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Enquête

Les réseaux féminins signent l'émergence d’une sororité professionnelle

Les initiatives pour rassembler, visibiliser et former les femmes dans le milieu professionnel se multiplient. De plus en plus de réseaux féminins voient le jour en France, favorisant une sororité professionnelle indispensable pour avancer vers l’égalité dans le monde du travail.
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En ce lundi matin pluvieux de janvier, une centaine de femmes -et trois hommes- réuni·es dans l’auditorium de la Maison du barreau de Paris s’impatientent. L’assemblée est là pour assister à la conférence que doit donner Sheryl Sandberg, et la numéro deux de Facebook est en retard. Très engagée sur l’égalité professionnelle, l’Américaine a publié Lean In (En avant toutes en VF), un ouvrage qui incite les femmes à prendre le pouvoir, et créé un réseau du même nom pour encourager la solidarité professionnelle entre femmes. Quand elle arrive enfin, la salle est galvanisée. Sa leçon d’empowerment est tellement percutante qu’il n’est plus question de se plaindre de l’attente prolongée et de l’hiver qui n’en finit pas d’être là. Interrogée par Insaff El Hassini qui anime la branche française de l’organisation qu’elle a fondée après avoir été “confrontée à la réalité de son genre”, Sheryl Sandberg livre ses clefs pour s’affirmer dans le milieu professionnel. Elle est inspirante, juste, efficace. Et il n’y a pas à dire, les Américaines savent y faire niveau prise de parole en public. En sortant de là, on a qu’une envie: partir à la conquête du monde.

 

Un besoin de se réunir

Des événements comme celui-ci, il en existe de plus en plus en France. Entre réseaux, conférences, meet-ups, petits-déjeuners, remises de prix, ateliers et formations, les initiatives destinées à booster la carrière des femmes se multiplient. Même le site de bons plans parisiens My Little Paris s’y est essayé avec la mise en place éphémère de Mona, un “lieu dédié aux femmes. Pour muscler leur confiance, les encourager à se lancer et à repousser leur limites”. Inspiré du new-yorkais The Wing et niché au cœur de Paris, Mona offrait la possibilité de travailler, échanger, assister à des talks, recevoir des conseils pour lancer une boîte, un livre, un e-shop, faire éclore des projets… Bref, entreprendre. Si selon Amélie Dumont, directrice stratégie & insights France chez Coca Cola et à la tête du réseau d’entreprise Women@Coke, les femmes “se sont toujours réunies, mais de façon moins formelle”, Alma Rota, cofondatrice et directrice du numérique de Positive Media et membre de Quelques femmes du numérique, observe que ces organisations sont nouvelles en France. Adaptées des réseaux étrangers et notamment anglo-saxons, elles émergent vraiment et se démocratisent depuis moins de dix ans.

Le business se fait entre hommes au polo, au golf, dans les clubs sportifs…

En effet, même si des organisations comme Féminin Pluriel ou le médiaClub’Elles existent depuis longtemps (respectivement 1992 et 2005), les réseaux favorisant les carrières au féminin ne sont arrivés en France que depuis 2010 sous l’impulsion de femmes et services RH en entreprise, ou d’initiatives indépendantes comme StartHer, dont la mission est de susciter des vocations entrepreneuriales chez les femmes. Aujourd’hui, on en compterait plus de 400 dans l’Hexagone. “Il est indispensable de se réunir, les hommes l’ont toujours fait. On a un vrai besoin d’échanger, de partager nos expériences, explique Victoire de Margerie, à la tête de la communication internationale chez Airbus et présidente de Féminin Pluriel, dont la vocation est de rassembler des femmes aux profils, âges et métiers différents. Alma Rota, qui a fréquenté quelques réseaux à majorité masculine témoigne: “Les groupes masculins ont toujours existé, et ils sont hyper fermés. Le business se fait entre hommes au polo, au golf, dans les clubs sportifs… Ils savent que se réunir est essentiel.” Et c’est vrai: Insaff El Hassini, avocate dans la banque, raconte qu’il n’y a pas si longtemps, quand elle a demandé à un ami comment il avait obtenu un poste, il lui avait répondu que cela s’était joué par l’entremise d’un homme avec qui il jouait au foot…

Delphine Remy-Boutang, fondatrice de l’agence digitale The Bureau et à l’origine de la Journée de la femme digitale, est d’accord: “Il est primordial de se rassembler et de se recommander, les hommes font ça très bien. Les femmes ne networkent pas assez, d’où l’importance de ces réseaux.” C’est ainsi que Joanna Kirk, codirectrice de StartHer et consultante en stratégie RP, a vu les réseaux se spécialiser de plus en plus en à peine deux ans. Elle note l’apparition de structures très spécifiques, comme celles réunissant les femmes dans la data, l’intelligence artificielle, la Blockchain… Mais Insaff El Hassini nuance: “Si les réseaux se développent à Paris, c’est moins le cas en région où il y a un vrai besoin.

réseaux de femmes journée de la femme digitale

 

Les différentes organisations proposent donc aux femmes de se rencontrer lors d’événements afin d’échanger de manière informelle, de débattre avec des personnalités inspirantes de la sphère politique, artistique et entrepreneuriale, d’accéder à des formations, à des sessions de mentoring, ou encore des ateliers. Même si elles prévoient des moments ponctuels exclusivement réservés aux femmes afin de laisser s’exprimer une parole entièrement libre, la majorité des réseaux féminins sont mixtes et encouragent la participation des hommes. “Ils font partie de la solution, affirme Joanna Kirk. D’ailleurs, pour ne citer qu’un exemple, Quelques femmes du numérique a été cofondé par Marie-Anne Magnac et Olivier Ezratty. Florence Sandis, auteure, fondatrice de l’agence Brisez le plafond de verre et présidente du MédiaClub’Elles pense qu’il est “important que les hommes prennent part à ce genre d’initiatives car ils ont une méconnaissance des difficultés que les femmes peuvent rencontrer dans le milieu professionnel. Ils les découvrent souvent lors d’ateliers organisés par les réseaux. C’est bien qu’ils soient au moins informés. Effectivement, Alma Rota n’insistera jamais assez sur l’importance de l’éducation dans l’évolution des mentalités. Pour elle, c’est la base, et on doit tout miser là-dessus. C’est ainsi que Women@Coke, d’abord non inclusif, est devenu mixte il y a deux ans. “Aujourd’hui, l’objectif est différent et le réseau est maintenant aujourd’hui ouvert à tous, même aux profils plus juniors, ce qui n’était pas le cas. C’est essentiel pour faire évoluer les mentalités et diffuser de vraies valeurs de mixité, affirme Amélie Dumont. Nous avons besoin de tous les talents afin de capter les changements rapides de la société. 

 

Se rassembler autour d’enjeux forts

Les femmes ont largement investi le marché du travail depuis la seconde moitié du XIXème siècle. Qu’est-ce qui explique l’émergence d’une telle sororité professionnelle aujourd’hui? Pour Victoire De Margerie, on assiste à “une véritable prise de conscience de la part des femmes qui ne tolèrent plus les écarts de salaire. Si l’on se réfère aux chiffres communiqués par l’INSEE en 2017, les femmes, qui représentent pourtant près de 48% de la population active, gagnent en moyenne 24% de moins que les hommes. Et si l’on compare les rémunérations à conditions équivalentes (secteur, temps plein, âge, etc…), il reste un écart de 9,9%. Insaff El Hassini peut en parler: c’est en se rendant compte qu’elle touchait 5000 euros de moins qu’un homologue masculin qu’elle a décidé de claquer la porte de la société d’investissement qui l’employait et de monter Lean In France. C’est également le manque de représentativité des femmes dans le monde du travail en France qui a frappé Delphine Remy-Boutang à son retour de Londres. “Les femmes ne sont que 28% dans les métiers du numérique, et ne sont que 10% à la tête de start-ups.” En outre, dans les pays du G20, les femmes ne représentent que 12% des effectifs des comités exécutifs et moins de 5% des CEOs sont des femmes selon l’étude Women Matter, menée par le cabinet de conseil McKinsey &Company en 2017.

L’égalité salariale est l’un des nombreux enjeux du féminisme.

C’est pourquoi Delphine Remy-Boutang a décidé de créer la Journée de la femme digitale il y a cinq ans afin de visibiliser les femmes, dénicher des talents et stimuler les mises en relation. C’est également elle qui est à l’initiative de la photo qui réunit 14 startuppeuses françaises en réponse à la double page du magazine Capital qui ne citait aucune femme dans son article sur les start-ups en France. “Ce genre d’oubli n’est plus possible. Il faut changer le regard sur les femmes, nous avons le pouvoir de rééquilibrer les forces.” Florence Sandis ajoute: “On est la première génération à avoir bénéficié des luttes féministes. On a cru que c’était bon, que nos mères avaient tout gagné, mais avec le recul, on se rend compte qu’on n’est pas logées à la même enseigne que les hommes. Entre le plafond de verre, le plafond de mère… il y a encore du travail.” Insaff El Hassini parle de gros décrochage dans les années 2000 après les énormes avancées obtenues par nos aïeules. “Au delà des lois, il faut maintenant changer les mentalités en profondeuraffirme-t-elle. Avant d’ajouter que “l’égalité salariale est l’un des nombreux enjeux du féminisme”. C’est pour cette raison que les réseaux proposent notamment de former les femmes à la négociation, à lutter contre les stéréotypes et les incitent à ne pas sous-évaluer leurs compétences grâce à des workshops dédiés.

Alma Rota -qui a eu un véritable déclic devant Numéro Une de Tonie Marshall– et Joanna Kirk partagent le même avis: ce sont aussi les réseaux sociaux et l’opportunité qu’ils offrent de libérer la parole -on l’a notamment vu avec la déferlante #MeToo-, d’échanger avec d’autres modèles du monde entier, qui ont largement favorisé le développement des réseaux féminins. “Aujourd’hui, on s’autorise ça, le climat général est propice et on ose plus, explique Alma Rota. “Tous les corps de métiers se remettent en question et cela fait effet boule de neige”, déclare pour sa part Insaff El Hassini.

 


 Numéro Une, de Tonie Marshall, sorti en octobre 2017

 

Un levier efficace

Si l’égalité salariale et la parité dans le milieu professionnel semblent être les objectifs non négociables à atteindre, les réseaux féminins apparaissent comme un véritable outil pour y parvenir. “Ce sont des enjeux sociétaux qui profitent à tous, et l’union fait la force, affirme Victoire De Margerie. Les réseaux permettent de mettre en lumière des ambassadrices inspirantes, de visibiliser le travail des femmes et de réfléchir ensemble à des moyens de combattre les freins. Les femmes en retirent un vrai retour sur investissement. Joanna Kirk surenchérit: Via les formations et les échanges d’expériences, les réseaux donnent les outils pour avancer. Elle estime toutefois que le gouvernement et les entreprises doivent également prendre leurs responsabilités en légiférant pour imposer des salaires hommes/femmes équivalents, favoriser la discrimination positive, mais aussi des conditions de travail plus souples comme le télétravail afin de permettre aux femmes comme aux hommes de mieux concilier vie professionnelle et personnelle. À l’instar de Tonie Marshall, qui affirmait avoir été contre l’instauration des quotas avant de vivre la réalité des femmes en entreprises pour les besoins de Numéro Une, Victoire de Margerie avoue que le principe la laissait dubitative mais qu’elle considère aujourd’hui que l’égalité salariale doit être encadrée, car “sans l’appui de la loi, nous n’y arriverons pas. 

Insaff El Hassini incite quant à elle chacune à agir à son niveau en refusant d’être sous-évaluée, par exemple. Florence Sandis va dans son sens: “Il faut sortir de sa zone de confort et oser. Les femmes attendent de remplir toutes les cases avant de candidater à un poste, alors que les hommes n’hésitent pas à y aller même s’ils n’ont que 60% des compétences requises. Mais quel est l’intérêt de postuler à un job quand on possède déjà tout le savoir-faire? Il ne reste plus rien à en apprendre!” Dans son livre Brisez le plafond de verre, elle donne des clefs concrètes pour avancer dans cette direction. Elle explique entre autres comment abandonner le mythe de la perfection, lutter contre le syndrome de l’imposture, cultiver nos spécificités… Autant d’outils pour reléguer au placard l’autocensure qui ralentit beaucoup de femmes. Enfin, avant de franchir le cap, il convient de se demander quels réseaux pour qui? Victoire De Margerie invite les femmes à se poser les bonnes questions: de quoi ont-elles besoin? Rencontrer des femmes qui partagent les mêmes problématiques ou diversifier leur réseau? Il est en effet essentiel de bien identifier ses attentes avant de rejoindre un groupe car cela demande du temps et de l’implication. Pour Insaff El Hassini, intégrer un réseau n’a pas de sens si c’est dans le seul objectif de résoudre des problèmes personnels et de chercher uniquement à en retirer des bénéfices sans essayer d’y apporter quelque chose. “C’est un système bienveillant plein de promesses, mais il faut être pro-active afin de le nourrir.” Vous savez ce qu’il vous reste à faire.

Adeline Anfray

En plus des réseaux cités dans l’article, voici quelques noms d’organisations existantes répondant à des problématiques différentes :

Girlz in Web: pour les femmes du numérique

Le Women’s Forum: cercle des femmes dirigeantes

GEF: le réseau des grandes écoles au féminin qui réunit des associations d’élèves de grandes écoles (HEC, Sciences Po…)

Le laboratoire de l’égalité: pour les lobbyistes

Financi’Elles: le réseau des femmes cadres de la banque et de l’assurance

Femmes Entrepreneurs: qui favorise l’entreprenariat au féminin


6. Une présentatrice américaine en larmes à l'annonce de l'enfermement d'enfants

Si vous ne deviez voir qu’une seule vidéo aujourd’hui, ce serait celle de la journaliste Rachel Maddow sur MSNBC, bouleversée à la lecture d’une info sur les camps pour les enfants d’immigrés clandestins aux États-Unis.
DR - Cheek Magazine
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