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Dans son livre, La journaliste Judith Duportail dévoile les algorithmes sexistes de Tinder

Après quatre années d’enquête, la journaliste Judith Duportail dévoile les secrets de Tinder dans un livre qui va faire du bruit.
© Chloé Desnoyer
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[Mise à jour du 3 avril 2019: suite à la publication de cet article, Tinder nous a contactées pour nous faire part d’un post sur leur blog concernant leur politique de matchs. Il est à lire ici]

En s’inscrivant sur Tinder après une rupture amoureuse en 2014, Judith Duportail n’imaginait pas un jour se plonger dans ses données personnelles. Et encore moins écrire un livre-enquête sur l’application de rencontres en ligne. Durant quatre ans, la journaliste a décortiqué les dessous de Tinder et en a tiré un ouvrage aussi personnel que politique intitulé L’Amour sous algorithme.

Tout commence lorsque la cofondatrice des Journalopes cherche à obtenir sa note de désirabilité, son “Elo score” -qui a depuis été supprimé par l’entreprise. À la place, elle reçoit 802 pages de données personnelles récoltées par l’application de rencontres en ligne. “L’expérience [Ndlr: d’analyse de données] est intéressante. J’imaginais être une personne et j’ai découvert celle que j’étais vraiment, précise Judith Duportail. On devient tous dark sur le Net.” Trois ans après son premier match, la journaliste pense avoir discuté avec une cinquantaine de personnes; elle s’aperçoit qu’elle a en réalité parlé à 870 hommes: “Je n’avais pas eu un comportement respectueux, alors que toute ma vie, j’avais critiqué les personnes qui ghostaient”.

Parallèlement, Judith Duportail décortique et analyse le brevet déposé par Tinder, 27 pages, disponibles uniquement en anglais, qui dévoilent le fonctionnement de l’appli et ses algorithmes. En bref, ses entrailles. “Le détail de ce système est bien plus important que le ‘Elo score’”, nous confirme-t-elle au téléphone depuis Berlin où elle vit. L’entreprise qui se targue d’être féministe semble cacher en son sein des algorithmes bien sexistes. On lui a posé quelques questions. 

 

Comment est née cette enquête?

En lisant un article sur le site américain FastCompany.com, je découvre que Tinder attribue une “note secrète de désirabilité”, un Elo score, à ses utilisateurs et ses utilisatrices. Je me rends compte que nous sommes tous notés secrètement. Mon téléphone me note et je ne le sais même pas! Combien de fois par jour m’attribue-t-on une note? Ça me rappelle immédiatement ce garçon, Tristan, qui m’avait donné un 5/10 quand j’avais 14 ans. On vit toujours dans la loi de la cour de récré sauf que là, Tristan est 24 heures sur 24 dans mon téléphone.

Tinder se réserve le droit d’évaluer ses utilisateurs et utilisatrices sur leur physique, leur intelligence, leur niveau d’études et leurs revenus.

Pourquoi ce système de notation vous révolte tant?

L’image de mon corps m’a toujours posé problème. En tant que femme, je me sens déjà notée constamment sur mon apparence. Ça m’agace d’être considérée comme un objet et évaluée sur mon physique. Dès mon plus jeune âge, j’ai pris conscience des injonctions qui pèsent sur les femmes et leurs corps. Malgré tout, il y a ces voix sévères qui résonnent en moi et qui dénigrent mon apparence. Cette notation vient taper là où ça fait déjà mal. J’ai décortiqué ces voix et j’ai réalisé que toutes les femmes avaient les mêmes dans la tête. On vit toutes avec elles, branchées en direct avec le patriarcat.

Comment la note de désirabilité attribuée par Tinder à ses utilisateurs.trices joue-t-elle un rôle dans une future rencontre?

Il faut imaginer que vous vous rendez à une fête et toutes les personnes dignes d’intérêt sont supprimées. Vous n’avez pas le droit de les voir. L’humour, le sens de la répartie et le bagou n’entrent plus en jeu. Sur Tinder, on ne voit que les personnes qui sont du même niveau que soi. Il y aussi une homogamie sociale dans la vraie vie. Les gens se rencontrent par niveau d’attractivité égale. Ce qui me pose problème, c’est l’immense asymétrie d’informations. Les utilisateurs.trices de Tinder pensent trouver des gens qui sont à côté d’eux; en réalité c’est une toute autre histoire.

Un homme qui a une belle carrière va gagner des points bonus tandis qu’une femme gagnera des points malus.

Vous révélez que Tinder présente aux hommes des femmes qui sont moins bien payées et plus jeunes qu’eux. Selon vous, pourquoi ce fait contribue-t-il à répéter les mécanismes du patriarcat?

J’ai découvert le brevet de Tinder grâce aux travaux de l’universitaire suisse Jessica Pidoux. Elle explique que l’application est dans une logique patriarcale de sociabilisation. Ce document n’est pas une description exacte du fonctionnement de l’application, c’est une feuille de route, une sorte de note d’intention. Il y est par exemple expliqué que Tinder se réserve le droit d’évaluer ses utilisateurs et utilisatrices sur leur physique, leur intelligence, leur niveau d’études et leurs revenus en se servant de tests utilisés par l’armée américaine. Un homme qui a une belle carrière va gagner des points bonus tandis qu’une femme gagnera des points malus. On peut déduire que Tinder évalue les femmes et les hommes différemment. Ce qui est écrit dans les brevets est clairement d’inspiration sexiste.

Qu’est-ce que cette enquête vous a apportée sur un point personnel?

Elle m’a donné de la force. J’ai compris et déconstruit un phénomène de société. Dorénavant, je développe des petites stratégies pour m’attribuer des points d’égo, ce qui m’aide à voir mon corps autrement. On est harcelées en permanence sur le fait que notre corps représente combien on vaut, et on ne vaut jamais assez. Avec ce livre, j’espère aussi aider les autres femmes, c’est mon souhait le plus cher.

Propos recueillis par Judith Bouchoucha

L’Amour sous algorithme, Judith Duportail, Éditions Goutte d’or, 17 euros.


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