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Entre le plan cul et le couple, les relations du 3ème type des millennials

Dans la hiérarchie toujours en mouvement des rapports amoureux, il existe aujourd’hui, chez les millennials, un nouveau type de relation non définie, aux contours imprécis. Ni sex friends, ni couple officiel. Décryptage de ce marasme amoureux.
“Love, et autres drogues” © Twentieth Century Fox France
“Love, et autres drogues” © Twentieth Century Fox France

“Love, et autres drogues” © Twentieth Century Fox France


Manon voit Arthur depuis huit mois. Elle l’appelle trois fois par jour, il lui a présenté sa mère et ils partent tous les deux en vacances en Italie cet été. Mais Manon et Arthur, tous deux vingtenaires, ne sont pas en couple. “Il ne voit personne d’autre, et moi non plus, on en aurait pas le temps de toute façon, nous sommes quasiment toujours ensemble. Pourtant, nous ne sommes pas un couple, ce n’est pas ‘mon copain’. C’est simplement Arthur”, explique Manon. Car Arthur et Manon sont coincés dans une relation du 3ème type. Ni plans cul où tout n’est que sexe sans attachement, ni couples traditionnels où l’union est assumée et revendiquée, ces relations sont une sorte d’étape intermédiaire. Un entre-deux où la fidélité, la complicité et la tendresse sont de mise, mais où il n’est pas question pour autant de discuter sérieusement d’un avenir à deux.

Cette torpeur amoureuse, Christophe Giraud, sociologue de la vie privée et conjugale et auteur de L’Amour réaliste: la nouvelle expérience amoureuse des jeunes femmes, l’a étudiée de près: “Aujourd’hui, sortir ensemble ne signifie pas être en couple. Des relations intermédiaires que je nomme ‘sérieuses-légères’ se sont développées. Sérieuses, car on y observe un réel investissement émotionnel que l’on ne retrouve pas dans les relations purement sexuelles, et légères car, malgré le lien qui se tisse entre les partenaires, parfois sur de longues périodes, pas question d’imaginer ou de discuter d’un futur commun. On ne se promet rien, car on ne sait pas si, dans un mois, on continuera à se voir. Manon, qui confie se sentir “prise au piège” dans une situation sans issue, confirme cette impression d’à-peu-près, de doute constant: “J’ai la sensation d’être coincée dans une relation avec un homme qui me plaît et avec qui j’aimerais construire quelque chose, mais dans laquelle je ne peux m’épanouir car j’avance à l’aveugle, sans la moindre certitude.

 

En quête de la perfection amoureuse

Ces relations offrent une réelle stabilité puisqu’elles sont généralement assorties d’une ‘clause’ tacite de fidélité, sentimentale et sexuelle, explique Christophe Giraud, pourtant, même si une belle complicité et intimité s’installent avec le temps, ces relations peuvent être terriblement frustrantes car elles laissent les partenaires dans un doute permanent quant au devenir de la relation et aux sentiments de l’autre.” Pour autant, n’y voyez pas le signe de nouvelles générations allergiques à la vie à deux puisque selon le sociologue, l’ambition officieuse des personnes embarquées dans ce genre de relation est bien d’être en couple, mais un couple “authentique, où les sentiments réciproques donnent lieu à une relation amoureuse sincère”. Or, définir cette relation, y apposer le mot de ‘couple’, peut paraître forcé, fabriqué, d’où cette dynamique particulière qui semble étirer indéfiniment une phase de séduction poussée à l’extrême. “Les jeunes ne sont pas blasés par l’amour, ils ont toujours envie de ‘faire couple’, leur idéal amoureux est d’ailleurs très fort, ils ne s’engagent pas à la légère. Avec ces histoires-là, ils sont en fait en recherche d’une certaine perfection amoureuse, décrypte-t-il. Mais la contrepartie est cette impression de stagner, de ne jamais s’engager, de passer son temps à douter des sentiments de la personne, du bien-fondé de la relation ou même de ses propres émotions en se demandant ‘suis-je amoureux·se de l’autre, ou simplement de l’idée d’être en couple?’

 

La peur de s’engager

Ce sentiment de tâtonner, Yohan, 26 ans l’a connu pendant presque deux ans avec son “mec qui n’en était pas un”. “Cette histoire avec Pierre m’a sacrément amoché, confie-t-il. On agissait comme n’importe quel couple, j’avais la clé de chez lui, il connaissait mes amis, je l’attendais à la sortie de son travail, on partait en week-end ensemble, mais dès que je prononçais le mot ‘couple’, il se braquait. Officialiser notre histoire le terrifiait, comme s’il se condamnait à l’ennui ou la souffrance.” Si le couple traditionnel reste pour la plupart la norme et un idéal de bonheur, impossible de nier chez les jeunes générations une sorte de schizophrénie amoureuse, où l’envie d’être en couple est aussi forte que la peur d’y laisser sa liberté et de souffrir. Comme Yohan et son partenaire, les jeunes semblent coincés entre l’amour éternel des contes de fées auxquels on continue de biberonner les enfants, et un taux de divorce qui explose -aujourd’hui, 44% des mariages se terminent en divorce -justifié généralement par un amer “l’amour dure trois ans”, rengaine fataliste qui, depuis la sortie en 1997 du livre du même nom de Frédéric Beigbeder, revient à chaque rupture. 

Se projeter dans l’avenir avec quelqu’un, c’est avancer. Et avancer vers quoi au final? Vers notre fin certaine. Alors en étant un peu touche-à-tout, on s’illusionne sur une éternelle jeunesse.”

Il existe une vraie difficulté à décider que l’on est en couple, à se le dire et à se l’avouer. Tous les stratagèmes possibles sont mis en œuvre pour ne pas s’engager dans une voie de peur d’avoir à renoncer à une autre”, confirme Fabienne Kraemer, psychanalyste, autrice de Solo/No solo. Quel avenir pour l’amour?, qui note que, s’il faut y voir une peur de souffrir et de sacrifier à son individualisme, cette inquiétude peut également s’expliquer par une envie de préserver une insouciance éphémère: “Entrer en couple, grandir, se projeter dans l’avenir avec quelqu’un, c’est avancer. Et avancer vers quoi au final? Vers notre fin certaine. Alors en étant un peu touche-à-tout, en faisant mine de ne pas y toucher, on s’illusionne sur une éternelle jeunesse.” Une vision de la vie à deux façon syndrome de Peter Pan à laquelle Yohan avoue lui-même avoir succombé: “Au début, cette relation sans cadre me convenait bien, j’y trouvais une liberté, une indépendance nouvelle. Avec le recul, je pense que je fantasmais notre idylle justement parce qu’elle était hors norme, comme quelque chose d’extraordinaire qui n’avait rien à voir avec les couples plan-plan que je voyais autour de nous, assume-t-il. Mais plus les mois passaient, plus j’étais envahi par la frustration et l’envie de savoir que, oui, il était mon homme et que j’étais le sien. Je ne supportais plus de ne pas savoir ce que l’on était l’un pour l’autre et ma ‘romance épique’ s’est transformée en calvaire.

Après des mois de souffrance, Yohan a donc fini par mettre fin à ce qu’il appelle aujourd’hui un trou noir amoureux, “car si tu tombes là-dedans, impossible de savoir comment tu vas en ressortir”. À la clé pour lui, trois mois de dépression et une douleur “illégitime” puisque, s’il n’y a pas de couple, il n’y a pas de rupture. “Officiellement, il ne s’était rien passé, j’avais juste arrêté de voir un mec avec qui je n’étais pas, pas de quoi en faire un drame donc. En réalité, j’ai rarement autant souffert en amour”, se souvient Yohan.

 

Une américanisation des rapports 

Évidemment, les Français n’ont pas le monopole de cette frustration amoureuse bien particulière. C’est d’ailleurs aux États-Unis que ces rapports d’un genre nouveau ont été conceptualisés pour la première fois sous le terme d’“almost relationship”, soit en français une “presque-relation”. Will an ‘Almost Boyfriend’ Ever Become a Real Relationship, How to get over someone you never dated, 9 signs you’re in an ‘almost’ relationship, les articles sur ce phénomène se multiplient et font les choux gras de la presse féminine. Pour Maïa Mazaurette, journaliste et écrivaine spécialiste des questions de couple et de sexualité, qui réside justement aux États-Unis, rien d’étonnant à ce que ces relations floues soient aujourd’hui si répandues: “Ici, ces relations intermédiaires sont qualifiées de ‘date’ et semblent indéboulonnables. Du coup, on peut s’interroger sur une américanisation des rapports, via les gros bulldozers médiatiques que sont les séries télé ou les films.” Une américanisation à qui l’on doit déjà le concept de ‘plan cul’ -largement répandu par les comédies US type Sex Friends ou Friends with Benefits– ou encore des relations on/off, ces couples qui se séparent et se remettent ensemble indéfiniment.

Quand on s’habitue au champ des possibles, toute situation rendue définitive est vue comme potentiellement en travers de la parfaite aventure qu’on vivra un jour -dans nos rêves.

Et les réseaux sociaux et applis de rencontre dans tout ça? Pour Fabienne Kraemer, s’ils ne sont pas les seuls fautifs, “les réseaux sociaux sont des outils qui génèrent des liens artificiels, comme garder contact avec les ex ou espionner leurs murs. Tout un ensemble de faux liens chronophages qui empêchent le développement de liens dans la vraie vie”. Une culture du virtuel qui, pour Maïa Mazaurette, traduit une peur de passer à coté: “Quand on s’habitue au champ des possibles, sur Tinder comme dans un bar, toute situation rendue définitive est vue comme potentiellement en travers de la vraie, sublime, grande, parfaite aventure qu’on vivra un jour -dans nos rêves.

Plus question de “se prendre la tête”, explique-t-elle, évoquant également les ruptures en mode “ghosting”: “Les partenaires sont évacuables. D’ailleurs, on n’est pas obligés de juger: le monde se complexifie, le couple est toujours censé faire refuge… Du coup, on simplifie le couple. Et savoir qu’il peut disparaître en un claquement de doigts, ou un clic, rend les sentiments plus intenses. On n’est jamais dans la certitude bien installée. C’est sûr que ça colle la pression”, analyse-t-elle en y voyant “une forme de violence sociale où nous sommes dispensables. On ne compte pas. La parole donnée vaut jusqu’à ce qu’on la reprenne. Sur le papier, c’est génial, mais dans les faits, nous sommes tous victimes de ces rapports mous.

 

Réinventer la vie à deux

Victime, c’est justement le mot qu’emploie Karim, 32 ans, en “presque-relation” avec Lisa depuis six mois, pour se définir. Victime de la multiplicité des choix. “Aujourd’hui, on entend partout que le couple n’est pas la solution, que c’est une norme sociale. Du coup, je ne suis plus capable de différencier mes propres envies de ce que la société m’a peut-être imposé, confesse-t-il. Qui dit que je ne m’épanouirais pas plus dans une relation libre ou en trouple? (Ndlr: contraction de ‘trois’ et de ‘couple’ pour désigner une relation amoureuse impliquant trois personnes)” S’ajoute à cela la pression de l’entourage de trouver un·e conjoint·e. “Plus les années passent, plus je sens ma famille pressée de me voir me poser avec quelqu’un”, explique Karim pour qui cette situation favorise les doutes et l’inaction, de peur de ne pas choisir la bonne personne. Résultat, ce trentenaire enchaîne les semi-couples et les relations troubles.

“Arrêtez d’avoir peur de tout, de vous montrer craintif et de vivre uniquement avec bretelles, ceintures de sécurité et parachute.

Nous avons aujourd’hui levé la plupart des tabous, s’offrent à nous de multiples manières de cheminer ensemble ou de faire des enfants, cela ne veut pas dire que le couple n’a pas de sens, cela veut juste dire: soyez inventif, écrivez votre vie, modernisez la vie à deux. Mais arrêtez d’avoir peur de tout, de vous montrer craintif et de vivre uniquement avec bretelles, ceintures de sécurité et parachute”, peste Fabienne Kraemer. Pour Maïa Mazaurette, aucune raison non plus de renoncer à la vie à deux. Au contraire, la journaliste y voit une planche de salut, si tant est que l’on questionne nos habitudes pour réinventer un couple dans l’air du temps: “Il ne me semble pas absurde ou dépassé de vouloir construire des trucs ensemble. L’humanité ne sait faire qu’une chose à peu près correctement: coopérer. Du coup, si on nous enlève le ‘co’ de conjoint ou communauté, c’est quasiment de la castration. En tout cas, un terrible gâchis de potentiel. Je sais qu’on est censé répéter que le couple est un enfer, et que du coup, il faut se débarrasser du couple, enchaîne-t-elle, mais pour ma part, je propose plutôt de jeter l’enfer et de garder le couple: de développer de meilleures qualités relationnelles, pour mieux vivre ensemble. Avec les débats sur la charge mentale ou sur le viol conjugal ou sur les inégalités sociétales, on fait exactement ça. Il suffit d’être patient. On va y arriver.

Audrey Renault


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“Love, et autres drogues” © Twentieth Century Fox France - Cheek Magazine
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