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“Sexe sans consentement”: elles n'ont pas dit non, mais elles n'ont pas dit oui

Delphine Dhilly réalise avec Sexe sans consentement un documentaire très touchant, diffusé mardi 6 mars sur France 2. Écrit avec Blandine Grosjean, le film donne la parole à ces femmes qui ont cédé mais pas consenti à avoir un rapport sexuel. À ne pas manquer.  
Capture d'écran de “Sexe sans consentement”
Capture d'écran de “Sexe sans consentement”

Capture d'écran de “Sexe sans consentement”


Le ‘non’ ne suffit pas. Il faut expliquer. Tu n’as pas de raison de dire non. Il a beaucoup insisté. Après il s’est endormi tout de suite, moi j’étais super mal, je ne pouvais plus être allongée à côté de lui. […] J’ai essayé d’appeler ma mère. Je voulais qu’elle m’envoie un avion. En vacances en Tunisie, un bon pote de Louise lui fait des avances. La jeune femme n’éprouve pas le désir de coucher avec lui avec lui, mais finit par céder face à l’insistance de son partenaire de voyage. Comme elle, Mary, Natacha, ou encore Celia livrent leurs témoignages dans Sexe sans consentement, un documentaire intime et nécessaire diffusé à 23 heures mardi 6 mars sur France 2, dans l’émission Infrarouge. La réalisatrice Delphine Dhilly, 38 ans, également coscénariste du film aux côtés de Blandine Grosjean, porte à l’écran la parole de six femmes qui partagent leurs expériences du sexe subi, bien que non violent physiquement. Entrecoupés de scènes dans lesquelles une poignée d’hommes proposent leur définition du consentement, ces témoignages forts explorent la notion de zone grise, ce moment où, dans un rapport sexuel, on bascule sans trop savoir comment du consentement à l’absence de consentement.

Les histoires de ces femmes sont différentes, elles n’ont pas la même façon de s’exprimer, ne viennent pas du même milieu mais ont toutes vécu ce même moment difficile à nommer, détaille Delphine Dhilly. Elles dessinent cette fameuse expérience collective de la zone dite ‘grise’.” Un moment que beaucoup de femmes ont malheureusement vécu, le plus souvent caractérisé par un manque d’écoute du partenaire et l’idée que dans certaines situations il est malpoli, dangereux ou trop difficile de refuser d’avoir une relation sexuelle.

 

 

Dans Sexe sans consentement, les femmes expliquent leur réaction, ou plutôt leur non-réaction, par un sentiment d’obligation, par la peur de la force physique ou encore par un état de choc. Souvent, les filles sont restées dormir avec le garçon après les faits, décrit la réalisatrice. On voulait découvrir pourquoi elles ne se sont pas débattues, n’ont pas réussi à partir ou à réagir comme les gens pensent qu’elles auraient dû le faire à ce moment-là.” La réflexion qu’offre ce film -bâti sur une succession de témoignages- sur le consentement est indispensable, surtout quand on y découvre les résultats affolants d’un sondage réalisé en France: 22% des hommes et 17% des femmes considèrent que lorsqu’une femme dit non, elle veut dire oui.” Delphine Dhilly nous raconte comment ce projet a vu le jour. 

Comment as-tu découvert la notion de “zone grise”?

Je n’en avais pas entendu parler avant que Blandine Grosjean ne me propose le film en 2015. Elle m’a expliqué que cette notion n’existait pas juridiquement, mais qu’elle pouvait servir à aborder ces moments pas cool vécus par de nombreuses filles, qui ressemblent à des viols mais qu’elles n’arrivent pas à qualifier ainsi.

Comment la définis-tu?

D’après moi, c’est une expérience collective parce qu’elle est vécue par énormément de filles, qui, dans l’entrée dans leur sexualité, ont subi des choses plus ou moins violentes, et qui ont cédé sans consentir. Elles ont lâché l’affaire, se sont dit “tant pis, je le fais”. Le terme de “zone grise” pose problème, j’en suis consciente, parce qu’il minimise une violence, mais il est intéressant de questionner ce concept qui n’est clair ni pour les filles, ni pour les garçons.

Ces femmes vivent une expérience douloureuse qu’elles n’arrivent pas à nommer.

T’est-il déjà arrivé de te retrouver dans une telle situation?

Ça m’est arrivé une fois. J’étais très jeune, je voulais dire ‘non’ mais n’y arrivais pas. Ça s’est donc passé, puis j’ai pleuré. Je ne comprenais pas trop ce qu’il m’était arrivé. J’en ai parlé avec ce garçon, que j’ai revu il y a une dizaine d’années, et j’ai découvert que, comme dans beaucoup de cas, il y avait eu un vrai problème de communication. Cette expérience a contribué à me donner l’envie de réaliser ce film. Je me suis dit que d’un point de vue personnel, ça allait pouvoir m’aider à comprendre pourquoi je n’avais rien dit sur le moment, et lui non plus.

Quelle est la différence entre viol et “zone grise”?

Les femmes qui témoignent dans le documentaire n’utilisent pas le mot ‘viol’ à cause du contexte, souvent festif, et de la nature de la relation entretenue avec le garçon dont elles parlent. C’est souvent un ami ou un petit copain et la situation se rapproche du concept américain de “date rape” (Ndlr: agression sexuelle lors d’un rendez-vous amoureux). Les filles ont une image très forte du viol en tête, qui inclut de la violence physique. Elles vivent une expérience douloureuse qu’elles n’arrivent pas à nommer.

Recueillir les témoignages de femmes qui ont fait l’expérience de la “zone grise” a-t-il été chose facile?

Ça a été bien plus facile chez les très jeunes que chez les femmes de plus de 30 ans. Nous avons lancé des appels à témoignages grâce aux réseaux féministes, associations ou à nos amis, et avons constaté que les femmes de mon âge ou de celui de Blandine Grosjean, qui a une cinquantaine d’années, étaient prêtes à raconter leurs histoires au téléphone mais ne voulaient pas témoigner à visage découvert. La jeune génération est directement concernée par le sujet puisqu’elle en train de se construire au niveau de sa sexualité. J’imagine que ses aînées se demandent à quoi bon remuer tout ça, étant donné qu’elles ont avancé dans la vie depuis leur expérience de la “zone grise”.

On a voulu faire un état des lieux et réaffirmer qu’on avait tous envie de s’aimer, d’avoir du désir, de baiser, de draguer.

Les femmes qui témoignent ont-elles porté plainte?

Non. Il faut du temps pour réaliser qu’il y a eu une violence, et ces femmes n’ont pas eu envie de régler la situation via la justice. Certaines ne veulent pas que ça se sache, d’autres pensent que c’est une agression sexuelle et non un viol, et qu’une procédure judiciaire serait pénible. La plupart d’entre elles ont plutôt décidé d’en reparler à l’homme qui leur a fait subir cet acte. Cela leur donne le sentiment d’être entendues et comprises.

“Sexe sans consentement”: Quand les femmes témoignent de la “zone grise”

Capture d’écran de Sexe sans consentement

Pourquoi avoir choisi un format témoignage, sans voix off?

Il n’y en avait pas besoin. Les témoignages à visages découverts sont déjà très forts. Les femmes racontent leurs histoires de façon chronologique: le contexte, puis le moment où le consentement a été bafoué, la réaction sur le coup et enfin, la situation actuelle. Elles ont réussi à analyser leur propre vécu avec des mots très simple et de façon très juste.

Certains hommes interrogés ont des paroles très dérangeantes, qui relèvent très clairement de la culture du viol. Pourquoi avoir décidé de leur laisser une telle liberté?

Ce sont des passages qui interrogent les schémas de séduction actuels de façon plus large. L’un d’eux dit par exemple “Quand une fille dit ‘non’, je prends ça pour un challenge, j’aime les filles compliquées”. Ces propos sont violents mais ils racontent beaucoup de choses, notamment sur l’idée qu’ont certains hommes, parfois à raison, de l’éducation reçue par les femmes, incitées à la jouer “hard to get”, à résister pour mieux céder.

Vous avez commencé à recueillir les témoignages avant l’affaire Weinstein et #MeToo. Pensez-vous que les propos des hommes et femmes du film seraient différents aujourd’hui?

Les garçons parleraient sûrement différemment. On aurait probablement reçu plus de témoignages de femmes au-delà de la trentaine, qui auraient pu s’inspirer de la mobilisation des actrices américaines. On a choisi de ne pas diffuser le documentaire au moment de l’affaire Weinstein parce que notre but est de raconter et poser des questions et non de faire polémique. On voulait faire un état des lieux et réaffirmer qu’on avait tous envie de s’aimer, d’avoir du désir, de baiser, de draguer. Maintenant, il reste à trouver comment on peut changer certains codes, être égaux et trouver un jeu de séduction qui soit moins dangereux.

Propos recueillis par Margot Cherrid


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