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“Pornocratie”: la nouvelle réalité du X qui fait mal aux actrices

À l’occasion de la sortie de l’excellent documentaire Pornocratie, réalisé par Ovidie, on a fait un point avec elle sur le nouveau paysage de l’industrie du X, qui a notamment bouleversé les conditions de travail des actrices pornos.
Stoya, interviewée par Ovidie dans le documentaire “Pornocratie”
Stoya, interviewée par Ovidie dans le documentaire “Pornocratie”

Stoya, interviewée par Ovidie dans le documentaire “Pornocratie”


Les chiffres sont vertigineux. Chaque année, plus de 110 milliards de vidéos pornographiques sont regardées dans le monde. La majorité d’entre elles se trouvent désormais sur des sites de streaming gratuits qu’on appelle communément dans la profession les “tubes”. Ces derniers ont définitivement bouleversé le paysage de l’industrie du X. De la Hongrie aux États-Unis, en passant par l’Allemagne, la Roumanie et le Luxembourg, Ovidie, ex-hardeuse, désormais auteure et réalisatrice, a minutieusement enquêté sur ces nouvelles multinationales du sexe. Elle en tire un excellent documentaire intitulé Pornocratie, et diffusé ce soir sur Canal+: “C’était une quête personnelle, explique-t-elle, j’ai voulu comprendre ce qu’il s’était passé. On n’a jamais autant consommé de pornographie à l’heure actuelle et pourtant, c’est une industrie à l’agonie: 70% des productions ont mis la clé sous la porte et ceux et celles qui la fabriquent et y travaillent n’ont jamais été aussi mal payés.

Même moi qui suis périphérique à ce milieu, j’étais estomaquée de découvrir ce que j’y ai découvert. 

À la façon d’un thriller, les spectateurs suivent Ovidie au fil de ces découvertes, plus ahurissantes les unes que les autres: “Ce qui est fou, c’est que même moi qui suis périphérique à ce milieu, j’étais estomaquée de découvrir ce que j’y ai découvert, dit-elle. Par exemple, je ne soupçonnais pas que les conditions de tournage étaient devenues aussi violentes.” Dans le documentaire, la réalisatrice montre en effet comment les conditions de travail des acteurs, et particulièrement des actrices, se sont détériorées, rencontre des producteurs du milieu et s’intéresse à l’homme d’affaires Fabian Thylmann, qui fut détenteur de plusieurs sites pornos comme PornHub et YouPorn.

En 2012, tandis que ce dernier est arrêté pour fraude fiscale, Ovidie s’interroge déjà: “Comment se fait-il, alors que j’ai travaillé dans le milieu du X, que je n’ai jamais entendu parler de cette personne? Comment cet homme a-t-il pu devenir en un temps record le maître incontesté du porno dans le monde entier?” De ces questionnements est née l’idée de Pornocratie: “Nous sommes dans un monde où le travail est en mutation, finalement le modèle dominant, ce sont de grandes plate-formes informatiques qui dictent leurs lois sur les nouvelles conditions de travail et je trouvais intéressant de voir que ce milieu-là n’y échappait pas”, déroule Ovidie. Interview. 

Pornocratie: la nouvelle réalité du X qui fait mal aux actrices

© Canal+

Depuis quelques années, l’industrie du X a changé, quels ont été les principaux bouleversements?

Ils sont nombreux. Tout d’abord, il y a eu une intensification des pratiques. C’est un milieu moribond, piraté dans tous les sens, donc il y a eu un affolement. Les quelques boîtes de production qui ont subsisté sont allées un cran au-dessus au niveau des pratiques. Elles se sont dit que si, par exemple, la double pénétration classique pouvait se trouver gratuitement sur le Web, il fallait proposer une double anale, et puis une triple et maintenant ils sont en train de passer à la quadruple. Elles vont toujours plus loin pour que les internautes aient une raison de payer. Dans le documentaire, je pose justement cette question: “C’est quoi la prochaine étape? La mort?” Il y a aussi les salaires qui ont chuté de moitié, tout comme le nombre de contrats. D’un point de vue sanitaire, c’est aussi de pire en pire. 

Quelles sont les premières victimes de ces bouleversements?

Les femmes, comme d’habitude. Pour elles, c’est la quadruple peine. Leurs revenus chutent, elles sont obligées de faire autre chose à côté, à l’instar de la live cam par exemple. Comme les pratiques s’intensifient, c’est de plus en plus violent physiquement, mais aussi psychologiquement. Leurs images circulent à gogo, même si elles n’ont pas donné leur accord. Et en plus, ce sont les actrices qui subissent les premières la stigmatisation. Quand on voit que Rocco Siffredi a fait récemment le tour des plateaux télés, qu’on l’accueille avec des “vous avez eu 5000 partenaires, c’est formidable”, s’il s’agissait d’une femme, elle serait considérée comme le dernier des garages à bites.  

Les actrices sont-elles conscientes de la dégradation de leurs conditions de travail?

Oui et non. Celles qui ont tourné il y a plusieurs années disent toutes que, si elles avaient su, elles ne l’auraient pas fait. Elles n’auraient jamais imaginé que des gamins pourraient se retrouver à regarder leurs vidéos en un clic. Lorsqu’on a un peu de recul, ça semble totalement fou que les conditions se soient dégradées à ce point, ce que font les filles aujourd’hui nous paraît être de la science-fiction. Celles qui débutent, qui sont issues de la génération Y et ont grandi avec YouPorn, considèrent que c’est normal. Les boîtes de production leur demandent des trucs qu’auparavant, jamais personne n’aurait osé proposer. 

Pornocratie: la nouvelle réalité du X qui fait mal aux actrices

© Canal+

Ont-elles le choix aujourd’hui d’accepter ces conditions déplorables?

Non, elles n’ont pas le choix, c’est-à-dire que si elles veulent travailler dans ce milieu, elles doivent accepter ces conditions. Moi, à l’époque, j’avais le choix de tourner avec capote, avec qui je voulais et de ne pas faire d’anal par exemple. Maintenant, si elles posent des conditions, des limites, c’est fini. C’est tout ou rien. Elles sont résignées, elles essaient d’en rire pour dédramatiser la situation mais elles savent qu’elles ne peuvent pas changer les règles. 

Les IST sont en forte augmentation chez les acteurs et actrices pornos, comment ça s’explique? 

Si on prend le cas de l’épidémie de syphilis, qui a touché une centaine de personnes en 2012, c’est parti d’un acteur qui a falsifié son test parce qu’il n’avait pas envie de perdre des contrats, c’est tout! Comme les contrats sont moins nombreux et moins bien payés qu’avant, les acteurs et les actrices ne peuvent pas dire qu’ils ne souhaitent pas tourner les films parce qu’ils ont telle ou telle maladie. Parallèlement à ça, il y a de plus en plus d’actrices qui font de l’escorting à côté et qui ramènent certaines MST comme le papillomavirus par exemple. Puis, comme les pratiques sont de plus en plus hard, les risques de contagion sont aussi plus élevés. Ce sont les conséquences de la paupérisation de ce métier. 

La meilleure chose qui puisse arriver au porn, c’est qu’une règlementation soit mise en place.

Comment tout ça va t-il se terminer?

Mal. Je ne vois pas comment ça pourrait bien se finir. À mon avis, il y a deux possibilités. Soit, à force d’aller trop loin, la pornographie va être interdite. De plus en plus de pays se posent d’ailleurs la question de bloquer la pornographie sur Internet. Soit ça continue comme ça et il va y avoir de plus en plus de scandales, peut-être qu’une nana va faire une hémorragie interne et mourir sur un tournage. 

Quelle pourrait être la solution? 

La meilleure chose qui puisse arriver au porn, c’est qu’une règlementation soit mise en place. D’ailleurs, c’est la première fois dans l’histoire du X que ce sont les producteurs eux-mêmes qui demandent une règlementation. Le CSA, au lieu d’aller faire chier Les Recettes pompettes, devraient se pencher sur ces sites qui ne respectent pas la législation en diffusant des contenus pornographiques aux mineurs. Le fondateur de Youporn m’a avoué qu’au début, le site comportait une bannière d’interdiction aux mineurs… Avant qu’elle ne soit retirée car elle les freinait dans le trafic: ils atteignaient un “plafond” et cela les handicapait face à leurs rivaux comme XVideos ou xHamster. C’est donc un choix délibéré, ils ne veulent pas se priver de la fréquentation des mineurs qui représente une partie importante des consommateurs. Ce serait pourtant hyper simple de réguler tout ça, de demander aux fournisseurs d’accès Internet de les bloquer, de mettre un contrôle parental. Il ne faut pas que les tubes soient censurés mais qu’ils respectent la loi. Le problème, c’est que les politiques ne bougent pas, ils sont les premiers -je pense à Laurence Rossignol par exemple- à dire dans les médias que le porno dégrade la femme, que ce n’est pas bien pour les enfants, et en même temps, ils ne font rien. Maintenant que le documentaire sort, ils ne vont plus avoir d’autre choix que de se bouger. 

Propos recueillis par Julia Tissier


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