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Sexisme en cuisine: pourquoi on devrait être “faiministes”

Dans son essai Faiminisme, quand le sexisme passe à table, la journaliste Nora Bouazzouni nous sert une alléchante réflexion sur les rapports entre féminisme et nourriture. Vous ne regarderez plus jamais votre assiette de la même manière.
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Du moment où l’on sème les graines dans les champs à celui où l’on porte la fourchette à la bouche en passant par celui où l’on fait baver notre réseau Instagram sur nos photos culinaires, une foule de stéréotypes de genre s’amasse dans nos assiettes. Nora Bouazzouni décortique ces clichés dans un court essai à l’écriture incisive intitulé Faiminisme, quand le sexisme passe à table (Éd. Nouriturfu) dont voici un avant-goût: “Quel rapport entre le patriarcat et une entrecôte? Où se cachent les cheffes? L’agriculture est-elle une affaire de mecs? Avec ce livre, nous tentons d’expliquer par le menu comment nourriture, sexe et genre féminin demeurent intimement liés, et comment l’alimentation a toujours permis d’asservir les femmes.

Des chiffres et des clichés pour commencer: dans les couples hétérosexuels, les femmes passent près d’une heure par jour aux fourneaux, soit quatre fois plus de temps que leur conjoint, alors même qu’elles peinent à s’imposer dans le milieu très machiste de la gastronomie (en France, 94% des chef.fe.s sont des hommes!), et ce pour des raisons parfois étranges. Un grand chef japonais déclarait en effet qu’“à cause de leurs règles, le goût des femmes est fluctuant; c’est la raison pour laquelle elles ne peuvent pas être maîtres sushis”. Mais il faut remonter au Paléolithique, à l’époque des chasseurs-cueilleuses (car ce sont bien les hommes qui chassent et les femmes qui cueillent les fruits dans les arbres, chaque chose à sa place), pour comprendre les origines de ce sexisme alimentaire. Par exemple, nos ancêtres associent très vite viande et testostérone, et ça dure depuis si longtemps qu’on tient là l’explication de la différence de la taille moyenne des femmes et des hommes (qui n’a rien de génétique à l’origine!). 

La bouffe, c’est la vie, littéralement.”

Aujourd’hui encore, les femmes sont donc gentiment invitées à privilégier la salade au steak-frites, un menu incompatible avec le corps de rêve qu’elles sont censées entretenir. Une tyrannie de la minceur qu’Instagram contribue à perpétuer à travers ses innombrables mises en scène de plats et de corps sains. Nora Bouazzouni nous encourage quant à elle à laisser libre cours à nos penchants gastronomiques: “La bouffe, c’est la vie, littéralement. Un gagne-pain, un plaisir, un doudou, un héritage, une nécessité. Notre point commun à toutes et à tous. Les hommes en ont fait une arme, mais la guerre n’est pas terminée. Soyons faiministes!” Interview.

Ta définition du féminisme?

L’égalité entre les hommes et les femmes, tout simplement. Il n’y a pas à avoir peur de ce mot. Ça ne veut pas dire renverser le patriarcat pour imposer le matriarcat, qui n’a d’ailleurs jamais existé.

Ta pire expérience de sexisme alimentaire?

Quand j’étais petite et que la boulangère m’a dit: “Si tu manges des croissants, c’est dix secondes dans la bouche, dix ans dans les cuisses. Ou quand je suis au restaurant et que je commande du vin rouge et mon mec du rosé, et qu’on me sert le rosé à moi et le vin rouge à mon mec. Ce qui m’énerve aussi, c’est quand on donne systématiquement la carte des vins à l’homme, comme si génétiquement, les hommes s’y connaissaient mieux en vin.

Un exemple de plat considéré comme typiquement féminin?

La salade (avec du jus de citron), le poisson blanc (sans sauce), la viande blanche et maigre, du blanc d’oeuf (attention, le jaune, c’est gras), et pas de dessert ou alors à la limite une petite salade de fruits. Les femmes sont censées manger des animaux qui ne sont pas menaçants, où on ne voit pas le sang. Elles doivent manger des petites portions (une femme qui se ressert, c’est une gloutonne, elle veut prendre la place de l’homme, manger comme lui). Pour la boisson, c’est pareil: une femme qui boit beaucoup ou qui a une bonne descente, c’est le bon pote de la bande (“Dis donc pour une femme, tu tiens bien l’alcool!”).

Un exemple de plat considéré comme typiquement masculin?

Un steak-frites, ou en tout cas un plat sans créativité, brut et brutal, avec du sang. Des choses basiques, comme dans le sketch de Florence Foresti, “d’la viande et des patates.

 

À quoi ressemble ton assiette?

Je ne suis pas végétarienne, même si je mange beaucoup végétarien. Les seuls moments où j’en sors, c’est au resto (du poisson, des fruits de mer). J’ai arrêté de manger de la viande rouge vers 14 ans, au moment de la vache folle. C’est complètement anthropomorphique: je vois moins les points communs entre une langoustine et moi, qu’entre une vache et moi. Mais j’ai de plus en plus conscience que ce que je mange, c’est un animal mort, même si ça n’excuse rien. Une mort n’est jamais éthique.

Pourquoi associer féminisme et végétarisme?

Certaines personnes rapprochent la cruauté, la violence et les maltraitances faites aux femmes à celles faites sur les animaux.  La culture visuelle -le cinéma, la pub- morcelle le corps des femmes (à travers le “male gaze”, en se focalisant sur les fesses, les jambes, les cuisses, les seins…), tout comme le boucher découpe le corps des animaux. Il y a cette tendance à nier le tout d’un individu, femme ou animal, pour mieux asseoir sa domination et mieux la justifier.

Dans ton livre, tu parles d’écoféminisme et de fémivorisme. Qu’est-ce que c’est?

On peut tomber dans l’essentialisme, en disant “les femmes, c’est la nature, elles se roulent dans l’herbe, elles sentent les pétales de roses…”, mais je pense que ça ne fait que renforcer les stéréotypes. Ce que les écoféministes disent, c’est qu’on exploite la nature sans rien lui donner en retour. On la détruit comme on détruit et on exploite les femmes et leur travail. Elles prônent donc un respect de la nature et de tou.te.s. Les fémivoristes sont des femmes de la classe moyenne aisée -souvent blanche-, en couple hétérosexuel, qui décident de quitter la ville pour acheter une maison avec un potager et devenir femme au foyer de leur propre chef. Elles subviennent aux besoins de leur famille, en faisant pousser des fruits, des légumes, parfois en élevant des animaux. Mais il faut veiller à ce que les tâches soient partagées avec le conjoint, au risque de se retrouver dans une cage dorée…

En parlant du partage des tâches, pourquoi les hommes dominent-ils le milieu de la gastronomie mais rechignent à cuisiner à la maison?

C’est une question de prestige. C’est comme dans la couture: on parle toujours de grands couturiers (Karl Lagerfeld, Balmain…) et très peu des petites mains qui font tout le travail. Et puis, il y a un effet de meute: quand il y a quinze mecs et trois femmes dans une équipe, c’est dur de se faire entendre, et quand un mec fait une blague sexiste et que tout le monde rigole, c’est dur de répondre. Je ne sais pas si les hommes rechignent à faire la cuisine, mais en tout cas ils aiment bien qu’on leur donne une médaille quand ils font à manger.

Propos recueillis par Sophie Kloetzli


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