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Dossier Nouveaux Féminismes / En partenariat avec le CFPJ

Politique: la jeunesse militante à l'épreuve du sexisme

Le sexisme n’est-il que l’affaire des hommes politiques old school? Si les scandales Tron et Baupin ont fait du bruit, le machisme gangrène aussi les organisations de nouveaux militants. Enquête chez les jeunes générations de politiques.
© Victoria Masson pour Cheek Magazine
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Dans une soirée organisée par les Jeunes Communistes (JC), un mec m’a plaquée contre le mur, dans un couloir. Il a essayé de m’embrasser en me touchant la poitrine.” Quand Annaëlle* se débat, il éclate de rire: “Oh t’es pas drôle!” En racontant son agression sexuelle, la jeune militante communiste de 27 ans regarde au sol, la voix fébrile. Elle a publié son histoire sur le Tumblr Salut Camarade Sexiste qui recueille les propos machistes “de la gauche de la gauche”. Envahi de témoignages, il révèle une face peu reluisante du jeune militantisme. Le boulet du machisme ne se limite pas aux vieux briscards de la politique.

Le sexisme ordinaire fuse dans tous les mouvements de jeunes. Un soir de forum au Front National de la Jeunesse (FNJ), un haut responsable venu faire une conférence qualifie des jeunes élues du parti de “minettes”, quand un autre sympathisant affirme la “supériorité” biologique des hommes sur les femmes. À droite, à gauche, aux extrêmes, tout le monde est d’accord pour dire que les femmes prennent moins la parole en assemblée. Pourquoi? On leur coupe plus la parole, elles sont souvent sifflées, on considère qu’elles n’ont pas leur mot à dire si le sujet n’est pas “féminin”. Dans les assemblées générales d’étudiants d’extrême gauche à Nanterre, l’initiative pour alterner les intervenants hommes et femmes a échoué. Trop d’hommes et pas assez de femmes volontaires. La question de la parité progresse mais les militantes de tous bords s’accordent à dire que les hommes ont toujours davantage de postes à responsabilités que les femmes.

 

Du sexisme sous le tapis

Mais plus grave que le sexisme ordinaire, il y a aussi les agressions, “jamais posés sur la table, toujours foutues sous le tapis” selon la communiste Annaëlle. En parlant des JC, elle dit avec un brin d’humour: “Tu imagines que chez les communistes, progressistes, ce genre de choses n’existent pas.” La mine assombrie, elle se replonge dans les notes qu’elle a prises, par crainte d’oublier ce qu’elle avait à dire sous le coup du stress. Elle se remet à parler de ce mec “viril et dangereux” qui l’a agressée à cette fameuse fête. Un cas particulier sous l’emprise de l’alcool? Loin de là. Des histoires comme celle d’Annaëlle, Emma, élue au pôle anti-discriminations du Conseil national des JC, en a à la pelle. Rien qu’en ce moment, elle confie: “Je connais au moins trois responsables qui mériteraient de tomber.

Il n’y a pas de sursaut de la génération 18-30 ans à ce sujet.

Comme chez leurs aînés, le milieu politique de la jeune génération reste ultra masculin. Annaëlle raconte l’intimidation, la façon dont les référents l’ont convaincue de ne pas parler. “On m’a dit: il faut des preuves, raconte-t-elle, évidemment je n’ai pas de preuves, on était seuls dans le couloir quand il m’a agressée.” Elle ajoute: “Mon histoire est tombée dans les ‘il paraît que…’ comme tant d’autres.” Si Gwenn Herbin, coordinatrice au Mouvement des jeunes communistes de France (MJCF) assure que “toute agression sexiste entraîne la non-éligibilité d’un militant”, Annaëlle continue de se retrouver en présence de son agresseur, devant qui elle n’ose plus parler. Elle avoue, gênée, faire plus attention à ses vêtements lorsqu’elle le voit, avant de conclure: “Quand il est là, je m’efface.

La jeune communiste Emma revient aussi sur un souvenir personnel. Victime d’une agression sexuelle enfant, elle l’a toujours assumé dans son parti comme la motivation première de son engagement féministe. Un jour, alors qu’elle prend la parole, un de ses “camarades” l’interrompt: “T’es pas objective, toi, sur le féminisme, puisque t’as été violée.” Quelque temps plus tard, alors qu’Emma est dans une situation précaire et cherche un logement, ce même militant lui propose de la loger en échange de faveurs sexuelles. Bienvenue à la préhistoire.

 

Une impression de gueule de bois

Comme Emma et beaucoup d’autres jeunes militantes, Aurore Bergé, désormais élue Les Républicains, ne s’attendait pas à une telle désillusion en s’engageant en politique: “J’ai longtemps espéré qu’avec la mixité des militants de notre génération, le sexisme ne serait pas un problème. Mais j’en suis revenue.” Pour la jeune femme de 29 ans, c’est comme si rien n’avait évolué, comme si les luttes féministes dont les nouvelles générations sont censées avoir hérité n’avaient pas eu d’effet. Elle insiste: “Il n’y a pas de sursaut de la génération 18-30 ans à ce sujet.” En effet, l’égalitarisme n’est pas une priorité pour tout le monde.

Associé à l’époque de nos mères et de nos grands-mères, “le féminisme est cosmétique pour beaucoup de jeunes”, explique Virginie Martin, politologue et auteure d’un roman sur la position des jeunes femmes en politique, Garde-corps. À force d’être élevés, d’étudier, de vivre ensemble, les jeunes femmes et les jeunes hommes ont oublié que certaines inégalités demeurent. Tout à coup, en débarquant dans le monde du travail ou dans des organisations politiques, ils ont la gueule de bois: les murs du genre se dressent, on revient en arrière. D’autant plus que la politique est toujours “un monde d‘hommes, façonné par les hommes et pour les hommes” insiste la politologue.

Mais alors, comment faire enfin bouger les choses? Virginie Martin a une idée sur la question: “Les femmes doivent prendre ce combat à bras-le-corps, s’imposer d’elles-mêmes quoi qu’il en coûte.” Ce qu’à sa façon, Annaëlle fait: elle est attachée aux idées du Parti communiste et n’en partira pas.

Femmes jeunes communistes étudiants nanterre

Sur le banc d’un amphi lors d’une AG d’extrême gauche à la fac de Nanterre © Jane Roussel pour Cheek Magazine 

 

Sexiste? Démissionne!

Emma, élue aux JC, bataille aussi de son côté: “J’en ai dégagé des mecs sexistes!” Il lui est déjà arrivé de harceler un militant accusé d’agressions sexistes par plusieurs filles pendant des mois, jusqu’à ce qu’il cède et démissionne. Mais “j’ai eu des menaces, il ne faut surtout pas sous-estimer les conséquences de ce combat en interne”, glisse-t-elle. Même en ayant un poste élevé en politique, une femme n’est pas protégée dans le rapport conflictuel entre les sexes. La militante féministe Aurore Bergé, élue LR, revient à ce propos sur une affaire de mai 2016: grande gueule, elle avait dénoncé dans la presse une remarque sexiste extrêmement violente d’un collègue militant qui lui avait lancé “J’ai envie de te faire une Baupin”.

Bien sûr, officiellement, des choses sont mises en place pour avancer. Connues pour leur militantisme féministe, Aurore Bergé et Laura Slimani, élue Jeunes Socialistes Européens (JSE), les énumèrent: il y a par exemple des ateliers de sensibilisation, des réunions non-mixtes pour évoquer les attaques sexistes, des “safe spaces” chez les JSE, qui sont des endroits où femmes et minorités LGBTQ peuvent se poser et discuter sans être importunées. Des initiatives qui peuvent surprendre par leur radicalité mais qui permettent dans un premier temps de libérer la parole.

Les militantes féministes de tous bords proposent des solutions: désigner un interlocuteur au sein des partis qui se consacre aux questions de sexisme, créer une commission d’enquête pour dénoncer les agressions, des forums de femmes, des organismes féministes entre les partis… Du haut de son poste d’élue au pôle anti-discriminations des JC, Emma, souriante et motivée, conclut: “Il ne faut rien lâcher.” Et on ne peut qu’acquiescer.

Jane Roussel

*les prénoms ont été modifiés


2. Il faut (vraiment) en finir avec cette idée de la “femme forte”

Femme forte. Battante. Wonder Woman. Warrior. Super-héroïne du quotidien. Et si, loin d’assurer l’émancipation, ces termes suscitaient de nouveaux complexes?
© Victoria Masson pour Cheek Magazine - Cheek Magazine
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4. Je ne parle plus à ma mère et je vais bien

Faut-il couper les ponts avec une mère toxique? Celles qui ont franchi le pas ne s’en portent pas forcément plus mal. 
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