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Tair Kaminer, la jeune Israélienne emprisonnée pour refus de service militaire

Tair Kaminer est une jeune femme israélienne de 19 ans qui a déjà passé plusieurs mois en prison car elle refuse de faire son service militaire. 
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Après le lycée, Tair Kaminer a passé plusieurs mois à Sdérot -ville frontalière de la bande de Gaza et cible régulière des roquettes du Hamas- pour faire du bénévolat avec les enfants. Elle raconte que leur peur et la violence dans laquelle ils grandissent lui ont fait réaliser à quel point la situation ne peut plus durer. Alors, quand l’heure de la conscription est arrivée, elle a refusé de servir. Pourtant, le service militaire est obligatoire en Israël.

Tair Kaminer a d’abord passé 28 jours en prison, soit la durée prévue pour ceux qui refusent de servir. La sentence est théoriquement reconductible jusqu’à ce qu’elle accepte, ou que l’armée ne la réforme. D’autres jeunes dans son cas ont passé plus de six mois derrière les barreaux. Rencontre avec la jeune fille à quelques heures de son retour au pénitencier.

 

Tu avais d’autres moyens de ne pas servir dans l’armée, pourquoi un choix aussi radical?

Si tu ne veux pas faire ton service militaire, il y a plusieurs options: tu peux invoquer tes choix religieux, un déséquilibre mental, ou bien te faire reconnaître comme pacifiste ou objecteur de conscience, et l’armée possède une définition très extrême de ce dernier terme (Ndlr: Le processus pour que l’armée accepte de reconnaître ce statut dure plusieurs mois et il est souvent jugé arbitraire)… Aucune de ces options ne me convenait. Ça n’aurait pas été honnête. Être objecteur de conscience, ça voudrait dire: “Je ne veux pas toucher d’armes mais j’admets plus ou moins la nécessité de l’armée et de son action.” Moi, je veux pouvoir dire que je suis contre l’occupation israélienne en Palestine.

Ça ne devient que de plus en plus moche et de plus en plus grave… Si déjà les enfants sont en colère, qu’arrivera-t-il quand ils grandiront?

Quel a été l’impact de ton bénévolat sur cette décision?

Quand je suis arrivée à Sdérot, c’était juste après la dernière guerre à Gaza, à l’automne 2014. Tous les enfants avaient constamment peur: peur de devoir aller à l’abri, peur que quelque chose vienne rompre leur quotidien… Ils grandissent dans une réalité tellement difficile! On peut voir la haine envers ceux qu’ils définissent comme “les Arabes”, ce qui montre aussi les confusions qui peuvent naître dans un environnement si tendu (Ndlr: Les citoyens israéliens arabes représentent environ 20% de la population du pays. Ils n’ont pas tous la même religion et appartiennent à différentes communautés -par exemple, les Bédouins et les Druzes sont considérés comme des “Arabes israéliens”. A contrario, les réfugiés juifs des pays arabes -du Yémen ou d’Irak par exemple-, ne sont pas considérés officiellement comme “Arabes israéliens”, mais certaines personnes font l’amalgame). Je ne peux même pas les blâmer parce que leur vie est vraiment difficile, et j’imagine que c’est pareil pour les Palestiniens. Ça devient de plus en plus moche et de plus en plus grave… Si déjà les enfants sont en colère, qu’arrivera-t-il quand ils grandiront?

Quel a été le déclic pour toi?

J’ai grandi dans une famille où l’on parlait beaucoup de politique (Ndlr: le grand-père de Tair Kaminer participe à de nombreuses manifestations de soutien à sa petite fille), donc déjà, ça aide à se poser des questions! Ensuite, il y avait une fille de mon âge à Sdérot dont j’étais vraiment proche, et quand elle me parlait de sa vie, je pouvais vraiment sentir la peur dans ses yeux. Quand elle me racontait ce que c’est de fuir, de ne pas voir ses amis, de ne pas dormir dans son lit, de ne pas être chez soi… Je me suis dit que je ne voulais pas que tous les deux ans il y ait une nouvelle guerre, “une averse d’obus” comme on dit ici, et qu’il y ait des gens dans la même souffrance que cette fille à chaque fois. Je veux que ça se termine et qu’on trouve une solution une bonne fois pour toutes. Je ne veux pas qu’on continue à se dire dans ce pays: “Il n’y aura jamais la paix et c’est comme ça!

 

 

Est-ce que tu incarnes un mouvement chez les jeunes Israéliens?

Non, pas du tout! Même pour mes amis, la première réaction est de déconnecter les convictions politiques et l’armée. Les gens font leur service et ne se posent pas de questions. Moi, je veux que les gens se posent au moins la question et j’espère vraiment qu’ils vont le faire.

Comment se passe la vie en prison?

En fait, la plupart du temps nous sommes dans nos chambres. À 5 heures du matin, on nous appelle, on doit répondre à notre nom, on nettoie, puis on prend notre petit-déjeuner. À 9 heures, on rentre dans nos cellules. On s’assoit et on attend le déjeuner. On n’a pas le droit de dormir la journée. Moi, je lis la plupart du temps, mais ce n’est pas le cas de la majorité des filles, qui attendent juste que le temps passe.

Je pense que c’est bien de montrer au monde que tous les Israéliens ne sont pas d’accord avec ce qui se passe ici.

Qui sont tes codétenues, des filles qui refusent de servir comme toi?

Non, la plupart sont là parce quelles se sont enfuies de l’armée, ou pour des trucs débiles, des petits larcins, des histoires d’argent. Ce qui me surprend, c’est que moi je veux bien participer à un effort national, faire quelque chose qui a du sens pour moi, alors que ces filles me disent: “L’armée ne mérite pas notre temps, regarde comment ils nous traitent.” Elles ont vraiment été déçues, elles sont dégoûtées. 

Le jeu en vaut-il vraiment la chandelle? Qu’espères-tu?

D’abord, je fais ça pour moi. Faire mon service me serait finalement beaucoup plus difficile. Les opportunités de rencontres que j’ai parce que je refuse de servir me donnent beaucoup de force. Ensuite, je pense qu’en Israël, c’est très important de pousser les gens à parler de l’occupation. On ne la voit pas, alors on l’oublie. Je pense que mon action, parmi d’autres, rappelle par exemple à la gauche qu’il faut continuer à s’engager. Enfin, je pense que c’est bien de montrer au monde que tous les Israéliens ne sont pas d’accord avec ce qui se passe ici. Je ne promets rien, mais c’est ma petite contribution.

Propos recueillis par Chloé Rouveyrolles, correspondante à Jérusalem  


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