société

Black History Month

Grâce à cette poupée noire, tous les enfants ont maintenant un jouet qui leur ressemble

Lassée d’offrir des poupées blondes et blanches autour d’elle, Rokhaya Diop a mis au point Urbidolls, qui permet à tous les enfants de se projeter dans ce jouet indémodable.
Rokhaya Diop, la fondatrice des poupées Urbidolls, DR
Rokhaya Diop, la fondatrice des poupées Urbidolls, DR

Rokhaya Diop, la fondatrice des poupées Urbidolls, DR


Quand, il y a trois ans, sa nièce de 3 ans lui a réclamé une poupée Reine des Neiges pour son anniversaire, Rokhaya Diop a eu une révélation: pourquoi la fillette ne jouerait-elle pas avec un bébé en plastique qui lui ressemble? À ce moment, elle réalise qu’elle a passé sa propre enfance à coiffer des poupées blondes sans se poser de questions. “Bon, j’étais plus grande quand j’ai eu ma première poupée au Sénégal, se souvient-elle. J’avais 8 ans et je pouvais sans doute mieux me rendre compte qu’elle ne me ressemblait pas, ce qui ne m’a pas empêchée de la maquiller de temps en temps.”

En quête du cadeau de sa nièce, Rokhaya Diop fait des recherches sur Internet et tombe alors sur une vidéo qui la choque profondément: celle dite du test de la poupée noire. S’appuyant sur une étude datant des années 50 menée par le psychologue Kenneth Clark -très actif pendant la lutte pour les droits civiques aux États-Unis-, la vidéo met en scène des enfants noirs qui doivent attribuer des qualificatifs à une poupée blanche et une poupée noire. Alors que la blanche est toujours associée à la beauté et la gentillesse, la noire les renvoie à la laideur et la méchanceté, bien qu’ils aient conscience que c’est celle qui leur ressemble.

Atterrée que ce constat soit toujours valable aujourd’hui, Rokhaya Diop, qui travaille dans une caisse de protection sociale, décide de faire fabriquer une poupée noire qui ressemble vraiment aux fillettes noires et métisses. “Je voulais qu’elle ait les cheveux frisés, les yeux noirs et la peau foncée. Le seul modèle que j’avais vu en France jusqu’alors avait les yeux bleux et les cheveux lisses.” Elle se démène et trouve un fabriquant abordable en Espagne qui lui permettra de vendre un jouet à un prix accessible. Aux États-Unis, il existe en effet de jolis modèles mais ils coûtent 165 dollars, auxquels il faut ajouter les frais de port.

“Les normes de beauté qui dominent restent encore très blanches, car mêmes nous, les afro-descendants, les avons intégrées.”

Rokhaya Diop tombe alors enceinte et ne trouve pas le temps de tout concilier, d’autant qu’elle enchaîne très vite avec une deuxième grossesse. C’est lors de ce second congé maternité puis parental l’année dernière qu’elle se remet à fond sur ce projet qui se concrétise en juin 2017 sous le nom d’Urbidolls: elle commande 600 poupées réparties entre deux teintes, qu’elle met en vente grâce à de la pub sur Facebook et Instagram. Six mois plus tard, il ne lui en reste plus une seule en stock lorsque les fêtes arrivent, signe qu’il y a une réelle attente de la part des familles. Elle recevra son réassort au mois de mars prochain, avec en prime un troisième modèle à la teinte très foncée, “comme moi”, précise l’auto-entrepreneure de 41 ans. C’est pour parler de cette initiative innovante qu’elle a répondu présente à l’invitation du collectif Mémoires et Partages qui organise pour la première fois un Black History Month à Bordeaux du 3 au 24 février; Rokhaya Diop participera à une table ronde le 16 février autour du thème de l’entrepreneuriat. En attendant de prendre la parole en live, elle nous raconte ses projets pour Urbidolls, un jouet qui manquait dans les chambres enfantines françaises mais aussi africaines. Interview. 

Pourquoi a-t-il fallu attendre aussi longtemps pour que les enfants puissent jouer avec une poupée noire digne de ce nom?

Je crois qu’il y a une prise de conscience de la communauté noire qu’il faut que les choses changent. Les normes de beauté qui dominent restent encore très blanches, car mêmes nous, les afro-descendants, les avons intégrées. À titre personnel, j’ai attendu d’être profondément choquée par cette vidéo pour réaliser que je n’avais jamais joué avec une poupée noire. Quand je me suis lancée ensuite, le plus important à mes yeux était que mon modèle ait les cheveux très frisés -à défaut d’avoir les cheveux crépus. C’est encore hors de mon budget de les faire fabriquer, mais ça viendra!

Pourquoi est-ce important pour les enfants de pouvoir jouer avec une poupée noire?

C’est primordial pour l’estime de soi et la confiance, qui s’acquiert très jeune. J’ai reçu le mail d’une cliente qui me remerciait de lui avoir permis d’offrir à sa fille métisse une poupée qui ait ses cheveux. Elle-même est blanche et blonde et n’en pouvait plus d’entendre sa propre enfant dire qu’elle était plus belle qu’elle. Pour une fillette, une poupée, c’est un doudou, une confidente, une copine à qui on raconte tout. C’est important qu’elle puisse se projeter et c’est d’ailleurs la première chose que m’a dite ma nièce Binta, dont j’ai donné le nom à mon premier modèle de poupée, quand je la lui ai offerte: “Merci, elle me ressemble!” Je remarque dans les commandes que la demande ne vient pas seulement de la communauté noire: les familles d’origine maghrébine sont très réceptives à ces représentations qui leur correspondent.

En quoi sens-tu que les mentalités évoluent sur le sujet en France ces derniers temps?

Je vois que les noir·e·s prennent des risques, entreprennent et innovent pour proposer des choses à leur communauté dans tous les domaines. Que ce soit dans la beauté, la littérature, la mode ou l’art.

En attendant, on n’a toujours pas notre Michelle Obama…

Non, mais ça viendra peut-être! En tout cas, il y a des femmes noires très inspirantes, comme Oprah Winfrey ou Chimamanda Ngozie Adichie. J’ai été affligée de voir qu’une journaliste française lui demandait encore récemment s’il y avait des librairies au Nigéria, son pays d’origine. Et c’est d’ailleurs vrai qu’on n’a pas encore notre Oprah française.

“J’ai toujours entendu ma mère dire qu’il fallait être indépendante, ne pas se reposer sur un homme et se lancer.”

Manque-t-on de role models pour les jeunes femmes racisées?

Je ne crois pas, il y en a beaucoup, qui gagneraient à être connues. Je rencontre de nombreuses femmes noires qui montent leur boîte. Moi qui ai grandi au Sénégal jusqu’à l’âge de 14 ans, j’ai toujours entendu ma mère dire qu’il fallait être indépendante, ne pas se reposer sur un homme et se lancer. Je crois que c’est très présent dans la mentalité des femmes africaines et afrodescendantes.

Et tu ne te sens jamais seule dans ce milieu entrepreneurial si masculin et blanc?

C’est vrai qu’on reste minoritaires, mais je ne me sens pas seule, je suis ravie par exemple de participer à la table ronde qui se déroulera le 16 février à Bordeaux et qui mettra l’entrepreneuriat des afrodescendants à l’honneur.

Que penses-tu du Black History Month?

Je ne connaissais pas avant d’être invitée par le collectif Mémoires et Partages à Bordeaux, mais j’ai été immédiatement emballée. C’est encore le signe que notre génération veut faire bouger les lignes, ce mois de débats et d’événements s’annonce passionnant.

Quels sont tes projets pour 2018?

Je veux agrandir la marque et l’entreprise, et pourquoi pas aller démarcher les grandes enseignes pour qu’elles vendent Urbidolls. J’aimerais aussi me développer en Afrique, où il y a une réelle attente. Là-bas aussi, les traces de la colonisation et de l’esclavage sont encore perceptibles, les critères de beauté sont encore très blancs, et à part Queen of Africa, il n’existe pas de poupées noires. Mais pour atteindre cet objectif, il faut que je trouve des investisseurs, je n’y arriverai pas seule.

Et tes fils, jouent-ils avec tes poupées?

Le plus grand, qui a 3 ans, m’a demandé l’autre jour pourquoi je ne faisais pas des poupons. Je crois que je vais y réfléchir…

Propos recueillis par Myriam Levain

Rokhaya Diop participe à la table ronde consacrée aux parcours de créateurs le 16 février à 18h30 à Cenon.

L’intégralité du programme du Black History Month de Bordeaux est disponible ici


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