société

Enquête

#MeToo: Le milieu du tatouage a aussi son lot de porcs

Le monde du tatouage n’échappera pas à la vague #MeToo. Sexisme, abus, harcèlement, attouchements, agressions sexuelles… Qu’elles soient clientes ou tatoueuses, des femmes témoignent, victimes de professionnels peu scrupuleux. En cause notamment: une culture machiste encore trop prégnante. Exhaustif.
© Ralph Nordenhold/Flickr
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Il se met à m’embrasser dans le cou puis à me proposer un cunni… Je refuse, mais il continue à essayer de m’embrasser de temps en temps.” Lorsqu’elle a créé le compte Instagram @payetontattooartist le 20 janvier, Vonette, une tatoueuse parisienne de 37 ans, a mis en lumière une problématique qui n’était pas du tout médiatisée: le fait que #MeToo a également lieu d’être dans le milieu du tatouage. Son but? Recueillir et publier des témoignages anonymes de personnes victimes de sexisme, harcèlement, attouchements et agressions sexuelles par des tatoueurs. Sur les 200 à 300 témoignages reçus au total -dont 99,99% proviennent de femmes, d’après Vonette-, une quarantaine est publiée sur le compte, auquel plus de 8000 personnes sont déjà abonnées.  

Clara*, 21 ans, se réjouit que cette initiative existe. “On parle encore très peu de cette problématique dans le tatouage, donc c’est super positif que la parole commence enfin à se libérer”, sourit la jeune femme. Il y a un peu moins d’un an, elle a dû abandonner un stage dans un salon de tatouage après seulement deux jours. “Le fondateur du shop, un ancien tatoueur, a confié la direction à sa fille et revenait de temps en temps pour des papiers, explique Clara. Le deuxième jour de mon stage, il est venu dans le salon et a commencé à me coller en me disant des choses comme ce n’est pas grave que tu sois gênée, ça ira mieux quand on aura baisé’.” Pour que la journée se déroule “normalement”, Clara a dû agir comme si elle trouvait les remarques du tatoueur drôles, même quand il la suivait jusqu’aux toilettes. “Le soir, j’ai dit que j’arrêtais le stage, reprend la jeune femme, dégoûtée. La fille du tatoueur n’a pas du tout compris mon choix; pour elle, le comportement de son père était normal.

 

 
 
 
 
 
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“J’étais dans un univers de ‘mecs’ et ils me prenaient de très haut”

Si les tatoueurs ne sont bien évidemment pas tous sexistes ni des harceleurs ou des agresseurs en puissance, Philippe Liotard, sociologue spécialiste du tatouage ainsi que des violences faites aux femmes, constate toujours une atténuation de la gravité de ces faits. “Quand une cliente raconte à quelqu’un du milieu qu’un tatoueur l’a touchée là où il n’aurait pas dû, on lui répond que cet homme est ‘un peu chaud’, que l’on sait comment il est mais que ce n’est pas grave, et que le tatouage est pas mal, explique l’enseignant-chercheur à l’université Claude Bernard Lyon 1. Il y a une forte culture machiste, viriliste, un peu refermée sur elle-même, et qui véhicule des plaisanteries sexistes, salaces.

C’est normal que tu ne comprennes pas comment marche la machine, t’es une femme.

Maïlys*, 23 ans, en a fait l’expérience en début d’année dernière, lors d’un apprentissage de quelques mois chez un tatoueur. “Ses amis venaient souvent au shop; ils parlaient toujours de cul en se la jouant gros bonshommes, raconte la jeune femme. J’étais dans un univers de ‘mecs’ et ils me prenaient de très haut du fait que j’étais une fille et que je n’osais rien dire depuis mon mètre 50 et mes 40 kilos.” Parmi les remarques subies par Maïlys au quotidien, elle retient particulièrement le fréquent “Ça ressemble à de la musique de film de cul ce que t’écoutes”, ou encore le sympathique “C’est normal que tu ne comprennes pas comment marche la machine (Ndlr: à tatouer), t’es une femme”.

Si cette culture machiste a la dent dure alors même que les femmes sont davantage tatouées que les hommes en France -20 % contre 16 %, d’après un sondage Ifop pour La Croix publié en septembre dernier-, c’est parce que le tatouage est resté très longtemps une affaire masculine. “Cela fait seulement dix ans que l’on voit vraiment des femmes tatoueuses, et elles restent très minoritaires, développe Philippe Liotard. De manière générale, et historiquement, les femmes étaient érotisées dans ce milieu et souvent représentées en tatouage sous forme de pin-up aux jambes écartées.

 

Des clientes seins nus aux yeux de tous

Les tatoueuses ne sont pas les seules à payer le prix de plusieurs décennies machistes; des clientes en sont également victimes, comme Ally*. Il y a six ans, lorsqu’elle a voulu se faire tatouer au-dessus de la poitrine, elle a contacté un professionnel pour lui parler de son projet. À sa grande surprise, il lui a proposé de venir chez lui pour en discuter devant un film. Devant le refus de la jeune femme, il l’a invitée à diner. “Je me suis dit que ce n’était pas possible, que ça devait être une blague: il s’agissait d’un projet important, d’une partie très visible de mon corps, raconte la vendeuse de 32 ans, encore révoltée. Donc j’ai encore refusé, je lui ai dit que je voulais juste que l’on parle de mon projet et que je passerai à son salon.” Le tatoueur ne s’est pas démonté et a proposé à Ally de venir pendant sa pause déjeuner. “Je suis arrivée à la fin pour ne pas avoir à manger avec lui, reprend la jeune femme. Il m’a reçue dans son shop et m’a dit qu’il lui fallait une photo de ma poitrine pour visualiser le tatouage. Je savais pertinemment que c’était faux.

Le cas de la trentenaire n’est pas isolé. Sur le compte Instagram @payetontattooartist, la majorité des témoignages viennent de clientes. Maïlys opine: certains tatoueurs ne les respectent pas, à l’instar de celui avec qui elle faisait son apprentissage. “Il tatouait les filles seins nus même quand ce n’était pas nécessaire et ne leur proposait jamais de cache-tétons alors que tout le shop pouvait les voir, déplore la jeune femme. Le pire, c’est qu’il faisait venir ses amis à côté de lui pour qu’ils se rincent l’œil, eux aussi.

 

 
 
 
 
 
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Après avoir entendu tant d’expériences similaires dans son entourage, Charlee a décidé de créer Sibylles, un salon de tatouages bienveillant à Bordeaux, il y a deux ans. Lorsqu’elle a monté son dossier pour s’entretenir avec les banques, la jeune femme a recueilli des témoignages de femmes victimes d’abus ou d’agressions sexuelles et a mené une étude. À la question: “Avez-vous déjà été mal à l’aise dans un salon de tatouage?”, 28,8 % des 1089 interrogé·e·s ont répondu par l’affirmatif. “L’idée était de prendre ces retours négatifs et d’en faire quelque chose de positif: un lieu où les client·e·s se sentent en sécurité”, explique la manageuse.  

 

 

Un code de déontologie pour les tatoueur·se·s?

Même son de cloche chez Vonette. “Comme on travaille sur le corps, on devrait avoir les mêmes exigences qu’un médecin et être tout aussi respectueux·ses et sécurisant·e·s avec nos clientes”, estime la tatoueuse. Cela passe par notamment par couvrir les parties du corps qui n’ont pas besoin d’être visibles. “Je demande aussi toujours la permission pour prendre la photo d’un tatouage pour mon book, explique Vonette. À chaque fois, je consulte la personne pour le cadrage. Les photos où l’on voit la culotte de la cliente alors qu’il s’agit d’un tatouage au niveau du genou, c’est n’importe quoi!

Bien que le code auquel s’adonne la trentenaire ainsi que les tatoueuses de Sibylles semble évident, il n’existe pas de règles de déontologie pour les tatoueur·se·s. “Il manque une formation professionnelle où l’on apprendrait un comportement adéquat: le respect des clientes, ne pas les considérer comme des partenaires sexuelles potentielles, ne pas agir de manière sexiste…”, énumère Philippe Liotard. Actuellement, le tatoueur est formé par ses pairs. Or, si ces derniers sont du même acabit que les hommes décrits dans les témoignages ci-dessus, le progrès n’est pas encore à portée de main.

 

Parler pour avancer

Le sociologue est optimiste: la formation des tatoueur·se·s est en discussion. Des règles définies pour tous·tes permettraient aussi aux clientes d’avoir des repères: comment savoir ce qui est acceptable ou non lorsqu’on entre dans un shop? Conséquence ou coïncidence, France Victimes -entre autres associations- ne reçoit jamais de témoignages de victimes de tatoueurs peu scrupuleux. Une réalité que déplore Olivia Mons. “Qu’importe si les personnes ne savent pas s’il s’agit vraiment d’une violence; ce qui compte, c’est qu’elles ont été troublées ou choquées par un comportement, martèle la directrice de la communication et du développement de France Victimes. L’important, c’est de parler pour avancer.

 

 
 
 
 
 
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Un processus en bonne voie: le compte @payetontattooartist a déjà des retombées positives. “Un professionnel m’a contactée car il s’est reconnu dans un témoignage: il ne s’était pas rendu compte de ce qu’il avait fait avant de le lire”, raconte Vonette. Parallèlement, des initiatives voient le jour pour répertorier des tatoueur·se·s “safe”, à l’instar de @safetattooartist. De son côté, Charlee développe un réseau de professionnel·le·s “bienveillant·e·s”: “Je rêve d’un avenir où plus personne n’appréhendera d’être en tête à tête avec son artiste, confie la manageuse de Sibylles. Ça ne se fera pas du jour au lendemain, mais, promis, on y travaille.”  

Floriane Valdayron

*Les prénoms ont été modifiés.

N’hésitez pas à contacter le 116 006 si vous pensez avoir été victime d’une agression sexuelle, d’un abus, d’un comportement déplacé ou d’une situation qui vous a mis·e mal à l’aise. Il s’agit d’un numéro d’aide aux victimes gratuit et ouvert 7 jours sur 7 de 9h à 19h.


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