne devait pas être déconcentré et avoir envie du modèle. Il y a d’ailleurs une anecdote assez drôle à ce sujet: le jour où John Ruskin, un critique d’art du XIXème siècle, s’est marié et a passé la nuit de noces avec sa femme, il aurait vu pour la première fois de sa vie une toison pubienne. Il aurait eu un choc, pensé que sa femme était malade et on dit d’ailleurs que c’est l’une des raisons qui l’a poussé à annuler son union quelque temps après. C’est après cette période qu’on a vu arriver des peintres subversifs comme Gustave Courbet. Dans L’Origine du monde, le sexe féminin est représenté au naturel. Ce tableau a fait scandale et est resté caché très longtemps avant son arrivée au Musée d’Orsay en 1995. Il a appartenu, entre autres, au psychanalyste Jacques Lacan et l’histoire dit qu’il le cachait derrière une autre œuvre pour le camoufler. 

“Poilorama”, la websérie consacrée au poil, ce mal-aimé traqué sans relâche malgré toutes ses qualités 

L’Origine du monde de Gustave Courbet DR

Le poil n’a-t-il jamais eu son heure de gloire?

Si, dans les années 70. Les femmes et les hommes étaient libérés, les gens se baladaient à poil avec leurs poils et il n’y avait pas de problème! Tout ça n’a pas duré bien longtemps. Les années 90 ont constitué un tournant radical pour le poil: le diktat du lisse a fait son apparition. Ça coïncide avec un retour en arrière du droit des femmes. Ces dernières travaillaient, commençaient à devenir indépendantes mais on ne leur pardonnait rien: il fallait qu’elles bossent, qu’elles élèvent les enfants et qu’elles soient parfaites d’un point de vue physique. Il fallait qu’elles soient minces, qu’elles aient l’air jeunes -les liftings explosent à l’époque- et qu’elles soient lisses de partout. Tout l’argent qu’elles gagnaient passait là-dedans. Les années 2000, elles, ont été synonymes de l’hypersexualisation du corps. Les codes du porno chic ont envahi la société, je me souviens de certaines campagnes très sexuelles de grands couturiers à l’image de Tom Ford ou de Gucci dans lesquelles on pouvait voir des corps huilés sans aucun poil. 

Poilorama poils Emmanuelle Julien Olivier Dubois Arte Creative websérie documentaire

Campagne Tom Ford DR

Poilorama poils Emmanuelle Julien Olivier Dubois Arte Creative websérie documentaire

Campagne Gucci DR

La presse féminine y est-elle pour quelque chose dans l’éradication du poil?

Elle a en effet une responsabilité importante. Au début du XXème siècle, Cyrus Curtis, le patron du Ladie’s Home Journal, premier magazine américain à destination des femmes, le dit déjà clairement: “Savez-vous pourquoi nous publions le Ladie’s Home Journal? Les rédacteurs pensent que c’est pour le bénéfice des femmes américaines. C’est une illusion… La vraie raison, la raison de l’éditeur, c’est de vous permettre de vendre des produits manufacturés aux femmes américaines et de leur indiquer d’acheter vos produits.” On ne peut pas être plus clair… C’est au même moment que la marque Gillette se demande comment vendre des rasoirs aux femmes et ce sont les premiers à se lancer dans le gender marketing. En 1915, il y a une campagne encourageant les femmes à se raser les aisselles, on les compare à des chiens et on leur dit que si elles ne s’épilent pas, leurs maris vont les quitter! C’était hallucinant.

Dans la presse féminine, personne n’a voulu témoigner à visage découvert dans le documentaire mais on a rencontré des gens qui y ont travaillé et qui nous ont expliqué comment la presse féminine s’était “financiarisée” dans les années 90-2000: elle a mis le paquet pour gagner de l’argent tout en négligeant le contenu éditorial qui s’est, peu à peu, appauvri. Tout le monde se souvient de cet article polémique du magazine Elle sur les “foufounistas”, qui nous vendait toutes sortes de produits pour être à la mode dans notre culotte! Mettre une zone aussi intime que le sexe sous influence de la mode, c’était inédit et c’est mal passé.

“Poilorama”, la websérie consacrée au poil, ce mal-aimé traqué sans relâche malgré toutes ses qualités

L’article du magazine Elle sur les « foufounistas” DR

Le poil est-il aujourd’hui féministe?

On va dire que oui, le poil est féministe. Dans les années 70, il l’était déjà avant d’être totalement éradiqué. Aujourd’hui, il y a une certaine résistance à l’épilation et on voit, sur les réseaux sociaux notamment, des jeunes femmes poser fièrement avec des poils sous les bras ou des poils qui dépassent de leur culotte à l’instar de l’artiste Petra Collins (Ndlr: dont la photo a d’ailleurs été censurée sur Instagram). Cette nouvelle génération de féministes use d’humour pour faire passer son message. Il s’agit pour la plupart d’initiatives individuelles et ça ne remet malheureusement pas encore en question le règne du lisse. On risque de mettre un bout de temps avant de retrouver nos poils!  

Propos recueillis par Julia Tissier

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