société

Médias

Raneem Afifi a lancé un magazine féministe en Egypte

A 29 ans, Raneem Afifi est à la tête de Wlaha Wogoh Okhra, un média féministe qu’elle a lancé en 2012.  
DR
DR

DR


A 29 ans, Raneem Afifi est à la tête de Wlaha Wogoh Okhra (qui signifie en français “elle a d’autres visages”), un média féministe égyptien lancé en 2013, et qui regroupe un site web, des podcasts, des courts-documentaires et des publications papier. On a rencontré cette journaliste et militante qui se bat au quotidien, avec des mots et des dessins, pour faire valoir les droits des femmes dans un pays qui les nie encore trop souvent. 

 

Pourquoi as-tu décidé de lancer Wlaha Wogoh Okhra?

J’ai décidé de lancer le projet en 2012, après la révolution du 25 janvier 2011. J’étais partisane de cette révolution, je faisais d’ailleurs partie des manifestant·e·s, qui sont descendu·e·s dans la rue pour appeler à la liberté, comme des millions d’Egyptien·ne·s à ce moment-là.  

Qu’est-ce que la révolution a changé pour toi?

Elle a modifié durablement ma vision des choses, et j’ai commencé à envisager ma profession de jounaliste d’un autre point de vue. J’ai réalisé que j’avais une responsabilité, un rôle à jouer, qu’il fallait travailler en pensant le journalisme comme un vecteur de changement social. Je suis devenue plus consciente des problèmes rencontrés par les femmes en Egypte et de la discrimination, la violence, les attaques qu’elles subissent. Dans la rue, le pourcentage de harcèlement sexuel augmente, et pendant les manifestations les femmes sont sujettes aux agressions sexuelles. Certaines d’entre elles ont même été violées. A la télé, on donne la parole à des extrémistes qui rabaissent les femmes, surtout depuis que les Frères musulmans et les salafistes ont obtenu la majorité au parlement. Un vrai cauchemar pour les femmes, qui m’a forcé à me décentrer et à travailler en faveur des droits de toutes les femmes et pour la vérité. 

Qu’entends-tu par te “décentrer”?

Par exemple, je ne me souciais pas tellement du problème de l’excision auparavant car je n’en avais pas souffert, mais j’ai réalisé que je devais le combattre, non pas simplement parce que d’autres femmes ou filles sont victimes de cette pratique brutale, mais parce que c’est mon rôle de journaliste d’écrire des mots qui peuvent être lus par beaucoup de gens, et de tenir une caméra qui peut documenter des faits visibles par des milliers. Cela peut mener au changement, au niveau culturel ou légal. 

“Certains problèmes sont liés à la culture misogyne du pays, entretenue et protégée par le taux élevé d’illettrisme et les convictions extrémistes.”

Informer sur ces questions, c’est quelque chose que tu ne pouvais pas faire ailleurs que dans ton propre média?

J’ai essayé d’aborder ces thèmes féministes sur les sites de news ou dans les journaux pour lesquels j’ai travaillé, mais mes supérieur·e·s n’étaient pas tellement intéressé·e·s et mes sujets étaient souvent rejetés. Alors j’ai eu deux options, soit laisser tomber et suivre le courant principal, soit créer un moyen alternatif de rendre mon rêve réel. J’ai donc décidé de lancer un site, puis de le décliner pour en faire un projet collectif, avec une matière écrite, visuelle et audio. J’ai préparé tout le lancement du site moi-même et je l’ai mis en ligne le 16 mars 2013, à l’occasion de la Journée des droits des femmes en Egypte. 

Quelles difficultés rencontrent les femmes en Egypte?

Comme toutes les femmes du monde, elles souffrent de violences et de discriminations en raison de leur sexe, partout et à toutes les périodes de leur vie. Mais certains problèmes sont aussi liés à la culture misogyne du pays, entretenue et protégée par le taux élevé d’illettrisme et les convictions extrémistes. Citons par exemple l’excision: une étude du Fonds des Nations Unies pour l’enfance montre que 87 % des femmes et des filles âgées de 15 à 49 ans ont subi cette mutilation. Le harcèlement sexuel est aussi très présent: d’après une étude des Nations unies datant de 2013, 99,3% des femmes en Egypte ont subi une forme de harcèlement sexuel. Et ces taux élevés existent alors que nous avons des lois qui punissent de tels actes. En plus de cela, nous avons une forme de violence très importante à laquelle la loi à ouvert la porte, il s’agit de la polygamie, et de la discrimination des femmes dans certains cas d’adultère ou de divorces. Je suis convaincue que le principal problème des femmes égyptiennes, c’est la culture de cette société héritée d’une éducation patriarcale, qui ne place pas nos paroles, nos actions, nos lois et notre rhétorique du côté des femmes. 

Quels combats significatifs les féministes ont-elles gagné?  

Le mouvement féministe en Egypte est le plus ancien de la région et son histoire est marqué par de grandes luttes. Mais personnellement, je pense que sa plus grande réussite est la solidarité féministe sur les réseaux sociaux ou en ligne, surtout en ce qui concerne les cas de harcèlement sexuel, ce que je relie au mouvement #MeToo. Désormais nous faisons front ensemble, nous cassons les barrières, nous appliquons une pression pour les droits des survivantes, que nous les connaissions personnellement ou pas.  

“Il y a encore beaucoup de travail pour faire comprendre le mot ‘féminisme’.”

Les droits des femmes progressent-ils globalement en Egypte?

Tout dépend du point de vue. Depuis #MeToo par exemple, les prédateurs ne sont plus aussi tranquilles qu’avant. Mais dans le même temps, je remarque que les extrémistes sont de retour dans beaucoup de pays, qu’ils combattent le progrès et veulent limiter toute avancée. Je crois donc qu’on ne peut pas dire clairement si les droits des femmes progressent ou reculent. C’est un combat avec des hauts et des bas, il ne peut pas être linéaire ou aller dans une seule direction. 

En Egypte, est-il bien vu de se déclarer féministe? 

Je pense qu’il y a encore beaucoup de travail pour faire comprendre le mot “féminisme”, car il est toujours enrobé de mythes. Le gouvernement égyptien l’utilise lorsqu’il veut se montrer libéral à l’égard des femmes, et il le rejette, l’attaque et le diffame lorsqu’il veut apparaître comme le “protecteur de la société” contre les mauvaises mœurs et pensées. Cela n’est pas une nouveauté ni un problème local, c’est quelque chose qui dure depuis longtemps et qui arrive dans beaucoup de pays.  

Propos recueillis par Faustine Kopiejwski


2. Dans “Soir de fête”, ils enquêtent sur le consentement au temps de nos arrière-grands-parents

En enquêtant sur l’histoire de sa famille, le journaliste Mathieu Deslandes découvre dans son arbre généalogique une naissance issue d’une relation non consentie. Elle est à l’origine de ce texte qu’il signe avec sa compagne et consœur Zineb Dryef. Pourquoi il faut lire leur livre.
DR - Cheek Magazine
DR