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Rana Ahmad a risqué sa vie pour fuir l'Arabie Saoudite et vivre libre

La jeune trentenaire s’est évadée d’Arabie Saoudite il y a maintenant trois ans. Elle raconte sa vie là-bas, son athéisme, sa fuite et son arrivée en Allemagne dans un livre intitulé Ici, les femmes ne rêvent pas. Nous l’avons rencontrée lors de son passage à Paris. 
Rana Ahmad, DR
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Oui, de la meringue!”, s’exclame avec enthousiasme Rana Ahmad, alors que son attaché de presse se dirige vers le comptoir du café où elle est attablée. “J’ai découvert la meringue en Suisse, explique la jeune femme de 33 ans avec un large sourire. J’adore ça! Mais j’étais terriblement déçue de ne pas en trouver quand je suis rentrée en Allemagne.” C’est là-bas qu’a fini par s’établir la pétillante Rana Ahmad, après avoir fui l’Arabie Saoudite il y a trois ans.

Son livre, Ici, les femmes ne rêvent pas, retrace son histoire. La trentenaire y raconte son enfance en Arabie Saoudite, sa relation avec sa famille musulmane très pratiquante, son mariage à 17 ans, son divorce, sa rupture avec l’islam, et, enfin, son évasion de ce pays régi par la charia. Dans cette société à la Handmaid’s Tale où le moindre de ses faits et gestes était contrôlé par des hommes, où elle n’avait pas le droit de sortir si elle n’était pas accompagnée de son père, un frère ou un chauffeur, Rana Ahmad s’était toujours accordé la liberté de rêver. Même si son premier rêve, celui de se marier, n’était pas vraiment le sien. “Chez moi, on apprend aux enfants que le mariage est quelque chose de très important, de très beau; c’est l’avenir qu’on nous dépeint”, raconte la trentenaire.

Quand je me suis enfuie d’Arabie Saoudite, je me suis dit que je voulais me sentir libre, ne serait-ce qu’une journée, et que ce n’était pas grave si je me faisais tuer après.

C’est en grandissant que la jeune femme se laisse aller à un autre rêve, qu’elle partage avec sa meilleure amie, Nora. “Quand on était adolescentes, on parlait de partir aux États-Unis car on avait vu dans les films que c’était super pour les filles, confie Rana Ahmad. J’avais ce sentiment que je n’étais pas à ma place dans le pays où j’avais grandi.” Pour autant, elle n’aurait jamais imaginé qu’elle vivrait en Europe un jour. “Quand je me suis enfuie d’Arabie Saoudite il y a trois ans et demi, je me suis dit que je voulais me sentir libre, ne serait-ce qu’une journée, et que ce n’était pas grave si je me faisais tuer après”, poursuit-elle.

 

“Ma mère ne veut plus me parler, elle m’a reniée”

Un danger réel, puisque quelques mois avant sa fuite, son frère aîné, pensant qu’elle entretenait une liaison avec un homme, l’avait rouée de coups avec la ferme intention de mettre un terme à sa vie. C’est son père qui l’a sauvée. “J’ai le meilleur père qu’on puisse avoir”, lâche Rana Ahmad dans un sourire ému. Impossible de ne pas remarquer l’admiration qu’elle porte à cet homme, dont elle parle avec tendresse, dans son livre comme de vive voix. “Il me manque beaucoup”, souffle-t-elle.

Celui qui l’appelle “Loulou” communique toujours avec elle: dès que sa fille écrit un post sur Twitter au sujet de l’éducation, il fait une capture d’écran et la lui envoie. “L’autre fois, il m’a dit qu’un jour on me décernera peut-être un prix Nobel de physique”, précise Rana Ahmad dans un rire, visiblement très touchée. Les deux n’échangent que par mails. “Je ne veux pas l’appeler car j’ai trop peur des conséquences que cela pourrait avoir pour lui, confie la jeune femme. Je ne sais pas si le gouvernement a mis la maison de mes parents sur écoute, donc je préfère être prudente.

Ma mère m’a dit que si je faisais quelque chose de mal, elle demanderait à mon frère aîné de me tuer pour que je n’apporte pas la honte sur notre famille.

En Arabie Saoudite, ce qu’a fait Rana Ahmad est considéré comme très grave: non seulement elle s’est enfuie du pays, mais elle a renié l’islam. Une décision qui a porté le “déshonneur” sur sa famille. “Ma mère ne veut plus me parler, elle m’a reniée”, souffle Rana Ahmad. Les deux femmes n’ont jamais été très proches: alors que son père s’est toujours réjoui de la curiosité de sa fille et l’a encouragée à faire des études, sa mère a tout fait pour qu’elle devienne “une bonne musulmane”.

Le seul moment où Rana Ahmad a eu l’impression que sa mère était fière d’elle, c’est lorsque les deux femmes ont préparé ensemble son mariage. Profondément déçue par le divorce de sa fille, la mère s’est ensuite éloignée davantage. “Deux semaines avant que je parte, elle m’a dit que si je faisais quelque chose de mal, elle demanderait à mon frère aîné de me tuer pour que je n’apporte pas la honte sur notre famille. C’est ce qui m’a confortée dans mon idée de partir, se remémore Rana Ahmad. Mais je ne suis pas en colère contre elle; ça me manque de ne plus pouvoir dire ‘maman’.”

 

Renoncer à l’islam et ne plus porter le voile 

Après être arrivée en Turquie, Rana Ahmad a poursuivi son chemin en Europe. “Je ne voulais pas rester dans un pays musulman, je me suis enfuie pour vivre dans un pays libre, où règnent les libertés d’expression et de religion”, explique la trentenaire. L’islam, elle y a renoncé pour devenir athée alors qu’elle vivait encore chez ses parents, quand elle s’est documentée sur la théorie de l’évolution -qui n’est pas enseignée en Arabie Saoudite-, la physique et les sciences. Auparavant, Rana Ahmad a toujours effectué ses prières par mécanisme; elle n’a jamais été aussi croyante que sa famille.

Chaque jour sans le voile est pour moi une nouvelle journée de liberté.

Je n’ai pas choisi de porter le voile: c’est quelque chose que je devais faire, assure la trentenaire. J’avais l’impression que je devais avoir honte de mon corps, qu’il fallait le cacher”. Difficile d’imaginer cette femme pimpante et pleine de vie cachée sous le niqab qu’elle a dû porter en Arabie Saoudite, et qui ne laissait entrevoir que ses grands yeux en amande aux cils démesurés. “Chaque jour sans le voile est pour moi une nouvelle journée de liberté. Il m’arrive encore de balancer ma tête de gauche à droite pour sentir mes cheveux sur mon visage et l’air qui y passe”, dit-elle en s’exécutant, dans un éclat de rire.

En arrivant à Istanbul et en voyant des femmes marcher sans voile et non accompagnées dans la rue, Rana Ahmad s’est demandé si elle serait un jour comme l’une d’entre elles. Aujourd’hui, elle en a tout l’air. Pourtant, elle ressent toujours une différence: “Parfois je marche comme une enfant, en secouant la tête et les bras: comme  ça!, mime-t-elle, dégageant une insouciance presque juvénile. Quand je le fais, on me regarde bizarrement, comme si j’étais saoule, mais je m’en fiche. Personne ne peut comprendre ce que c’est de goûter à la liberté à 30 ans, alors qu’on ne l’a jamais connue avant.

 

Aider les autres femmes

Faire connaître la liberté à d’autres femmes qui ont été dans sa situation, c’est ce à quoi a aspiré Rana Ahmad lorsqu’elle a écrit son livre l’année dernière. “Nous, les femmes, nous pouvons changer notre vie, être libres. Nous pensons que nous sommes faibles mais c’est faux, nous sommes fortes, et ce livre en est la preuve”, assène la militante. Pour venir en aide à d’autres, Rana Ahmad s’investit dans le milieu associatif, notamment à travers Atheist Refugee Relief, qu’elle a cofondé au début de l’année. “Nous aidons des femmes athées dans la situation dans laquelle j’étais à trouver des lieux sûrs, on les accompagne”, développe la trentenaire.

Certaines femmes en Arabie Saoudite pensent que vivre ailleurs est plus dangereux.

Rana Ahmad est également très active sur les réseaux sociaux. Objectif: conseiller les femmes d’Arabie Saoudite, leur parler de son expérience à l’extérieur du pays et leur donner des informations sur la procédure d’asile. “Elles ne connaissent pas forcément la différence entre la vie en Arabie Saoudite et celle en dehors; certaines pensent que vivre ailleurs est plus dangereux, précise la trentenaire. Je leur raconte objectivement ma propre expérience pour qu’elles aient toutes les cartes en main afin qu’elles fassent leur propre choix.

Une volonté d’aider qu’elle met également en pratique au quotidien: Rana Ahmad fait du bénévolat dans un hôpital, où elle rend visite aux patient·e·s, en attendant d’intégrer l’université à la rentrée prochaine. “J’irai jusqu’au bout de mes études en physique, et je ferai mon doctorat en Suisse, au CERN (Ndlr: l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire) qui correspond à mon paradis sur terre!”, lance Rana Ahmad. Dorénavant, la jeune femme ne se limite plus à un seul rêve.

Floriane Valdayron


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