société

Enquête

Pourquoi les hommes paient-ils encore l’addition lors du premier rencard?

On croyait ce débat d’un autre âge, et pourtant la question se pose encore systématiquement: qui paye les verres lors d’un rendez-vous amoureux? La réponse, est, évidemment, compliquée. Enquête.
© Mathilde Delhaume pour Cheek Magazine
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Un homme et une femme sont assis à la terrasse d’un café. C’est leur premier rendez-vous. Lui, propose de payer l’addition. D’une façon très spontanée, comme si le geste allait de soi. Elle refuse. Peut-être par gêne. Ou bien par convenance. Allez savoir! Il insiste. Elle se dit qu’en refusant une nouvelle fois, elle pourrait le vexer.

La question de savoir qui paie l’addition lors du premier rendez-vous pourrait paraître anodine. Pourtant, sous couvert d’absolue spontanéité, elle répond à des règles bien précises de mise en scène ainsi qu’à des représentations ancrées dans l’inconscient collectif.

Un facteur de séduction 

Pour beaucoup, l’argent, dans pareil contexte, sert à signifier l’attrait que l’on a pour l’autre et permettrait d’évaluer implicitement le désir de l’autre. C’est ainsi que le conçoit Alexandra, une jeune femme de 29 ans qui a repris ses études: “Les hommes et les femmes ont intégré l’idée que si l’homme ne paie pas, c’est que la femme ne l’intéresse pas. Si l’homme paie, c’est pour indiquer à la femme qu’il compte la revoir.”  L’argent serait donc perçu comme “un facteur de séduction”. Cette interprétation vient du “patrimoine culturel commun que nous partageons”, explique Caroline Henchoz, professeure de sciences humaines à l’université de Fribourg et experte des questions d’argent dans le couple.

Dans le doute, on préfère passer pour un macho que pour un goujat.

D’une certaine façon, ce très bref moment constitue un examen de passage où la radinerie est proscrite. C’est pour cette raison que Marco, 35 ans, qui travaille dans les médias, dit avoir toujours payé lors de ses premiers rendez-vous: “Dans le doute, on préfère passer pour un macho que pour un goujat. C’est plus facile de rectifier une fausse impression de macho qu’une fausse impression de goujat.

Mettre en scène le désintéressement

La manière dont l’autre fait usage ou non de son argent est observée et son comportement est évalué à l’aune de ses propres attentes”, poursuit Caroline Henchoz. Cette observation ne s’opère pourtant pas de façon unilatérale. “Pour les mecs, il s’agit d’un test. Tu veux voir si la fille va sortir sa carte bleue. Mais à la fin, bien sûr, c’est toi qui paies!”, affirme avec nonchalance Adlane, 25 ans, chargé de communication. 

Dans ce cas, commente Caroline Henchoz, les codes sont connus, mais on va faire comme si.” Chacun des partenaires de l’échange met en scène le désintérêt qu’il porte à l’argent et notamment à l’argent de l’autre. Ici, l’homme prouve sa générosité. La femme, le fait qu’elle est indépendante financièrement. “Il faut montrer qu’il ne s’agit pas d’une relation intéressée, qui serait perçue moins favorablement parce qu’elle se rapprocherait inconsciemment d’un rapport de prostitution”, précise Caroline Henchoz. 

L’argent, un instrument de virilité

Les hommes et les femmes interrogés sont conscients que leurs actions sont, en partie, dictées par des valeurs dépassés. Mais faire fi de ces normes communes, c’est accepter de naviguer à l’aveugle. Ainsi, certaines femmes hésitent à payer, admet Marie-Françoise Hans, auteure du livre 33 histoires de femmes et d’argent, car “elles ont peur, si elles paient, de vexer ou déviriliser les hommes qui les invitent”. Il est vrai que l’argent a très longtemps été envisagé comme un symbole de virilité et de pouvoir. Historiquement, ce sont les hommes qui ont détenu -et détiennent encore- la plupart des capitaux économiques.

Je déteste passer pour une poule qui se fait entretenir. Quand je paie, ça remet tout de suite les choses à leur place concernant l’équilibre du pouvoir.”

Caroline Henchoz le concède: “Avoir les moyens d’offrir, ou d’entrer dans ce système de don/contre-don, peut être vu comme un instrument de pouvoir. On peut offrir ce que l’on souhaite et mettre l’autre dans une situation où il a le devoir de rendre.” Des raisons qui expliquent pourquoi certaines femmes, comme Chloé, une avocate d’affaires de 34 ans, tiennent à payer lors du premier rendez-vous: “Je déteste passer pour une poule qui se fait entretenir. Quand je paie, ça remet tout de suite les choses à leur place concernant l’équilibre du pouvoir.”

Une indépendance financière devenue réalité

Il faut dire que les femmes ont dû se battre pour leur autonomie financière. Elles sont aujourd’hui de plus en plus nombreuses à travailler. Alors que la moitié des femmes âgées de 25 à 59 ans étaient actives au début des années 70, elles sont 75% à l’être en 2007 selon l’Insee.

Dans un tel contexte, Marie-Françoise Hans s’étonne que certaines d’entre elles s’attendent encore à ce que les hommes les invitent: “Cela veut dire que les stéréotypes sont toujours là, voire qu’ils reviennent en force.” Florence, une avocate de 28 ans, trouve “triste que parfois, les filles résument leur valeur à l’argent qu’un homme sortira du portefeuille pour elles. Je pense qu’elles entretiennent ce sentiment d’obligation morale qu’ils ont déjà”, ajoute-t-elle. 

La générosité financière est très valorisée dans les relations de proximité et pas seulement dans les rapports amoureux.”

Un avis que partage Xavier, 34 ans, analyste senior pour un fonds d’investissements: “Une amie m’a récemment répété que pour elle, si un mec ne payait pas l’addition c’était rédhibitoire, parce que ça voulait dire que c’était un radin. Ça m’a choqué. Mais tant que les mecs entendront ce genre de remarques, ils continueront de payer. C’est le serpent qui se mord la queue.”

Alterner plutôt que diviser 

Pour autant, si la dette symbolique née de cet échange peut être mal vue, elle présente également des aspects positifs. En France, “la générosité financière est très valorisée dans les relations de proximité et pas seulement dans les rapports amoureux. Entre amis, la pratique de la tournée est fréquente et vise surtout à créer du lien social”, explique Caroline Henchoz. Le témoignage de Xavier va dans ce sens: “Je trouve ça un peu triste de faire moitié-moitié pour une note, je préfère alterner que partager. Comme avec mes potes. C’est plus simple et plus convivial.” Pour lui comme pour d’autres, partager en deux l’addition lors d’un rencard peut jeter un froid.

Convivialité versus pingrerie, galanterie à l’ancienne versus désir d’indépendance: l’équation n’est pas simple à résoudre. Comme l’analyse Caroline Henchoz, ces relations illustrent le fait que les rapports hommes-femmes actuels sont faits d’un “savant dosage entre égalité et codes de séduction plus traditionnels”. Un subtil équilibre qui ne laisse pas toujours sa place à l’expression d’un désir actif des femmes. Désir actif qui passerait par le geste d’inviter en premier. 

 Julie Jeunejean 


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© Mathilde Delhaume pour Cheek Magazine - Cheek Magazine
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