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Avec Va faire cuire un œuf, elle cuisine pour les réfugiés

Letizia Calcamo passe son temps libre auprès des réfugiés de la capitale. Et organise ce vendredi 9 juin un grand dîner caritatif pour récolter des fonds en leur faveur. 
© Corinne Stoll pour Inside / Out Paris
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[Mise à jour] Nous avions rencontré Letizia Calcamo à l’occasion du premier dîner qu’elle organisait avec son association en décembre 2016, la prochaine édition du dîner caritatif en faveur des réfugiés se tiendra ce vendredi 9 juin 2017

Depuis fin août 2016, Letizia Calcamo prend sur son temps, une fois par semaine environ, pour apporter à manger aux réfugiés. Cette Parisienne de 32 ans, attachée de presse chez Maison Margiela, a lancé Va faire cuire un œuf, une association qui livre des repas aux demandeurs d’asile de la capitale. À ses côtés, son amie Anouk Biard, mais aussi son mec, Romain Touitou, l’aident depuis le début à coordonner cette initiative, sur les réseaux sociaux et sur le terrain. 

L’aventure caritative, entamée il y a quelques mois sous la forme d’un simple compte Facebook entre copines, est devenue de mieux en mieux structurée -jusqu’à livrer 600 repas en une seule fois! Engagée auparavant auprès des femmes sans papiers avec enfants en bas-âge pour le Secours Catholique -rien à voir avec de quelconques convictions religieuses, précise-t-elle-, Letizia Calcamo a ressenti le besoin de lancer sa propre structure: “L’expérience n’était pas concluante, c’était mal organisé, j’avais l’impression de ne servir à rien”, se souvient-elle. L’idée lui vient de mettre à profit ses compétences dans l’événementiel pour lancer sa propre association. Sur le groupe Facebook Va faire cuire un œuf, qui compte aujourd’hui un peu plus de 200 membres, elle poste ses appels à contribution. Faire cuire des œufs, participer à des distributions, héberger quelques heures une femme avec son bébé, prêter un sac de couchage… Chacun peut participer à son échelle, selon ses disponibilités et son envie de s’impliquer. Cette souplesse, l’aspect direct des échanges au sein de ce petit groupe d’amis et la transparence de cette structure à taille humaine et qui tient à le rester, rendent l’engagement de chacun facile et concret.

La plupart des réfugiés sont cantonnés aux quartiers nord de Paris et n’ont jamais vu la Tour Eiffel.”

Dernière initiative en date: Va faire cuire un œuf organise un dîner caritatif ce jeudi 15 décembre ouvert à tous dans le 18ème arrondissement de Paris. Derrière les platines, on retrouvera entre autres la Dj Louise Chen, tandis qu’aux fourneaux, Marc Grossman, fondateur des restos végétariens Bob’s Food, cuisinera bénévolement pour 400 personnes. Le ticket repas, vendu au prix de 20 euros, servira à financer l’achat de “kits d’hiver” (duvets, manteaux, gants, écharpes bonnets…) et à continuer les distributions pour ceux qui dorment dehors, mais aussi à organiser des sorties culturelles pour les réfugiés qui bénéficient déjà d’un logement. “On en a déjà emmené certains au cinéma, au Sacré-cœur ou à Notre-Dame. Ils ont envie de s’intégrer, c’est donc une manière de leur montrer comment on vit et ce qu’il y à voir ici. La plupart d’entre eux sont cantonnés aux quartiers nord de Paris et n’ont jamais vu la Tour Eiffel”, indique Letizia Calcamo. Et si l’on n’est pas dispo jeudi ou qu’on n’habite pas à Paris, on peut toujours acheter un ticket repas en ligne, qui sera mis à disposition d’un réfugié. À quelques heures de l’événement, on a rencontré Letizia. 

 

Comment l’association Va faire cuire un œuf est-elle née?

En septembre 2016, les camps de réfugiés installés vers Jaurès et Stalingrad commençaient à prendre une ampleur inquiétante. Je passais devant en scooter tous les matins pour aller travailler, et j’ai vu que des gens distribuaient à manger. Je me suis arrêtée pour leur demander qui ils étaient et ce qu’ils faisaient. C’était un petit groupe de femmes qui s’organisaient sur Facebook, et j’ai commencé à apporter des provisions avec elles. Puis, je suis tombée sur un autre groupe Facebook, le Collectif parisien de soutien aux exilés (CPSE), qui coordonne toutes les actions individuelles. Il y a notamment un groupe bien organisé qui s’appelle La Cuisine des migrants. J’ai rejoint ce groupe et, avec mes amis, on a commencé par cuisiner du riz pour 250 personnes. J’ai utilisé la baignoire de mon fils, dans laquelle tout le monde venait verser son riz. (Sourire.) 

Pourquoi as-tu finalement laissé tomber le riz au profit de l’œuf?

Lors de mes distributions matinales, j’ai remarqué que les réfugiés adoraient ça. C’est hyper nourrissant et ça se conserve bien. On peut se le mettre facilement dans sa poche. Et puis, faire cuire un œuf, c’est accessible à tous. En 10 minutes, c’est prêt. 

Au fil des semaines, as-tu eu le sentiment que la population de réfugiés augmentait? Combien de repas avez-vous servi au pic d’affluence?

On a été jusqu’à servir 600 repas d’un coup, et encore, nous n’étions pas les seuls à distribuer à manger. Heureusement: le démantèlement de Calais venait d’avoir lieu, certains réfugiés venaient de là-bas et leur nombre explosait. Il y avait des familles, on a dû sortir du cadre strictement alimentaire pour distribuer des couches, du savon, du dentifrice, des mouchoirs. On a récolté de l’argent grâce à une cagnotte Litchee et on a aussi pu distribuer des duvets, des tentes. 

“Les réfugiés sont livrés directement à tout ce qui peut se passer la nuit dans des quartiers comme La Chapelle.”

En octobre, les camps parisiens de Jaurès et Stalingrad ont été démantelés à leur tour. Sais-tu ce que sont devenus les réfugiés?

On s’est liés d’amitié avec certains d’entre eux, qui ont été relogés. Globalement, pour ceux avec lesquels nous sommes en contact, ça se passe plutôt bien. Mais d’autres ont été relogés dans des centres pour SDF et ne sont pas très contents de se retrouver avec des alcooliques et des drogués, ce qui ne correspond pas du tout à leur situation. D’autres encore ont été logés en très lointaine banlieue et sont suivis sur place par des associations locales. Là, il y a parfois des problèmes: on ne leur donne aucun moyen de se déplacer, alors ils restent toute la journée à ne rien faire au fin fond d’une banlieue, sans aucun cours de français, livrés à eux-mêmes. En réalité, c’est vraiment au cas par cas, car les associations locales diffèrent beaucoup les unes des autres, certaines ne sont pas du tout spécialisées dans la prise en charge de demandeurs d’asile, n’ont pas l’habitude de ça et n’ont pas les budgets correspondants. 

Qu’en est-il du centre parisien “Hidalgo”, qui a ouvert boulevard Ney?

Il accepte très peu de monde. Je crois d’ailleurs que je ne connais personne qui ait réussi à y accéder. Les réfugiés ne sont censés y rester qu’une dizaine de jours, le temps de voir si leur demande d’asile est acceptée ou refusée. 

Depuis le démantèlement des camps de Jaurès et Stalingrad, continuez-vous les distributions?

Oui. Notamment à La Chapelle, où les Soudanais et les Érythréens dorment encore dehors. Mais aussi à côté du centre Hidalgo, où les gens font la queue très tôt pour pouvoir entrer. On leur interdit de camper devant, ils dorment donc à même le sol sur des cartons, et les CRS sont présents en permanence pour les réveiller le matin, afin qu’ils ne s’installent jamais. À Jaurès et Stalingrad, ils dormaient dans des tentes et se protégeaient entre eux. Désormais, ils sont livrés directement à tout ce qui peut se passer la nuit dans des quartiers comme La Chapelle. J’en ai connu qui ne buvaient pas une goutte d’alcool et qui ont depuis sombré. D’autres tombent dans la prostitution ou la délinquance. C’est aussi pour ça que c’est un vrai problème de les laisser dans la rue. 

“Lors d’une distribution de petit-déjeuner, on a dû appeler les pompiers parce qu’une femme était sur le point d’accoucher.”

Certains s’en sortent-ils?

Oui. J’ai notamment rencontré un garçon qui vient d’intégrer le programme pour réfugiés de l’université Paris 8. Il s’agit de mise à niveau en français, destinée à des gens qui parlent déjà bien anglais ou sont diplômés, pour qu’ils puissent commencer ou continuer leurs études en France, à Saint-Denis. 

Quels sont les profils principaux des réfugiés que tu rencontres?

Ils ont entre 15 et 26 ans, ils sont très jeunes. Certains étaient éleveurs de chèvres, d’autres, profs d’anglais. J’ai surtout repéré trois nationalités principales: Afghans, Soudanais et Érythréens. Je n’ai jamais croisé de Syriens. J’ai l’impression que ces derniers sont en Turquie, et que très peu arrivent jusqu’ici. Peut-être aussi que les Syriens ont fait partie d’une première vague de réfugiés, qui a déjà été prise en charge. 

Ce sont majoritairement des hommes?

Oui, mais il y a aussi des femmes. Lors d’une distribution de petit-déjeuner, on a par exemple dû appeler les pompiers parce qu’une femme était sur le point d’accoucher. D’autres étaient avec des nourrissons nés pendant le voyage.

“L’écrasante majorité des personnes qui aident comme moi sont des femmes.”

Comment les hommes se comportent-ils avec toi? As-tu déjà rencontré des problèmes?

Jamais. J’ai fait certaines distributions juste avant d’aller au travail, donc toute apprêtée, en jupe. Ils sont tous musulmans ou presque, je me suis donc demandé plusieurs fois si je devais m’adapter ou pas. Je me suis dit que non et, finalement, je n’ai jamais eu même un regard déplacé. Je n’ai jamais peur quand j’y vais, ils sont très respectueux. J’ai même emmené mon fils de deux ans et demi plusieurs fois. Je tiens d’ailleurs à préciser que l’écrasante majorité des personnes qui aident comme moi sont des femmes. Il doit y avoir 90% de femmes contre 10% d’hommes. À croire que les femmes sont plus charitables! (Rires.) Et plus “couillues” aussi, car on s’est parfois retrouvées à quatre nanas toutes seules -ou presque, car mon mec a toujours aidé depuis le début-, devant 600 mecs.

Et quelle est la place des femmes à l’intérieur de leurs communautés?

En général, elles ne font pas la queue avec les hommes, il faut aller vers elles. Mais les hommes leur donnent toujours la priorité pour manger. Ils s’assurent d’abord que nous avons distribué aux femmes et aux enfants avant de prendre leur part. 

Concrètement, comment peut on aider Va faire cuire un œuf?

Je garde le groupe d’action Facebook fermé à dessein, pour qu’il reste fréquenté uniquement par des gens actifs qui peuvent aider concrètement. Pour l’heure, le mieux pour nous aider est donc d’acheter un ticket pour le dîner de jeudi soir. On peut aussi suivre l’actualité de l’association sur notre page Facebook qui est ouverte à tous et, pour les plus motivés, m’écrire à l’adresse mail qui se trouve sur notre site.

Propos recueillis par Faustine Kopiejwski


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