société

Comment le milieu du tatouage est en train de devenir plus féministe et inclusif

À l’heure des revendications sur les réseaux sociaux ou dans la rue, le tatouage est lui aussi devenu un acte militant. Non seulement pour les personnes qui se font tatouer, mais surtout pour celles qui tatouent.
Tatouage réalisé par Chimaera © Instagram/chimaera_tattoo
Tatouage réalisé par Chimaera © Instagram/chimaera_tattoo

Tatouage réalisé par Chimaera © Instagram/chimaera_tattoo


“Girl power”, “Male tears” ou encore “No Means No”… Depuis quelques années, on trouve de plus en plus de tatouages féministes sur Internet et notamment sur la plateforme Pinterest, qui est devenue une source infinie d’inspiration. Comme pour laisser une trace indélébile des idées qu’on défend, pour certaines personnes et notamment les femmes, le tatouage est devenu un acte politique. Terminé donc le tatouage réalisé bourré·e lors d’un voyage à l’étranger ou celui qu’on fait parce que c’est à la mode, mais sans trop y croire. Aujourd’hui, on prend son temps pour faire un tatouage, on réfléchit, on se renseigne.

Pour Charlee, fondatrice de Sibylles, un salon de thé et de tatouages bienveillant situé à Bordeaux, “le tatouage est un art, mais aussi un outil de lutte queer et féministeCelle dont le nom d’emprunt évoque les prophétesses dans l’antiquité, rappelle que 60% des personnes tatouées sont des femmes (16% des femmes en France contre 10 pour les hommes), les plus concernées également par les injonctions sur l’apparence et le corps: “Tatouer son corps dans une société qui cherche à le maîtriser, c’est encore un vrai acte de rébellion. Par le tatouage, on prend pleine possession de son corps, on refuse les injonctions à se conformer à un idéal sans reliefs.” Si le tatouage minimaliste est encore de mise chez de nombreuses femmes qui ont peur de choquer leur entourage ou leur milieu professionnel, Charlee affirme qu’elle voit “de plus en plus de femmes sortir de ces sentiers et suivre leurs envies avec des tatouages plus visibles et plus politiques”. 

 

Vers plus de représentation

Plus que la démocratisation des tatouages féministes, c’est le milieu du tatouage qui est aussi en train d’évoluer, notamment grâce aux réseaux sociaux. Ces derniers sont l’occasion de découvrir le travail de tatoueurs, mais surtout de tatoueuses plus confidentielles. C’est d’ailleurs comme ça que Katie Mcpayne a commencé à se faire connaître. Sur sa bio Instagram, on peut lire que c’est une personne de couleur, queer et non-binaire, qui tatoue vegan. Ses clients, pour la plupart clientes, savent donc où elles et ils mettent les pieds. Pour Katie Mcpayne, l’enjeu est de bousculer un milieu du tatouage “trop masculin” et souvent très blanc, en palliant ce manque de représentation dans les projets qu’elle réalise. Les flashs (tatouages pré-dessinés et réalisés plus rapidement lors d’un événement ou d’un salon) qu’elle propose vont toujours dans le sens de l’acceptation, pour “aider les gens à se sentir mieux dans leur peau” avec des corps poilus, gros, racisés, valides ou non.

Il faut arrêter de sexualiser les corps féminins. Par exemple, montrer une femme en soutien-gorge ou seins nus pour un tatouage sur le bras n’a pas lieu d’être.

Des corps racisés, noirs en l’occurrence, qui sont souvent sujets à une forme de discrimination propre au tatouage: se faire refuser des motifs de couleur. La raison donnée étant qu’ils ne se verront pas à cause de leur couleur de peau, ce qui peut être plus ou moins faux selon la carnation, mais surtout selon les couleurs. Katie Mcpayne en a fait son combat personnel et essaye à son échelle de changer cette vision et de prouver que les peaux noires peuvent autant que les autres bénéficier de tatouages de couleur. “Les couleurs pour moi sont importantes, c’est beau, poétique et ça égaye un tatouage. Quand j’entends un·e client·e qui s’est vu refuser un tatouage sous prétexte que ça ne se verra pas, je trouve ça dommage. On l’a juste intégré, sans se dire qu’il y avait des moyens de faire autrement.” Pour développer son travail, elle propose à des personnes à la carnation plus foncée de faire des tests, afin de voir comment les couleurs réagissent et ressortent sur leur peau. Une lutte qui en dit long sur les changements à opérer pour que les mentalités évoluent dans ce milieu.

 

Le futur du tatouage sera féminin

En tant que manageuse, Charlee, elle, essaye autant qu’elle le peut de prôner un bien-être global, que ce soit dans l’approche féministe et intersectionnelle des artistes-tatoueur·se·s qu’elle invite dans son salon, des débats qu’elle organise autour des questions du féminisme ou du genre, ou des produits de tatouage qu’elle utilise, et qui sont pour la plupart cruelty-free et/ou vegan. Et même si tout n’a pas été facile au début, notamment du côté des pro qui voyaient en ce projet “un énième business qui ne considère pas vraiment le tatouage”, Charlee a réussi à légitimer Sybilles, en invitant des artistes locales et en montrant patte blanche. Aujourd’hui, elle en est persuadée, l’évolution dans le monde du tatouage est évidente, avec de plus en plus de femmes et personnes queer et racisées sur le devant de la scène. Même si les chiffres ne sont pas encore tout à fait probants, comme le prouvait la dernière édition du Mondial du tatouage, qui représentait seulement 55 tatoueuses sur les 420 artistes présent·e·s sur le salon. “L’évolution n’est pas instantanée, il faut se laisser le temps d’apprendre et de maîtriser le tatouage. Mais ce qui est sûr, c’est que le tatouage devient plus largement accessible, aussi par des formes d’apprentissage différentes”, avance Charlee. Katie Mcpayne est un peu plus pessimiste et lâche que le milieu évolue “doucement, mais sûrement”. Elle estime qu’il mériterait de se remettre en question, en particulier sur l’hypersexualisation, encore trop présente, notamment sur les réseaux sociaux. “Il faut arrêter de sexualiser les corps féminins. Par exemple, montrer une femme en soutien-gorge ou seins nus pour un tatouage sur le bras n’a pas lieu d’être. A contrario, certains corps sont invisibilisés, on voit rarement des corps racisés, avec des vergetures ou des bourrelets.” Si la déconstruction des clichés peut prendre un certain temps, de nouvelles voix émergent, avec des pratiques et une approche différentes du tatouage. Des artistes comme Jess Chen, Ninnileo Daelander ou Charline Bataille sont des inspirations pour l’une comme pour l’autre, et le seront aussi sans doute pour la prochaine génération de tatoueur·se·s, pour qui l’engagement sera partie prenante du travail.

Jennifer Padjemi 


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