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société

Reportage

Portland, capitale mondiale du féminisme?

Si vous vous intéressez un tant soit peu aux mouvements féministes, il y a de fortes chances que vous ayez entendu parler de Portland, Oregon. La ville serait aujourd’hui la Mecque du féminisme. Notre journaliste Raphaëlle Peltier s’est rendue sur place pour en avoir le cœur net.  
© Raphaëlle Peltier pour Cheek Magazine
© Raphaëlle Peltier pour Cheek Magazine

© Raphaëlle Peltier pour Cheek Magazine


Capitale mondiale des écolos, des vegans, des cyclistes, des tatoués, des hipsters et de la “branchitude” en général, selon Courrier International… Voilà un bref échantillon de ce qui se dit et se lit à propos de Portland, Oregon, au nord-ouest des États-Unis. Elle serait l’une des villes les plus progressistes du pays et donc également un petit paradis pour féministes. Preuve ultime s’il en est: Beth Ditto, iconique leader du groupe Gossip, a choisi de s’y installer.

Portland n’a pourtant rien d’une bonne élève à en juger par l’indicateur d’égalité femmes-hommes par excellence ici en France, à savoir la parité politique. Mais cela n’est pas étonnant, sachant que les États-Unis ne l’appliquent pas. En revanche, la ville compte un nombre surprenant d’ONG à la pointe des mouvements féministe et queer, alors même qu’avec près de 610 000 habitants intra-muros, elle est plutôt petite à l’échelle américaine. Pas à un paradoxe près, Portland, ou “Pornland”, comme on la surnomme parfois, compte aussi le plus grand nombre de clubs de striptease par habitant aux États-Unis. In Other Words, librairie féministe ouverte en 1993, est l’un des décors récurrents de l’hilarante série télévisée consacrée à la ville, Portlandia. BITCH, célèbre trimestriel féministe qui décortique la pop culture, fondé à San Francisco il y a 18 ans, a fini par s’y installer il y a une dizaine d’années. Les Rock’n Roll Camps for Girls, colonies de vacances musicales et féministes, ont fait des émules dans le pays autant qu’à l’étranger et font régulièrement parler d’elles chez nous.

Portland rockcamp 1 © Raphaëlle Peltier

Flyers et affiches pour des Rock’n’roll Camps for Girls © Raphaëlle Peltier pour Cheek Magazine 

La plupart de ces associations sont nées dans le creuset du mouvement Riot grrrl, issu dans les années 1990 de la scène punk-rock du nord-ouest des États-Unis et porté par des musiciennes aux idées féministes revendiquées, comme Bikini Kill ou Sleater-Kinney. Celles-ci ont été parmi les premières à porter l’attention du public sur les problèmes liés au viol, à la violence conjugale ou encore aux stéréotypes racistes et sexistes, lançant ce qu’on appelle communément la troisième vague féministe (après le combat pour les droits civiques et celui pour la contraception et le droit à l’avortement). “Cette région compte parmi les plus progressistes des États-Unis. Les gens y ont l’âme d’entrepreneurs, ils sont audacieux, et leurs opinions politiques convergent avec leur style de vie. Dans le nord-ouest, les gens mettent souvent leurs idées politiques au centre de leur travail, tout est très imbriqué”, témoigne Carrie Brownstein, chanteuse et guitariste de Sleater-Kinney, mais aussi coscénariste de Portlandia, dans laquelle elle joue également.

Dans les années 1980, la ville est devenue un bastion des cultures alternatives.

Pourtant, Portland n’a pas toujours été le royaume progressiste qu’elle semble être aujourd’hui. Les suffragettes Abigail Duniway et Esther Lovejoy, dont une rue porte le nom, n’ont pas toujours reçu le respect dont elles jouissent rétrospectivement. “Quand je me suis installée ici au milieu des années 1960, la ville était très conservatrice, très redneck”, se souvient Susie Thurston, comptable chez In Other Words. À l’époque, on n’affichait pas ouvertement sur la façade de sa maison un drapeau LGBT ou un texte de soutien aux sans-abri. Puis, quelque part dans le courant des années 1980, la ville est devenue un bastion des cultures alternatives, refuge de milliers d’Américains à la recherche d’un mode de vie moins étriqué.

Portland In Other Words © Raphaëlle Peltier

La librairie In Other Words, haut lieu du féminisme immortalisé dans la série Portlandia © Raphaëlle Peltier pour Cheek Magazine

Ceux qui ont choisi de s’installer à Portland ont donc souvent l’engagement associatif dans le sang. Ils en ont aussi les moyens et le temps, précise Sarah Mirk, en charge du multimédia chez BITCH: la vie est moins chère, la ville peu étendue, on y passe relativement peu de temps dans les transports. D’ailleurs, la plupart des volontaires croisées pendant ce reportage le sont au sein de plusieurs ONG ou programmes à destination des femmes. Mary Ann Naylor, qui a contribué à lancer les Rock’n Roll Camps for Girls en 2001, a également créé un label et une émission de radio dédiés aux groupes de musique féminins. Quand elle ne travaille pas chez Oregon Tradeswomen, elle est volontaire chez Siren Nation, une association qui promeut les femmes artistes. Blue Crow ou encore Allison Specter, rencontrées chez Rock’n Roll Camps for Girls et chez In Other Words, participent également à des activités périscolaires destinées aux jeunes filles.

Ces organisations ne sont ni particulièrement politisées, contrairement à Osez le féminisme!, ni particulièrement médiatiques, contrairement à La Barbe.

À l’aune du paysage féministe français, ces organisations ont de quoi surprendre. Elles ne sont ni particulièrement politisées, contrairement à Osez le féminisme!, ni particulièrement médiatiques, contrairement à La Barbe, mais plutôt locales et sectorielles, à l’image d’Oregon Tradeswomen, fondée au début des années 1990 par plusieurs entrepreneures désireuses d’inciter les jeunes filles et les femmes en reconversion professionnelle à faire carrière, comme elles, dans le bâtiment. Et ça marche: dans l’Oregon, 6% des employés du secteur sont des femmes, contre 3% à l’échelle nationale.

Portland oregon tradeswomen  © Raphaëlle Peltier

© Raphaëlle Peltier pour Cheek Magazine

Nombre de ces associations sont aussi exclusivement féminines. Ainsi, si Oregon Tradeswomen a établi des partenariats avec des entreprises mixtes, les stagiaires ne sont encadrées que par des instructrices. Les Rock’n Roll Camps for Girls appliquent la même politique, précise Beth Wooten, qui en est la directrice: “Nous cherchons à créer un environnement rassurant, libéré de la concurrence qui s’impose aux femmes dans les espaces mixtes. Nous voulons que nos participantes se sentent libres d’être bruyantes, d’occuper l’espace, d’avoir des conversations qu’elles ne sont encouragées à avoir nulle part ailleurs.” Il s’agit aussi d’offrir aux plus jeunes et aux ados une multitude de modèles de femmes inspirantes, différentes de celles que les médias leur donnent constamment à voir.

Mais que les partisans de la mixité se rassurent. En coulisses, ces camps de vacances musicaux et féministes comptent bien plusieurs volontaires de sexe masculin. Et être une femme n’est une condition sine qua non ni pour écrire pour BITCH ni pour s’impliquer chez In Other Words.

Vu depuis Paris, où s’afficher comme féministe est surtout source de regards méfiants et de réflexions du genre “mais alors tu détestes vraiment les hommes?”, le tableau a de quoi faire rêver. Et pourtant… 

Portland in other words © Raphaëlle Peltier

La vitrine de In Other Words promeut une campagne de crowdfunding sur Indiegogo © Raphaëlle Peltier pour Cheek Magazine

In Other Words a connu ces dernières années de grosses difficultés financières, malgré sa transformation de simple librairie à bibliothèque et centre de quartier offrant une multitude d’activités, du yoga au club de lecture en passant par les incontournables groupes de discussion féministe et queer. Plus tôt cette année, un appel aux dons et aux volontaires a offert un sursis à l’ONG, qui se donne un an pour trouver un modèle économique rentable. Mêmes doléances du côté des Rock’n Roll Camps for Girls. “Les idées féministes sont en vogue, c’est sûr, mais quand il s’agit de trouver des financements publics, c’est autre chose”, regrettent Beth Wooten et Blue Crow, “c’est difficile de dire que le féminisme est vraiment populaire quand continuer d’exister est un combat de tous les jours.”

Tentez donc d’expliquer à quelqu’un qu’il n’est pas toujours à la hauteur des valeurs féministes qu’il revendique…”

Pour elles, comme pour Sarah Mirk, ces difficultés sont symptomatiques du principal défaut des Portlandais: “Ici, les mouvements progressistes sont populaires en théorie, les natifs s’en vantent, les nouveaux venus s’installent pour cette raison. Mais du coup, nous avons tendance à trop idéaliser notre situation, à ne pas regarder en face nos problèmes”, analyse Blue Crow. “Tentez donc d’expliquer à quelqu’un qu’il n’est pas toujours à la hauteur des valeurs féministes qu’il revendique…” D’ailleurs, après 13 ans de camps de vacances rock et féministes, les jeunes participantes continuent à se plaindre des mêmes formes de sexisme, subies à l’école ou dans la rue. 

Raphaëlle Peltier


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