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“Porn Valley”: Les dessous trash du porno made in USA

Dans son livre Porn Valley, la journaliste Laureen Ortiz livre les résultats édifiants de son enquête sur les sombres coulisses de l’industrie américaine du X à San Fernando Valley, en Californie. 
“Showgirls” © Pathé Productions
“Showgirls” © Pathé Productions

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Correspondante pour plusieurs médias français aux États-Unis, Laureen Ortiz, 35 ans, a enquêté pendant plusieurs mois sur l’industrie américaine du porno à San Fernando Valley, au nord de Los Angeles. À quelques encablures d’Hollywood, se joue une réalité sordide qu’elle détaille dans Porn Valley, son premier livre. Dominé par les “tubes” tels YouPorn ou Pornhub, qui déversent sur le Net des images de plus en plus hardcore, le secteur impose aux acteurs et surtout aux actrices des conditions de travail de plus en plus dégradantes. À contre-courant du discours médiatique ambiant et de la com’ bien huilée de quelques stars du milieu qui tendent à “glamouriser” le porno US, Laureen Ortiz décrit un univers glauque, marqué par la violence, les MST, la drogue ou les suicides et dont les femmes sont les premières victimes.

 

Comment t’es-tu intéressée au milieu du X?

Correspondante de Libération en Californie depuis 2008, j’écrivais sur tous les sujets relatifs à la Côte Ouest, de la crise des sub-primes à l’environnement, en passant par l’élection d’Obama ou les grands noms d’Hollywood. Et le porno fait aussi partie du paysage à Los Angeles puisque son activité se concentre à San Fernando Valley dans le nord de la ville. C’est comme ça que j’ai commencé à y consacrer quelques articles. L’idée du livre a germé quand je me suis aperçue qu’après chaque interview avec des producteurs ou des actrices, j’avais envie de creuser, d’aller plus loin. En discutant avec des gens de mon âge, je constatais aussi que le porno imprégnait l’imaginaire collectif et la sexualité. Ainsi pour beaucoup de jeunes filles, la sodomie est aujourd’hui quelque chose d’ordinaire de même que l’épilation intégrale ou l’idée selon laquelle, dans le rapport sexuel, les filles doivent être soumises et les garçons dans la performance.

Ton livre s’intitule Porn Valley en référence à la San Fernando Valley où se fabrique l’essentiel du porno américain actuel. Pourquoi s’est-il développé ici plutôt qu’ailleurs? 

Le cinéma porno est né à New-York au début des années 70 avant de migrer à Los Angeles en raison d’un cadre juridique plus permissif. Depuis un arrêt de la cour suprême californienne de 1988, il s’agit même d’une industrie parfaitement légale. D’autre part, la proximité d’Hollywood et du cinéma traditionnel permettait au porno de pourvoir à tous ses besoins techniques par exemple en cameramen, directeurs photo, preneurs de sons… Enfin il y a le climat: la Californie, c’est le soleil toute l’année et la possibilité de tourner en extérieur dans des villas avec piscine en toutes saisons.

Ce ne sont plus des réalisateurs et des producteurs qui font et dirigent ce business mais des informaticiens, souvent extérieurs au milieu, cachés derrière leurs écrans.

Ton enquête commence en 2009 mais tu ne reprends ton récit qu’en 2015. Pourquoi cette longue parenthèse?

Entre ces deux dates se produit une mutation totale du secteur. On passe d’un cinéma encore régi par des sociétés de production audiovisuelles traditionnelles comme Evil Angel ou Vivid Entertainment à la googlelisation du porno avec l’émergence du géant Mindgeek, propriétaire entre autres de YouPorn et Pornhub, ces tubes grâce auxquels tout le monde, y compris des ados, ont massivement et gratuitement accès à des images hardcore. Ce ne sont plus des réalisateurs et des producteurs qui font et dirigent ce business mais des informaticiens, souvent extérieurs au milieu, cachés derrière leurs écrans. Il n’en reste pas moins que ces derniers manipulent les acteurs et actrices comme des marionnettes contraintes d’aller de plus en plus loin dans des pratiques violentes pour satisfaire des consommateurs désormais eux aussi planqués derrière leurs ordinateurs. Internet a donc complètement changé la donne. C’est aussi fin 2015 qu’une ancienne actrice porno, Phyllisha Anne, qui est aussi le fil rouge de mon récit, crée un syndicat, l’International Adult Entertainment Union (IAEU), afin d’obtenir pour les acteurs et actrices un statut, des garanties (chômage, retraite, remboursement de vaccins ou de tests de dépistage) mais aussi des droits dont celui d’être protégé·e·s notamment par l’usage du préservatif. D’autre part, il y a eu de mon côté un cheminement personnel qui m’a poussée à m’interroger sur ce qui avait pu conduire ces femmes, que j’avais commencé à interviewer en 2009 et dont j’ai observé l’évolution sur ces quelques années, à travailler dans cette industrie.

Les actrices sont les premières à subir la dégradation des conditions de tournage et les conséquences physiques et psychologiques de pratiques de plus en plus extrêmes. Comment et pourquoi entre-t-on dans le porno malgré tout?

Le cas classique, c’est une jeune femme qui est serveuse à Los Angeles et qui rêve plus ou moins de gloire et d’argent. Par hasard, elle rencontre un producteur qui lui propose de gagner 1500 dollars en 1 heure. Elle est souvent déjà exploitée dans son job alors elle se dit que tant qu’à l’être, autant le faire pour un maximum d’argent. Et tant pis si l’envers du décor, ce sont les maladies, la drogue et même parfois la prostitution. Au niveau du background psychologique, on retrouve aussi pas mal de constantes. Beaucoup de filles sont des cabossées de la vie ayant subi un abandon dans leur enfance ou élevées dans des familles éclatées ou démissionnaires. Il y a aussi celles qui viennent de milieux ultra religieux. Elles ont grandi avec l’idée que le sexe c’est sale et sans qu’on leur apprenne à être libres. Ce sont des filles influençables qui n’arrivent pas à sortir de la dichotomie mère ou putain alors quand elles se rebellent, elles vont à fond dans le côté putain, légitimant paradoxalement le carcan du pouvoir absolu de l’homme sur le corps féminin.

90% de ces filles payent cher en leur for intérieur pour ce divertissement fait par des hommes pour des hommes.

Il est donc impossible d’être actrice porno et féministe?

La plupart des actrices que j’ai rencontrées se revendiquent féministes. Pour certaines, c’est une posture et pour d’autres, une question de survie, du moins symboliquement. Quand ta dignité est piétinée à longueur d’images et de films, tu es obligée de t’exprimer pour recouvrer un peu maîtrise sur les événements: une des manières de le faire est de se déclarer féministe, et de se poser comme une combattante de l’exploitation. Mais en désignant et en essayant d’éviter les abus, elles construisent aussi un discours libérateur sur la sexualité dans ses pires excès. Je veux bien qu’une star du X se libère par le porno mais est-ce que ça libère les autres filles? On peut en douter. En réalité, elles ne seront jamais des modèles pour l’ensemble des autres femmes.

D’après les faits que tu relates, il semble également peu probable d’être épanouie en étant actrice porno…

90% de ces filles payent cher en leur for intérieur pour ce divertissement fait par des hommes pour des hommes. Même celles qui s’en sortent le mieux financièrement et médiatiquement en gérant leur image et en lançant des produits dérivés, doivent accepter le grand chelem des doubles pénétrations, sodomies et fellations avec gifles ou étranglements puisque la tendance actuelle est aux pratiques inspirées du BDSM. Certaines sortent de tournage avec des bleus et des lacérations, et à long terme, il y a même des filles qui développent des stress post-traumatiques. Il n’est donc pas étonnant que de nombreuses actrices se droguent pour tenir le coup. Sans sombrer dans l’autodestruction, beaucoup ont une perception pessimiste de l’existence. Ainsi une fille comme Angela White, une des stars de l’industrie actuelle, me confiait ne pas vouloir d’enfant à cause de sa vision du monde et de l’avenir. Une autre, Bobbi Starr, qui a connu le succès il y a dix ans, passe quant à elle beaucoup de temps chez le psy.

La seule période où le port du préservatif a été la règle, c’était dans les années 90 quand l’épidémie battait son plein et surtout avant l’arrivée de traitements efficaces.

Ton livre démontre qu’il y a beaucoup d’acteurs concernés par le VIH, sans parler des hépatites, des chlamydioses et de toutes les autres MST. Tu évoques même un acteur qui a perdu une jambe à cause d’un staphylocoque…

On préfère en effet passer les maladies sous silence. Le VIH et autres MST sont un vrai risque dans une industrie fondée sur l’exploitation du rapport sexuel débarrassé de tout romantisme, et envisagé comme un sport extrême pratiqué sans préservatif. Certes, les dépistages toutes les deux semaines sont utiles mais insuffisants car les acteurs ont une vie sexuelle sur et en dehors des plateaux de tournage. La seule période où le port du préservatif a été la règle, c’était dans les années 90 quand l’épidémie battait son plein et surtout avant l’arrivée de traitements efficaces. C’était aussi une époque où le porno n’était pas aussi hardcore qu’aujourd’hui. Car plus les pratiques sont violentes (Ndlr: impliquant des blessures et du sang), plus les risques d’infection sont grands. Avec l’arrivée des trithérapies, les sociétés de production ont jugé qu’on pouvait de nouveau s’en passer. En 2012, un référendum a pourtant rendu le préservatif obligatoire dans le comté de Los Angeles mais cela n’a pas vraiment eu d’impact: les  productions se sont mises à tourner plus loin ou tout simplement à bafouer la loi. Et le dernier référendum de 2016 a échoué à imposer la capote à tout l’État. Une fois de plus, ce sont les intérêts économiques et le désir du consommateur qui ont pris le dessus. 

Il y a d’ailleurs une anecdote hallucinante dans ton livre: le mouvement anti-capote est mené par John et Karen Stagliano, patrons des studios Evil Angel, pourtant tous deux séropositifs!

Les Stagliano sont dans une position de force. Ils produisent beaucoup de films et distribuent aux USA les grands noms du porno européen comme Rocco Siffredi. Malgré leur statut sérologique, l’intérêt économique prime avant tout. À l’inverse, une star comme Jessica Drake, une des rares à avoir le privilège de tourner avec capote car la société de production avec laquelle elle est en contrat est la seule qui respecte la loi, a condamné publiquement August Ames, une jeune actrice qui avait déclaré sur Twitter avoir peur de tourner sans capote avec un partenaire issu du porno gay, milieu beaucoup moins surveillé au niveau du VIH et plus exposé à la maladie. Cela a entraîné un intense bashing sur les réseaux sociaux qui a conduit August Ames au suicide en décembre 2017. Il vaut donc mieux se taire et intégrer les risques, notamment en acceptant de tourner sans préservatif. 

C’est à chacun en tant que citoyen de s’interroger face à la montée en violence des pratiques.

Le discours médiatique est plutôt favorable au porno américain qui bénéficie d’une bonne image en Europe. De nombreux acteurs français qui y travaillent, comme Manuel Ferrara, évoquent ainsi sur tous les plateaux télé sa qualité, son sérieux, ses bonnes rémunérations….

Il est vrai que le porno américain est le plus pro. Pour un acteur, il vaut mieux tourner aux USA qu’à Budapest (haut lieu de l’industrie porno en Europe). Aux États-Unis, il existe des standards, tout est cadré au niveau des pratiques. Ainsi, avant un tournage, acteurs et producteurs s’accordent sur le respect des limites que chacun entend se fixer. Mais dans les faits, tout est fait pour manipuler les acteurs. Et si une actrice refuse une pratique, il suffit d’en embaucher une autre qui, elle, acceptera. Les seules qui parviennent à imposer leurs règles sont les actrices les plus connues et les plus rentables. Sauf que pour une star, 1000 ou 2000 autres actrices sont totalement exploitables. Mais les médias préfèrent passer ça sous silence et se concentrer sur le divertissement en vertu d’une supposée libération sexuelle au nom de laquelle on aurait le droit de tout faire y compris s’étrangler en ayant un rapport. D’autre part, beaucoup de journalistes trouvent le porno chouette tant qu’il s’agit des filles de quelqu’un d’autre et qu’elles ont l’air d’aimer ça mais je doute qu’ils apprécieraient voir leurs propres filles choisir une telle carrière.

Le livre se termine sur une série de morts, de suicides, d’overdoses, survenues fin 2017. Est-ce ta manière de dire qu’il n’y rien à faire face aux dérives folles de cette industrie?

Cette fin reflète de façon extrême la méthode que j’ai employée tout au long du livre. Pas d’idéologie mais des faits que je mets sur la place publique. Pour l’instant, il y un manque total de régulation des pouvoirs publics sur Internet et les tubes pornos. Mais les élus vont devoir s’y intéresser. Je pense que cela arrivera quand leurs enfants et plus généralement les enfants de bourgeois seront affectés directement par la diffusion de ces images. Plus généralement, ce sont aussi les consommateurs qui ont la clé de tout. C’est à chacun en tant que citoyen de s’interroger face à la montée en violence des pratiques. S’il n’y a pas de prise de conscience, quelles seront les prochaines étapes? Après les doubles et triples pénétrations, les fellations avec gifles, ou récemment le “facial abuse” qui consiste à enfoncer un pénis ou autre chose dans la bouche d’une actrice jusqu’à ce qu’elle vomisse, les viols seront-ils la prochaine norme? Avec cette enquête, j’ai voulu montrer l’envers du décor du X américain et déconstruire un certains nombre de discours. Comme à Hollywood, le X c’est de l’illusionnisme sauf qu’ici il n’y a pas d’effets spéciaux ou de cascadeurs. La réalité, ce sont des acteurs et surtout des actrices qui donnent leur corps sans protection dans une industrie qui repousse les limites de plus en plus loin dans le seul but de gagner de l’argent.

Propos recueillis par Virginia Bart


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