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Constance, l'humoriste sans complexe qui a “osé” montrer ses seins

Sa chronique, Parlons nichons, n’est pas passée inaperçue. Un mois après ce buzz involontaire -et ses conséquences-, l’humoriste Constance revient sur son évolution de la scène au micro de France Inter, sa vision du corps et son expérience du cyberharcèlement.
© Yann Renouard
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Elle s’appelle Constance Pittard, mais porte bien haut son nom de scène: “Constance”. Un prénom caressant au service d’une prose tranchante. Sur France Inter, Charline Vanhoenacker se réjouit “de l’importance d’avoir Constance!”, l’artiste plurielle – humoriste, autrice, comédienne, chroniqueuse. Mais tout au long du mois de septembre elle fut juste “la fille qui a montré ses nichons à la radio”, déplore-t-elle aujourd’hui d’un sourire las. Accoudée à une table des Ondes, la cafétéria des voix de Radio France, l’intéressée se remémore ce fameux 28 août 2018.

 

“Ça choque de sortir des tétons ou une chatte”

À l’heure du goûter comme tous les quinze jours depuis le début de l’année, Constance fonce à la Maison de la Radio afin d’assurer dans Par Jupiter! son passage en revue des célébrations mondiales. Cette fois-ci, c’est la Journée du Topless qu’elle honore avec son texte intitulé Parlons balcon, parlons nichons. Une charge contre les “puritains moralisateurs, extrémistes et réacs” d’une société sexiste encore dérangée par l’allaitement en public et les seins nus sur la plage. Pour appuyer ses propos, l’oratrice aurait pu brûler son soutien-gorge. À la place, elle l’enlève. Un acte “très spontané” improvisé pour faire rire les copains, mais pas seulement. “J’ai lié l’acte à la parole!” explique-t-elle, “et ce n’était pas pervers mais ‘sain’: puisque ça choque de sortir des tétons ou une chatte, je me suis fait violence pour que mon corps soit porteur de mon message.” Résultat, son ode aux “doudounes, nénés, lolos, nibards, nichons, roberts et flotteurs” est abondamment relayée. Ce 90E qu’elle tourne en dérision obnubile les médias. Sur YouTube où elle atteint les deux millions de vues, la vidéo n’est pas censurée mais réservée à un public averti.

Avec son happening à l’encontre de ceux qui “ont juste un problème avec leur zizi”, Constance revendique “une position de force type ‘c’est mon corps, je vous emmerde!’”

Sur Twitter, par contre, machos et fachos furibards l’invectivent par centaines. Face à ce cyberharcèlement massif, la direction de France Inter lui propose même d’assurer une protection. Elle refuse cependant de “s’enfermer dans une psychose” et ne souhaite pas porter plainte. À la place, elle partage ces insultes à ses followers. “Si seulement tu avais montré ta belle petite chatte”, “t’es obligée de montrer tes seins à la radio, sale grosse pute de pouffiasse de tes morts”, “Je vais te montrer mon énorme bite”… Un florilège retweeté des milliers de fois. “Se réapproprier ces mots, c’était quitte ou double. Certains sont revenus à la charge en me traitant de salope. Mais ça a désamorcé la chose… et tout s’est calmé”, rassure-t-elle. Viennent alors les déclarations d’amour, demandes de mariage, poèmes et messages de soutien “de femmes malheureuses, anorexiques parfois, victimes du fantasme de la perfection plastique”. Avec son happening à l’encontre de ceux qui “ont juste un problème avec leur zizi”, Constance revendique “une position de force type ‘c’est mon corps, je vous emmerde!’”. Vulgaire? “Moins que Morandini, qui relaie la vidéo sur son site… en m’appelant Charlotte”, assène-t-elle d’un sarcasme flottant tout en saluant “ceux qui ont compris ce qui se racontait derrière ces seins”.

 

“Le corps est une arme”

Pour le comprendre, il suffit juste de tendre l’oreille. C’est l’histoire d’une jeune femme avide de liberté, préférant sillonner la région picarde au sein d’une troupe de théâtre itinérante plutôt que de s’éterniser au Conservatoire d’art dramatique de Lille -elle n’y reste qu’un an. L’humour, la comédienne le rencontre suite à un chagrin d’amour. Comme elle le susurre, “chaque misanthrope est un amoureux contrarié”. De là naît son premier sketch, Le Prince charmant, et sa première pièce, Je suis une princesse bordel!, écrite à tout juste vingt ans. Après avoir écumé les planches, elle atterrit dans l’émission On ne demande qu’à en rire, télécrochet où Laurent Ruquier et Jean Benguigui font la pluie et le beau temps de la vanne. Elle part au bout de deux saisons, par peur de sortir écoeurée à vie de “ces jeux du cirque où l’on te brise, où tu dois rentrer dans des cases et supporter d’être jugé·e comme un étudiant·e”. Les profs, très peu pour elle, malgré ce qu’a pu lui apporter l’école du one-man-show de Paris.

Dès ses premiers cours de théâtre elle découvre que “le corps est une arme, un vecteur d’idées et d’émotions qui peut faire passer des choses brutales par la douceur”.

Aux spotlights des studios, cette fan de Jacqueline Maillan préfère les estrades des cafés-théâtre. De ses passages au PAF à ses pièces acidulées (Les mères de famille se cachent pour mourir, Partouze sentimentale), Constance ne cesse d’aiguiser ses personnages. L’infirmière, la lolita, l’institutrice, la bimbo. Des poupées Barbie, princesses et potiches dont elle parasite la sensualité. Cet art du stéréotype fera dire à Élise Lucet que son univers est à la fois misogyne et féministe. L’intéressée y voit surtout “le caprice d’une petite fille qui enfile mille costumes” tout en expliquant “s’attarder, par-delà le physique, sur les facettes de vraies psychotiques”. Une lubie qu’elle poursuit dans la série La Gueule de l’emploi, où elle se fait bibliothécaire, hôtesse de l’air, pharmacienne, serveuse. Chez Constance, le corps est avant tout un langage à part entière où s’enlacent métamorphoses, décalages…et luttes. Gamine déjà, elle ne comprenait pas pourquoi elle ne pouvait pas montrer ses fesses comme les garçons. “Si mes frères disaient: c’est dégueu!, je les montrais deux fois plus”, ironise-t-elle. Dès ses premiers cours de théâtre elle découvre que “le corps est une arme, un vecteur d’idées et d’émotions qui peut faire passer des choses brutales par la douceur”.

 

 

“Une dadaiste”

Si les fantasmes qu’elle incarne lui permettent “de ne pas s’obliger à choisir ce qu’il faut être dans la vie”, son arrivée sur Inter exigée par son collègue humoriste Alex Vizorek l’a poussée à “[se] montrer plus, ne pas juste [se] cacher derrière un perso” quitte à risquer “le saut dans le vide”. L’experte de la chute libre savoure cette consécration, celle d’années passées à révéler sa bizarrerie, du public tradi’ de France Télévisions à celui, plus jeune et web, des geeks Davy Mourier et Monsieur Poulpe du Golden Show. Sans jamais cesser de marier les contraires, enveloppant ses saillies trash d’une élégance so british. Une pudeur qu’elle assume en clignant de l’oeil aux pudibonds: “On voit bien que mes seins sont tout blancs, c’est parce que je n’ai pas l’habitude de me montrer!” ose cette grande timide qui feint l’exubérance. Cette union délicate résulte d’une enfance passée entre les jeux innocents et les images d’exhumations que laisse traîner son arrière-grand-père. Médecin légiste, il lui apprend à rire de la mort. Groupie de la chanteuse punk Nina Hagen -“qui expliquait aux nanas comment jouir”-, l’insolente a d’ailleurs quelque chose d’intensément “no future”. Littéralement. Désarçonnante, elle confesse: “Sans la scène, je me serais suicidée…ou j’aurais tué des gens.” Décomplexée et ultra-complexe, fascinée par les tueurs en série mais révoltée par l’injustice, c’est une idéaliste enjouée qui déplore l’absurdité de l’existence. Ses contradictions se synthétisent dans sa bio Twitter: “Parfois je rigole, parfois je pleure mais souvent je fais les deux en même temps.” Suite à Parlons Nichons, un neuropsychiatre l’aurait carrément qualifié de “dadaïste”. Joli compliment.

Loin du brouhaha parisien qui l’angoisse, Constance poursuit ses récrés radiophoniques et rêve d’une vie loin de Twitter, avec de vrais oiseaux qui gazouillent. De se “balader en forêt, avec des animaux, être dans [sa] grotte”. Bref, “qu’on [lui] foute la paix!”, rit-elle avant de souffler: “J’ai envie d’avoir des comptes à ne rendre qu’à moi, rester bien dans ma peau…Heureuse”. Sur ces mots, elle s’élance vers la Maison de la Radio. En attendant de retrouver sa grotte.

Clément Arbrun 


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