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Sexisme, harcèlement: la Silicon Valley a un gros problème avec les femmes

Dans la baie de San Francisco, les témoignages s’enchaînent pour dénoncer une culture machiste toxique.
Une couverture polémique de Newsweek sur la Silicon Valley et les femmes en 2015
Une couverture polémique de Newsweek sur la Silicon Valley et les femmes en 2015

Une couverture polémique de Newsweek sur la Silicon Valley et les femmes en 2015


Être touchée, embrassée, tripotée, recevoir des propositions indécentes, entendre des commentaires sur son physique. On ne parle pas ici de harcèlement de rue mais du quotidien des femmes qui travaillent dans la Silicon Valley, havre de progrès technologique mais aussi haut lieu de machisme et de harcèlement.

En février dernier, une ancienne ingénieure de Uber a lancé le débat avec une lettre publiée sur son blog. Au programme, harcèlement sexuel, passivité des ressources humaines et sexisme ambiant. Un PDG et un investisseur puissants ont également quitté leur positions suite à des accusations de harcèlement sexuel. Depuis, les langues se délient et ce lieu qui se veut à la pointe de la modernité se révèle tout aussi sexiste que les industries à l’ancienne. 

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Ignorées, interrompues, isolées

Ne pas être écoutée, ne pas être mise en avant, être interrompue. À chaque jour, son lot de remarques et de comportements hasardeux. “J’ai fait passer des entretiens où le candidat masculin m’ignorait complètement et se focalisait sur mes collègues masculins”, raconte Truc Nguyen, conceptrice de jeux vidéos.

Quand je montais ma première entreprise, des investisseurs potentiels se sont tout de suite dirigés vers l’homme avec qui j’étais pensant que j’étais son assistante”, se rappelle Lisa Wang, PDG du réseau de femmes entrepreneures Sheworx. Irana Wasti, directrice générale de Go Daddy, entreprise d’hébergement web a fait face à ce manque de considération pendant sa carrière: “Je faisais une grosse présentation et les questions étaient posées à l’homme à côté de moi ou alors on me demandait ce que je faisais là quand j’étais ingénieure.

Des attitudes qu’elles analysent toutes comme du sexisme inconscient, des préjugés typiques d’une culture hyper-masculine à l’oeuvre dans la Silicon Valley. Alors que le pôle technologique se veut dans le futur, il est à l’âge de pierre niveau diversité ou plutôt dans le Wall Street des années 80, ambiance chant de loup de Matthew McConaughey et grosse beuverie dans les bureaux.

 

Un club de garçons fermé

Dans la Silicon Valley, l’image du succès est celle du petit génie blanc venu d’une grande université qui fonde un empire. Dans lequel il reproduit le modèle des fameuses fraternités américaines: des bières, des matchs, des jeux vidéos et un classement des collègues féminines. C’est la “bro culture”, abréviation de brother, soit littéralement la “culture des frères”. Difficile pour une femme de s’y faire une place. Truc Nguyen a découvert que ses collaborateurs avaient une conversation dédiée à l’apparence des femmes du bureau. “On n’a pas envie d’être celle qui dénonce ce genre de comportement et qui brise cette ambiance conviviale.

Les femmes sont peu, très peu. Elles sont souvent la seule présence féminine dans une réunion, une équipe ou un rendez-vous avec un client. 94% des investisseurs qui décident du sort des start-ups sont des hommes et seulement 3% des investissements vont à celles dirigées par des femmes. “This is a man’s world.”

 

60% des femmes ont fait face à des avances sexuelles non désirées 

La culture du machisme, de l’homme alpha, du coureur de jupons, du buveur invétéré y est récompensée”, analyse Kelly Dermody, avocate qui défend des milliers de femmes de la Silicon Valley depuis vingt ans. Les affaires les plus communes chez elle: disparités de salaires, discriminations dans l’accord des promotions mais aussi harcèlement sexuel. “Être touchée, embrassée, tripotée, recevoir des propositions à répétition, des commentaires sur la façon dont elles sont habillées, avec qui elles ont couché.” Sur 200 femmes travaillant dans la “tech”, 60% affirment faire face à des avances sexuelles non désirées, souvent de la part de leurs supérieurs.

Cecilia Pagkalinawan s’est décidée à livrer son histoire, 16 ans après les faits. Alors qu’elle essaie de financer sa start-up, un investisseur lui donne rendez-vous et finit par lui poser la main sur la cuisse, après avoir commandé une bouteille de vin à 5 000 dollars. Il y a deux ans, elle travaille avec une autre entreprise qui cherche des fonds, le PDG apprend qu’un des investisseurs la trouve à son goût et lui lance: “Allez Cecilia, sacrifie-toi pour l’équipe!

Certaines se heurtent à du chantage sexuel sans détour. Fraîchement débarqué en tant que PDG, Marc Canter, investisseur célèbre et ancien leader influent du milieu, explique à Cathy Kobre: soit ils couchent ensemble, soit elle est virée. “C’est un monde d’hommes, construit par des hommes pour des hommes”, lui aurait-il dit. En 2015, Wendy Dent, qui a lancé une application pour montres connectées, a affaire au même homme. Après une longue discussion autour de son projet, il lui précise: “Tu es spectaculairement belle et tout le monde va vouloir se retrouver au lit avec toi.

 

Le défi de témoigner

La même année, un procès fait beaucoup de bruit, celui d’Ellen Pao en pleine bataille juridique contre son employeur, une entreprise d’investissements de la Silicon Valley, après des menaces sur sa carrière de la part d’un collègue avec qui elle avait eu une liaison. En 2015, la justice lui donne tort. Wendy Dent se rappelle: “Tout le monde disait que les femmes de la tech ne devaient pas porter plainte. Si elles le faisaient, elles perdaient leur travail.” La tendance était donc à se taire et partir, avec ou sans dédommagement.

Difficile dans un tel environnement de s’exprimer, surtout quand les responsables sont rarement punis. “Les entreprises ont une sensibilité pour le contributeur unique, celui qui créé quelque chose qui n’a jamais été pensé avant”, analyse l’avocate Kelly Dermody. Un culte de la performance qui rend ces hommes intouchables, aussi sexistes ou harceleurs soient-ils. “Personne ne leur dit non, ils ont du pouvoir, de l’argent, il n’y a pas de conséquence”, explique Lisa Wang de Sheworx, qui a aussi été victime de harcèlement sexuel.

Pour Cathy Kobre, “tout le monde sait ce que ces individus font, et ils s’en sortent parce qu’ils produisent, ils font du bon travail, ils gèrent des entreprises qui amassent des milliards de dollars. C’est le petit secret de la Vallée”. D’où l’importance cruciale de ce qui se joue en ce moment du côté de la baie de San Francisco: parler. Parler et se faire entendre pour mettre fin au sexisme archaïque d’un lieu qui veut créer le futur.

Sirine Azouaoui

Cet article a été initialement publié sur le site des Inrockuptibles

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