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Dossier Nouveaux féminismes / En partenariat avec le CFPJ

Avec Atoubaa, Rhoda Tchokokam donne la parole aux femmes noires

Directrice artistique de formation, Rhoda Tchokokam vient de lancer un site qui se revendique fait par les noires et pour les noires. Portrait. 
© Raïssa Tchoulague
© Raïssa Tchoulague

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Non mais ce n’est vraiment personne ce type en plus!” Quand on la retrouve, Rhoda Tchokokam se trouve au beau milieu d’une discussion avec Fanta Sylla, une de ses collaboratrices, et Annabelle Lengronne, une actrice qu’elles ont décidé d’interviewer pour leur site Atoubaa, lancé il y a quelques semaines. En cet après-midi pluvieux, il y aura donc deux entretiens simultanés au Café du Temple dans le 11ème arrondissement de Paris. La situation nous fait légèrement rire.

Également amusée, Rhoda Tchokokam nous met au parfum. Avec Fanta Sylla, elle parle d’un débat récent les opposant à un internaute sur les réseaux sociaux. Ce dernier a pointé du doigt un de leurs articles dans lequel elles estiment qu’Henry de Lesquen, ex-conseiller municipal de Versailles, auto-déclaré candidat à la présidentielle de 2017 (sans grande chance), ne mérite pas la moindre attention car il n’est “personne”. Pourtant, le rappeur Kery James, avec son dernier titre Musique nègre -“très nulle comme chanson”, glisse au passage Rhoda Tchokokam-, a réagi aux propos de l’homme politique qui souhaite “éradiquer” ladite musique. “Du coup, ce mec-là sur Twitter nous lâche que c’est criminel de dire ça. Que l’on donne l’impression de ne pas prendre au sérieux ce qu’il a dit. C’est n’importe quoi, continue t-elle. Henry de Lesquen n’est qu’une blague pour moi. Je ne savais pas qui c’était avant toute cette polémique!

 

Je me demandais où étaient les noires sur Internet

Première réjouissance du journaliste chargé de l’interviewer, la jeune femme, emmitouflée dans une grande veste en jean bleu marine, semble avoir le verbe facile et un avis sur tout. D’ailleurs, quand elle commence, elle ne s’arrête plus. Même pas pour boire quelques gorgées de son thé à la menthe. Elle nous explique alors qu’Atoubaa, quelque part entre le blog et le magazine, se veut être une plateforme qui donne la parole aux femmes noires et raconte leurs histoires, en particulier dans l’art et la culture.

Atoubaa, comme le nom de jeune fille de sa mère, son inspiration première: “J’ai voulu lui rendre hommage car je tiens d’elle, non pas ma force -je déteste associer ce mot aux femmes noires, c’est beaucoup trop connoté-, mais mon courage et mon énergie”, précise Rhoda Tchokokam.

Si aujourd’hui cette dernière travaille avec six “éditrices” qui sont chargées de coordonner la production éditoriale (assurée en partie par des contributrices), elle a eu l’idée d’Atoubaa seule. Il ne s’agissait d’abord que d’une page sur Tumblr. “Je me demandais où étaient les noires sur Internet, surtout sur ce réseau social très porté sur les images, se souvient-elle. Quand je trouvais des représentations iconographiques, les sujets souffraient toujours d’hypersexualisation.” Rhoda Tchokokam veut alors savoir où se trouvent “les femmes noires lambdas”. Elle fouille le Web, les blogs, et se permet de reposter des photos quand elle trouve ce qu’elle cherche. Puis, elle se met également à publier “des œuvres d’artistes féminines noires”. La suite arrive assez naturellement: elle souhaite bâtir un espace d’expression pour et par des noires. “En France, dans les médias, il n’y a pratiquement personne pour nous représenter. Encore moins dans les disciplines artistiques”, regrette la jeune femme qui y voit une volonté de les bâillonner, de les rendre invisibles. “Aujourd’hui, s’il y en a qui ont des choses à dire, nous sommes là”, assure-t-elle.

Avec Atoubaa, Rhoda Tchokokam donne la parole aux femmes noires

Le site Atoubaa

Le crâne rasé et la bouche teintée de pourpre, cette aficionada de R’N’B’, pigiste à ses heures perdues pour Noisey, insiste sur le “nous”. Il s’agit d’un projet collectif et elle ne souhaite surtout pas se mettre trop en avant. D’ailleurs, elle nous demande si c’est possible de ne pas mentionner son nom de famille. “J’aime bien l’idée de ne pas mettre mon patronyme en avant et que le site parle pour lui-même”, justifie t-elle. On finit toutefois par l’y convaincre. Par contre, hors de question de céder sur sa vie privée. Encore moins sur ses positions religieuses: “Pour le coup, je préfère vraiment que ça ne soit pas mentionné.

 

“Black feminism”

Impossible de remettre en doute l’assurance qu’elle dégage, mais on la sent inquiète de ce que l’on retiendra de cet échange, de comment on le mettra en forme. La crainte des premières interviews. Surtout qu’en filigrane, dans ses paroles, on peut déceler une certaine méfiance vis-à-vis de la presse. Fanta Sylla, hilare, confirme plus tard: “On passe beaucoup de notre temps à critiquer les journaux et les sites, surtout quand ils parlent de noirs ou de musique noire.” Rhoda Tchokokam finit par nous parler un peu d’elle. Née il y a 25 ans en France, elle grandit à Douala au Cameroun avant de revenir courant 2008 dans l’Hexagone pour suivre des études à Sup de Pub. Elle se destine alors à une carrière, “de préférence au sein d’une agence de publicité”, dans la direction artistique exclusivement. Mais ça, c’est avant qu’elle ne parte quelque temps aux États-Unis. Des séjours à Chicago en 2013 et à New York à l’été 2014, où elle vit alors à Harlem, changent la donne. “C’est drôle, c’est toujours lié aux États-Unis, sourit-elle. J’ai commencé à être très consciente de mon identité de noire là-bas. Tu arrives et tu es entourée de personnes qui en sont très conscientes, elles.” Elle y découvre des auteures engagées, piliers du“black feminism”, telles que Maya Angelou, Alice Walker, bell hooks ou encore Angela Davis. “Son livre Women, Race & Class sera fondateur”, précise la vingtenaire . 

Les noires sont victimes d’une discrimination particulière que l’on appelle ‘la misogynoir’

Rhoda Tchokokam considère que l’inclusion des personnes non-blanches dans le combat féministe global est un échec. Exemple assez récent et édifiant dans la pop culture: lorsque l’actrice américaine Patricia Arquette reçoit en 2015 son Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle, elle appelle “les noirs” et “les gays” à se mobiliser pour les droits des femmes, notamment pour l’égalité salariale car elles, les femmes, “font de même pour eux”. Oubliant donc certainement qu’il y a des individus de sexe féminin noirs et aussi gays. “Les noires sont victimes d’une discrimination particulière que l’on appelle ‘la misogynoir’ (Ndlr: terme développé par la féministe noire et queer Moya Bailey), insiste la jeune femme. C’est-à-dire qu’elles subissent les oppressions, à l’intersection entre le racisme et le sexisme, des hommes en général, des hommes noirs, des femmes blanches et même plus. C’est un peu ‘Black women against the world’.

Plus elle en parle, plus la nécessité d’Atoubaa lui apparaît toujours plus évidente. N’a t-elle pas toutefois peur des accusations de communautarisme? La réponse ne tarde pas à sortir, l’intonation mi-rieuse, mi-excédée. “Je ne considère pas que le communautarisme existe, ça ne veut rien dire, tranche Rhoda Tchokokam. Il faut parler du deux poids, deux mesures dans ce pays!” Avant de nous interroger: “Pourquoi est-ce que lorsque des personnes qui font partie d’une minorité se retrouvent ensemble, c’est du communautarisme, ça crie au scandale, mais quand, dans les rédactions, sur les plateaux de télévisions, on ne trouve que des blancs, ça ne dérange personne?” On tente alors d’évoquer comme raison l’idéologie du “vivre-ensemble à la française”. Interloquée, elle repose de manière vive sur la table la théière qu’elle avait en main: “Dans ce cas-là, il faut pouvoir offrir les mêmes opportunités à tout le monde, ouvrir les mêmes portes. Parce que ce ‘communautarisme’-là a un impact économique et social sur nous.” Elle répète lentement: “Le vivre-ensemble? Tu sais bien que c’est du vent! Regarde. Toi-même ça te fait rire de me demander ça!” Ce n’est pas faux.

Paul-Arthur Jean-Marie


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