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Qu'est-ce que l'afro-féminisme?

Victimes à la fois de sexisme et de racisme, certaines femmes d’origine africaine ne se reconnaissent pas dans les courants féministes actuels. Ces “Afro-descendantes” souhaitent aussi faire entendre leur voix. Focus sur l’afro-féminisme, un combat qu’elles jugent indispensable.
 Les membres du collectif afro-féministe Mwasi lors de la marche de la journée de la Femme du 8 mars 2015 © Mwasi
Les membres du collectif afro-féministe Mwasi lors de la marche de la journée de la Femme du 8 mars 2015 © Mwasi

Les membres du collectif afro-féministe Mwasi lors de la marche de la journée de la Femme du 8 mars 2015 © Mwasi


Féminisme égalitariste, matérialiste, ou postmoderne… À l’heure où les courants féministes fleurissent, l’un d’eux reste encore peu connu en France. Son nom? L’afro-féminisme. Ce dernier part d’un constat simple: les femmes noires sont à l’intersection de deux grandes oppressions, le racisme et le sexisme. C’est ce qu’on appelle l’intersectionnalité. Ces discriminations ne sont pas hiérarchisées, aucune n’est plus forte qu’une autre.

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L’afro-féminisme considère avant tout la voix des femmes noires ou afro-descendantes comme oubliée par un certain féminisme. Ces militantes tentent alors de “reprendre cette parole en leur nom pour parler de leurs propres expériences vécues du sexisme et du racisme, et essayer d’élaborer un agenda propre”, explique Elsa Dorlin, professeure de philosophie politique et sociale au département de sciences politiques de l’Université Paris 7, qui a coordonné l’ouvrage Black Feminism: Anthologie du féminisme africain américain, 1975-2000

 

Le Black feminism

Notre but, c’est l’émancipation des femmes noires”, revendique Bénédicte, membre du collectif afro-féministe Mwasi. “L’afro-féminisme n’est pas une nouvelle tendance”, continue-t-elle. Ce courant tire son origine de la période des grandes mobilisations contre l’esclavage aux États-Unis du début du XIXème siècle. Les femmes américaines blanches, dans une démarche philanthropique, se mobilisent en faveur de l’abolition. “Cette prise de position publique va les amener à réfléchir sur leur propre condition de femme. Mais de femme blanche…, analyse Elsa Dorlin. Dès le départ se créé une forme de hiatus, une mise en concurrence contre les luttes. Le féminisme qui se ‘blanchit’ et la lutte pour l’abolition.

C’est surtout autour du Mouvement des droits civiques du milieu des années 1950 que les contours de l’afro-féminisme se dessinent aux États-Unis. C’est la naissance du Black feminism. Des femmes afro-américaines se rassemblent afin de lutter contre l’oppression subie à cause de leur couleur de peau et de leur sexe.

Les représentations de la femme idéale, c’est souvent une femme blonde, blanche aux yeux bleus. Ce sont des normes esthétiques très racialisées.

Angela Davis, ancienne membre des Black Panthers et militante pour le droit des femmes est une des figures majeures de ce mouvement. Elle est l’une des premières femmes à soulever les enjeux autour de l’intersectionnalité. Elle montre comment, dans les années 1970, les combats pour l’émancipation des femmes n’étaient pas les mêmes pour les noires et les blanches. À cette époque, les féministes blanches se soucient des enjeux autour de la légalisation de l’IVG afin de faire cesser les avortements clandestins alors que les femmes noires américaines sont victimes d’un programme de stérilisation contrainte à cause de ce que les racistes considéraient comme un risque de “dégénérescence raciale”.

Bien que les principaux mouvements afro-féministes se soient développés aux États-Unis, ce courant a toujours existé et a été revendiqué en France, mais son appellation a été récemment médiatisée.

 

Le corps de la femme noire “exotisé”

Les questions de racisme et de sexisme sont encore très prégnantes aujourd’hui. Les constructions de genre et de sexualité empruntent beaucoup aux stéréotypes racistes. “Les représentations de la femme idéale, c’est souvent une femme blonde, blanche aux yeux bleus. Ce sont des normes esthétiques très racialisées et qui sont aussi incorporées par les femmes elles-mêmes”, révèle la philosophe Elsa Dorlin.

On me dit souvent que je m’exprime bien pour une fille noire”, témoigne Audrey, auteur du blog afro-féministe Many Chroniques. La représentation du corps de la femme noire est aussi très souvent “exotisée”. “Certaines personnes se permettent de mettre leurs mains dans mes cheveux, ils veulent savoir ce que ça fait de toucher des cheveux crépus”, raconte Bénédicte. Avant d’ajouter: “On me demande souvent ‘d’où est-ce que tu viens? et je réponds ‘je suis normande et j’habite à Paris depuis dix ans’.”

L’ association Osez le féminisme est souvent accusée de ne pas prendre en compte la couleur de peau, la religion ou les origines. On lui reproche de promouvoir un féminisme qui n’a pas le visage de toutes les femmes.

Ces femmes afro-descendantes ne se retrouvent pas dans le féminisme relayé par les médias et par l’État, le “féminisme mainstream”. Ce courant est très “souvent représenté en majorité par des femmes non racisées, des femmes blanches en majorité. Pour elles, la priorité c’est la lutte contre le sexisme, elles ne prennent pas en compte nos spécificités”, déplore Bénédicte, membre du Mwasi.

Je ne me reconnaissais dans aucun mouvement féministe jusqu’à aujourd’hui, confie la blogueuse Audrey. C’est pourquoi on a besoin d’un espace où on peut se retrouver et lutter pour la spécificité qui est la nôtre en tant que femme noire”, ajoute la représentante du Mwasi.

L’association Osez le féminisme est par exemple souvent accusée de ne pas prendre en compte la couleur de peau, la religion ou les origines. On lui reproche de promouvoir un féminisme qui n’a pas le visage de toutes les femmes. C’est ce que beaucoup, comme la militante Rokhaya Diallo, dénoncent: “Le fait de vouloir interdire la prostitution, alors qu’il n’y a aucune prostituée à Osez le féminisme, c’est problématique. Le fait de considérer le voile comme un problème quand, parmi elles, il n’y a aucune femme voilée, c’est un souci. C’est le fait de parler à la place de certaines femmes qui me gêne.

 

Un mouvement non mixte

Ne pas parler à la place des autres. C’est sans doute l’une des caractéristiques majeures revendiquées par les afro-féministes. C’est pourquoi le collectif Mwasi se revendique comme “non mixte”. Nous avons souhaité nous rendre à une de leur réunion afin de les rencontrer. Elles nous ont alors poliment refusé l’accès, sous motif que leurs événements internes ne sont réservés qu’aux femmes afro-descendantes. “Ce collectif est non mixte car nous pensons être les mieux placées pour saisir les armes de notre émancipation. Mwasi n’est ni contre les hommes ni contre les autres groupes ethno-raciaux. En effet, ils pourront se joindre à nos actions en tant qu’alliés après concertation des membres du collectif”, peut-on lire sur le site de l’association.

C’est une absence de prise en compte de problématiques spécifiques, qui justifie l’existence de l’afro-féminisme aujourd’hui.

Ces militantes ont besoin d’un espace où elles se sentent libres et surtout comprises. Que répondent-elles alors à ceux qui les accuseraient de racisme “antiblanc”? “Ces personnes-là ne se rendent pas compte qu’elles sont dans des situations de dominants, elles ne peuvent pas comprendre le racisme que nous subissons au quotidien, justifie Bénédicte. Nous ne pouvons pas être racistes antiblancs car on n’établit pas de hiérarchie entre les races et le système discriminatoire que l’on nous accuse de mettre en place ne nous profite pas directement. On demande simplement la liberté d’avoir un espace pour échanger et préparer notre émancipation.” Et Rokhaya Diallo de conclure: “C’est une absence de prise en compte de problématiques spécifiques, qui justifie l’existence de l’afro-féminisme aujourd’hui.

Fanny Marlier

Ce papier a été publié initialement sur Les Inrocks.

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