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Pourquoi l’orgasme féminin nous intrigue-t-il autant?

Sur le Tumblr How To Make Me Come, des femmes racontent des anecdotes érotiques et glissent ici et là leurs techniques personnelles pour parvenir à l’orgasme. Devenu viral, repris par la presse internationale, ce blog rappelle que l’orgasme féminin est encore et toujours source de mystère. En fait-on trop? Pourquoi l’orgasme masculin n’intrigue-t-il pas autant? Explications.
“Nymphomaniac” DR
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S’il vous plaît, n’essayez pas de frotter nos clitoris avec la vigueur et la brutalité nécessaire pour poncer un meuble. On a juste besoin d’une légère pression, et parfois c’est même trop. Posez vos doigts sur notre clitoris et dessinez des cercles de façon délicate…. On vous dira si la pression doit être plus forte ou plus rapide (les filles, promettons-nous de nous exprimer!)” C’est le genre de récit qui parsème le Tumblr anglophone How To Make Me Come et a garanti son succès.

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Plus loin, une autre femme raconte, toujours sous couvert d’anonymat, ne pas aimer la sodomie, tandis qu’une troisième assure que l’embrasser sur les lèvres est essentiel pour la faire jouir. La plupart des témoignages constituent des récits très personnels: “Mon dernier mec n’a jamais pu me donner d’orgasme vaginal, raconte-l’une, mais, comme mon premier mec, il était très doué à l’oral. Un jour, il a fait un truc qui m’a mise à genoux. Nous étions dans le salon, il me disait au revoir avant d’aller au travail. Soudain il m’a dit ‘viens ici’. Il a relevé ma jupe et m’a agrippé les fesses. Il gémissait. Je pouvais sentir son soldat au garde-à-vous. Il s’est arrêté, m’a regardée dans les yeux, a léché son doigt et la glissé en moi. Il a gémi, a retiré son doigt, l’a léché et a gémi. Puis il s’en est allé, me laissant submergée de désir. Mes genoux se sont mis à trembler et j’ai atterri sur le tapis. C’était probablement un des moments où il est réellement parvenu à m’exciter.

“On presse les femmes de se situer dans un entre-deux de la sexualité totalement impossible: d’être à la fois désirables, sexy et d’avoir confiance en elles, sans trop l’être non plus.”

Contactée par nos soins, la créatrice du Tumblr, une certaine Sylvia, 27 ans, explique avoir voulu “plonger dans le véritable plaisir féminin, souvent mal compris, dévalué, voire ignoré” et avoir cherché à “offrir une expérience thérapeutique à celles qui écrivaient, tout en provoquant la discussion, la réflexion chez les lecteurs”. Alternant récits d’expériences hétérosexuelles et homosexuelles, multipliant les coups de gueule contre l’égoïsme au lit, le blog déploie une rhétorique féministe: “Je trouve qu’il y a toujours un tabou entourant l’orgasme féminin, estime Sylvia. On presse les femmes de se situer dans un entre-deux de la sexualité totalement impossible: d’être à la fois désirables, sexy et d’avoir confiance en elles, sans trop l’être non plus. De toute évidence, la pression est également mise sur les hommes. Mais le problème consistant à se positionner dans une culture qui est dominée par le complexe de la Madone et de la Putain semble être purement féminin.

Si tous les récits sont en anglais, le Tumblr n’en a pas moins rencontré un vif succès auprès des femmes à l’international. Ainsi de Maïa Mazaurette, auteure du blog Sexactu hébergé sur GQ, qui estime que “c’est avec ce genre de projets qu’on renoue avec l’intérêt d’Internet pour le sexe: une parole libérée”. “L’anonymat devrait servir à ça, assure-t-elle, et on voit bien que les menaces à l’anonymat sur Internet sont une menace à la communication sexuelle. À force de faire du personal branding, à force de parler de revenge porn et de nier le droit à l’oubli numérique, on zappe les joies d’une bouteille jetée à la mer, sans conséquences: lèche-moi exactement comme ça, toi, inconnu que je ne rencontrerai sans doute jamais.

 

“On a énormément nié que l’orgasme féminin pouvait être mécanique” 

Pourquoi existe-t-il autant d’initiatives visant à libérer la parole des femmes? Pourquoi ne rencontre-t-on pas le même type de blog à destination d’un lectorat masculin? La réponse semble être à chercher du côté du mystère qui auréole le plaisir féminin, avec en question centrale: comment les femmes jouissent-elles? Pour Elisa Brune, docteure en sciences de l’environnement et auteure du Secret des femmes, de La Révolution du plaisir féminin et du Salon des confidences, l’orgasme féminin fascine car “il est moins fréquent” et “n’est pas ‘objectivé’ par un signe visible comme l’éjaculation, ce qui est toujours considéré comme douteux”. Et d’ajouter: “Sur ces raisons factuelles se greffe tout un imaginaire culturel qui attribue aux femmes un potentiel érotique à la fois infini et dangereux. Il est surtout inconnu. De tous temps, les normes sociales ont confiné la sexualité féminine dans un territoire exigu, ne laissant comme possibilité à l’orgasme que de surgir par hasard. Il paraît dès lors imprévisible et sauvage. Aucune culture du plaisir et de la sensualité n’a été valorisée, hors de tout petits microcosmes (taoïsme lettré, tantrisme, libertins). C’est vrai en grande partie pour les hommes aussi. Ils sont à l’aise avec leur mécanique éjaculatoire, c’est déjà ça, mais peu conscients des possibilités de développement et de raffinement du plaisir sexuel.

Le clitoris a longtemps été considéré comme l’organe du plaisir féminin.

En d’autres termes, l’orgasme masculin étant lié à l’éjaculation, signe visible et clairement identifié, il paraît d’une simplicité déconcertante par rapport à l’orgasme féminin, présenté comme plus complexe car plus méconnu. Ainsi, Jean-Claude Piquard, sexologue et auteur de La Fabuleuse histoire du clitoris, explique que le clitoris a longtemps été considéré comme l’organe du plaisir féminin. Au XIXème siècle, l’Église conseillait même aux couples mariés de stimuler le clitoris de la femme à des fins natalistes, l’orgasme féminin étant censé augmenter le taux de fertilité. Mais, vers 1880, la science dément le lien entre l’orgasme des femmes et leur taux de fertilité. “Dès lors, le clitoris devient un danger parce que la masturbation réciproque en couple était un moyen de contraception couramment utilisé, donc un obstacle à la politique nataliste.

 

 

“Il faut arrêter avec le mythe romantique qui assure que tout est dans la tête”

Le problème viendrait-il de la double source de plaisir des femmes, à la fois vaginale et clitoridienne? Jean-Claude Piquard continue de séparer les deux. Pour lui, le plaisir clitoridien est le véritable orgasme -“brusque doublement de la fréquence cardiaque, perte partielle de contrôle, spasmes au niveau pelvien“-, tandis qu’il rassemble les sensations vaginales sous le terme de “jouissance”. “La question n’est pas de hiérarchiser les deux extases, la jouissance et l’orgasme, elles sont étroitement liées, mais de nommer différemment des processus neurologiques différents.

S’il est intéressant d’un point de vue médical de connaître le corps féminin, Maïa Mazaurette estime qu’on a bien trop essayé de décortiquer l’orgasme des femmes:“Il intrigue parce qu’on l’a beaucoup découpé en morceaux et qu’on a vraiment raconté tout et son contraire sur la question. Comment ne pas être intrigué quand on grandit en apprenant que l’orgasme est vaginal, non, utérin, non, clitoridien, non attends, tout se passe dans le cerveau? Comment faire quand on entend que les femmes jouissent ‘sept fois plus fort’ que les hommes, mais que toutes simulent, oh, et que 42% sont dysfonctionnelles? Si la sexualité était un polar, l’orgasme féminin serait l’identité de l’assassin: cet élément qui nous échappe et autour duquel on nous trimballe dans un monde complexe et mouvant –avec un retournement de situation toutes les six pages (je pense aux débats sur le point G).

Pourtant, selon Elisa Brune, il serait tout aussi mécanique que celui des hommes: “Il y a aussi du psychologique bien sûr, mais il faut arrêter avec le mythe romantique qui assure que tout est dans la tête et que si on est amoureuse, ‘ça vient tout seul’. Ça ne vient pas plus que la musique si on regarde le poste de radio.”

On a énormément nié que l’orgasme féminin pouvait être mécanique. Alors qu’une femme qui se masturbe, et plus encore avec des sextoys ultra-efficaces, va se faire jouir en deux-trois minutes -parfois vingt secondes.” 

C’est bien l’objectif que s’est fixé le Tumblr How To Make Me Come: mettre un bon coup de pieds aux stéréotypes voulant que la jouissance des femmes repose en grande partie sur les sentiments, et que celle des hommes dépende en majorité d’un va-et-vient mécanique. “Les siècles de répression et de conditionnement de la sexualité féminine ont ‘muselé’ notre cerveau. C’est ce frein, issu de barrières mentales, qui fait penser que chez les femmes l’orgasme est moins mécanique”, analyse Elisa Brune.

Maïa Mazaurette abonde en ce sens: “On a énormément nié que l’orgasme féminin pouvait être mécanique. Alors qu’une femme qui se masturbe, et plus encore avec des sextoys ultra-efficaces (magic wand, womanizer), va se faire jouir en deux-trois minutes -parfois vingt secondes. J’aime aussi quand Timothy Ferriss écrit dans The 4-Hour Body des choses comme: ‘Il faut stimuler la partie en haut à droite du clitoris avec la pression nécessaire à soulever deux feuilles de papier machine’. C’est ultra-technique mais au moins, tu sais où tu mets les doigts. On est en plein dans cette culture du coaching, surtout aux États-Unis -et s’il y a une demande, c’est bien qu’il y avait un vortex. Je suis bien d’accord qu’il n’y a pas de formule magique. Mais il y a des basiques -nous avons des nerfs, et si nous les utilisons, normalement, ça marche. Je trouve ça beaucoup plus épanouissant que ce que je lisais quand j’étais ado où on nageait dans le flou total: ‘Touche en bas et surtout, pense bien à ton amoureux.’ -euh, pardon? On avait l’impression que les femmes étaient des êtres ésotériques. Aujourd’hui on va peut-être loin dans l’autre sens. Mais entre la fée et le cyborg, je préfère le cyborg. Manifestement, il a plus d’orgasmes…

 

“Le matraquage médiatique peut produire un sentiment de dévalorisation”

Quel rôle joue la presse dans le fait que les clichés sexistes entourant l’orgasme féminin perdurent? Outre le fait de manquer d’humour et de se prendre les pieds dans les stéréotypes, c’est peut-être la multiplication même des articles-conseils qui pose problème. Ne créent-ils pas, par leur existence-même, un (faux) souci? Ainsi de celui-ci proposant un tuto pour “faire jouir les femmes” -prendre en compte leur fragilité (sic) et leurs sentiments (sic) -ou de celui-là, qui suggère de prendre une douche pour sentir bon, et de penser à Ryan Gosling en faisant l’amour avec son partenaire. À force de dire aux femmes qu’elles ne parviennent pas à prendre leur pied, et qu’il faut agir de telle ou telle façon pour y arriver, ne créerait-on pas tout simplement des complexes? “C’est la déformation des médias (et l’actu du ‘’) qui produit une distorsion de la réalité: comme les gens heureux n’ont pas d’histoire et que les médias (moi la première) aiment les histoires, on crée un stéréotype en décalage avec la réalité, estime Maïa Mazaurette. Évidemment, l’industrie pharmaceutique est encore plus concernée par la création du problème: il y a beaucoup de gens qui ont intérêt à ce qu’on parle d’orgasmes difficiles à atteindre. Quand c’est facile, on n’a rien à vendre.

“Comprendre le plaisir vaginal est le prochain grand chantier en sexologie.” 

Si Elisa Brune préfère rappeler que la bonne circulation de l’information est essentielle à l’épanouissement de la sexualité de chacun, elle note tout de même que “le matraquage médiatique peut produire l’effet inverse: un sentiment de dévalorisation”. Parler de sexualité sans victimiser la femme, ni tomber dans les pires clichés ne coule toujours pas de source en 2015. Mais, pour Elisa Brune, le mystère à résoudre n’est pas tant celui de l’orgasme que celui du vagin: “Les manifestations et ramifications nerveuses des sensations vaginales sont encore très peu étudiées, et la seule connaissance que nous en avons pour l’instant passe par les témoignages. Ils sont incroyablement variés, mais ce qui domine chez beaucoup de femmes est le flou et la confusion. À mon sens, comprendre le plaisir vaginal est le prochain grand chantier en sexologie.” 

Si problème il y a, il viendrait peut-être aussi d’une certaine méconnaissance des femmes de leur propre sexe, entraînant toute une avalanche de complexes que nous avions déjà étudiée précédemment. Or, l’acceptation corporelle et comportementale découle en majeure partie de la lutte contre le sexisme et les stéréotypes de genre, le slut-shaming et le body-shaming.

Carole Boinet 

Cet article a été publié initialement sur Les Inrocks.

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