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Par Fiona Schmidt

“Chères Catherines”: notre réponse à la tribune du Monde

Dans une tribune publiée dans Le Monde du 9 janvier, cent personnalités parmi lesquelles Catherine Deneuve, Catherine Robbe-Grillet et Catherine Millet, dénoncent les dérives de #metoo “qui prend le visage d’une haine des hommes et de la sexualité” et défendent la liberté de se faire draguer de manière “insistante ou maladroite”. Notre réponse.  

Chères Catherines,

Dans cette tribune que l’on soupçonne d’avoir été sponsorisée par un grand groupe pétrolier tant elle est inflammable, vous vous émouvez du tsunami de puritanisme qui a déferlé sur le monde sous l’impulsion de #metoo et #balancetonporc, vous vous inquiétez pour les hommes “qui n’ont eu pour seul tort que d’avoir touché un genou, tenté de voler un baiser, parlé de choses intimes lors d’un dîner professionnel ou d’avoir envoyé des messages à connotation sexuelle à une femme chez qui l’attirance n’est pas réciproque”, pauvres zozos mazoutés par un féminisme censeur et sans humour qui condamne “la liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle.” Vous vilipendez la radicalité et l’outrance de certaines femmes qui, après s’être laissées peloter (notamment) le genou en silence pendant des siècles, osent désormais brider la radicalité et l’outrance de certains hommes. Avec prudence et circonspection, vous parlez ainsi de “justice expéditive”, de révisionnisme, d’hommes sacrifiés sur l’autel du sexuellement correct, de sorcellerie; vous tirez la sonnette d’alarme, comme on dit dans les journaux sérieux qui vous servent aujourd’hui d’estrade, contre “cette fièvre à envoyer les ‘porcs’ à l’abattoir (qui) loin d’aider les femmes à s’autonomiser, sert en réalité les intérêts des ennemis de la liberté sexuelle, des extrêmismes religieux, des pires réactionnaires.”

C’est une ardente défenseuse des libertés au sens le plus large et exhaustif du terme qui saisit l’allumette tendue -je n’ai jamais su résister aux exercices de pyrotechnie verbale auxquels on se livre désormais par médias interposés… Votre souhait de ne pas suivre le troupeau et de vous ranger du côté des porcs pose en effet plusieurs problèmes. D’abord, il (r)établit une hiérarchie des violences faites aux femmes, une échelle de Richter du féminicide comprise entre le regard appuyé et le viol, en passant par les cinquante nuances de gris que sont le sifflement dans la rue, le compliment grivois, le geste déplacé, le baiser volé, j’en passe, et des encore plus émoustillants. Il existerait donc des violences graves et d’autres pas si graves, des bébés violences et des violences adultes, des violences tolérables par rapport à celles qui sont vraiment, universellement, intolérables. Or il flotte autour de cette échelle le même parfum saumâtre qu’au-dessus de la hiérarchie des victimes aristocratiques, irréprochables, par rapport à celles qui “l’ont quand même un peu cherché, quelque part.”

Tant que certaines femmes se sentiront davantage menacées par d’autres femmes plutôt que par la misogynie ordinaire, on n’y arrivera pas.

Par ailleurs, votre plaidoyer en faveur de la liberté d’expression des porcs sympas, par opposition aux porcs-porcs, sorte de sangliers vraiment pas cools, pose la violence masculine et la prédation comme indispensables, inhérentes même à la sexualité. D’un côté, les chasseurs, de l’autre, les chassées, et dans ce camp, les chassées coincées et les chassées cools, qui assument ces “responsabilités” que vous évoquez dans cette dernière phrase que je rumine encore sans pouvoir l’avaler: “Notre liberté intérieure est inviolable. Et cette liberté que nous chérissons ne va pas sans risques ni sans responsabilités.” La violence masculine égale le prix à payer pour s’envoyer en l’air, si je vous suis bien. Qui disait: “réactionnaire”, déjà?

Enfin, votre tribune rererererererererererepousse l’antienne éculée du féministiquement correct par rapport au féministiquement insuportable et castrateur. Preuve que le féminisme moderne est toujours victime de la légende qui le précède depuis son avénement dans les années 60, légende qui oppose féministes présentables aux beaux-parents et féministes enragées, sorte de hooligans velues à cuisses et idées larges. Depuis soixante ans s’affrontent ainsi les cul serrés qui haïssent les hommes, et les féministes de centre-gauche, apprivoisées et accomodantes, qui se contentent de revendiquer poliment un salaire égal à celui du type qui leur collera une main au cul, ce qu’elles sont assez bien élevées pour prendre comme un compliment. Non, chères Catherines, la drague maladroite n’est pas un délit, pas plus qu’un sexe en érection collé contre une cuisse dans le métro n’est une manifestation de ce fameux esprit gaulois que l’on devrait décidément inscrire au patrimoine immatériel de l’Unesco avant que les #metoo l’aient exterminé. Tant que certaines femmes se sentiront davantage menacées par d’autres femmes plutôt que par la misogynie ordinaire, on n’y arrivera pas. On parviendra à jouir de cette liberté que nous appelons toutes de nos voeux le jour où l’on cessera d’établir des hiérarchies entre les idées que nous défendons chacune individuellement. La menace ne vient pas du Coop des féministes ultras, mais de la stigmatisation du combat de certaines femmes par d’autres. Kiffez regards appuyés et baisers volés, chères Catherines, mais permettez-nous d’exprimer le choix de nous y soustraire.

Par Fiona Schmidt


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