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Par Faustine Kopiejwski

Comment j’ai vaincu ma peur de parler en public

Iggy Azalea dans le clip de “Fancy”
Iggy Azalea dans le clip de “Fancy”

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Plus peur de parler en public que de la mort?” La question est posée noir sur blanc dans le communiqué de presse du Toast Challenge, un événement organisé à Paris toutes les semaines, où l’on vient apprendre à vaincre sa trouille de prendre la parole devant une assemblée. À cette question, il y a quelques mois encore, j’aurais répondu sans hésitation: “Mais grave!

Sans que je sache vraiment pourquoi -je n’ai jamais été une grande timide, il m’arrive même d’être très bavarde après quelques verres-, j’ai développé au fil des années une peur phobique de parler en public. Et, à en croire ledit communiqué, je ne suis pas la seule: “De nombreuses études s’accordent à dire que, dans l’ordre des phobies, la prise de parole vient devant les serpents et la mort. Comme le dit Jerry Seinfeld: ‘Si tu vas à un enterrement, il vaut mieux être dans le cercueil que dire l’oraison funèbre’.

 

 

J’avais toujours réussi à esquiver les interventions orales, jusqu’au jour où j’ai dû, pour les besoins de Cheek, parler devant une rangée de mecs en costards sombres -pas pour une oraison funèbre, mais lors d’un concours destiné aux jeunes entrepreneurs. J’avais répété mon texte dans tous les sens, position du chien tête en bas comprise, et acheté un flacon de Rescue de Fleurs de Bach, potion anti-stress recommandée par une pharmacienne compatissante -un produit constitué à 27% d’alcool possède forcément quelques vertus anxiolitiques. Shootée à l’adrénaline et au Rescue, les tempes et le cœur en mode Thunderdome IV, j’avais réussi à tenir mes trois minutes sans bafouiller, mais avec cette curieuse sensation de ne pas être dans la pièce. L’impression de ne pas toucher terre, d’être une autre, de me regarder agir, d’avoir enclenché le pilote automatique. J’ai compris plus tard que j’étais passée en force, et qu’il y avait de bien meilleures façons de faire.

“Et puis, bim. Une autre intervention en public m’est tombée dessus et, là encore, impossible de me défiler.”

Dans les mois qui ont suivi cette expérience intense et surréaliste, qui s’était soldée par une violente session shopping de décompression, j’ai repris mes bonnes vieilles habitudes (rester tranquillement planquée derrière mon écran 13 pouces, n’ouvrir la bouche qu’en cas d’absolue nécessité, comme, par exemple, pour m’alimenter). Et puis, bim. Une autre intervention en public m’est tombée dessus et, là encore, impossible de me défiler. L’idée: parler de Cheek devant 150 personnes, lors du séminaire d’un grand groupe. Un peu comme ça:

 

 

À l’approche de la date fatidique, et à mesure que la défenestration s’imposait à moi comme l’option la plus sensée, j’ai décidé de prendre mon problème à bras-le-corps. Lors d’une soirée, j’ai été présentée à Stéphanie Raphaël, ex-miss météo sur Canal+, comédienne et coach en prise de parole en public, qui travaille notamment auprès de grands patrons. Sa méthode innovante, basée sur un rééquilibrage physiologique, est recommandée par les neurologues de la Pitié-Salpêtrière. Elle permet d’acquérir plus d’aisance à l’oral et de faire diminuer le stress de manière rapide. “Délivre-moi!”, lui ai-je demandé sur le ton de la supplication.

“Elle m’a demandé d’imaginer quelque chose que je trouvais vraiment honteux, j’ai choisi le pire du pire, le scat. L’idée était de me montrer que le ridicule ne tue pas.”

Le lendemain, elle débarquait chez moi pour une séance d’exorcisme. D’abord, nous avons dansé toutes les deux comme des chimpanzés sous acides, en chantant des trucs moches -elle m’a demandé d’imaginer quelque chose que je trouvais vraiment honteux, j’ai choisi le pire du pire, le scat. L’idée était de me montrer que le ridicule ne tue pas. Pardon Stéphanie, mais j’ai quand même failli y passer, de gêne. Elle m’a gardée comme ça, trois bonnes heures au moins, à me dicter des exercices improbables, à me faire repasser mon discours dans tous les sens, à me déstabiliser, à m’encourager aussi, beaucoup. À la fin, j’étais en sueur mais j’étais au top, je me sentais un peu comme la Million dollar baby de la prise de parole. Stéphanie Raphaël est repartie coacher des hommes et femmes de pouvoir et m’a laissée face à mon miroir, avec des exercices à effectuer quotidiennement pendant 10 minutes. Je m’y suis tenue autant que j’ai pu.

“Le week-end qui a précédé ma prise de parole, je l’ai passé à bout de souffle et de nerfs, recroquevillée sur mon canapé à attendre que ça passe.”

La pression a continué de monter graduellement, au fur et à mesure que les jours passaient. Je suis partie en vacances sur la Côte basque. J’ai posté sur Instagram des photos d’apéro en bord d’océan avec le soleil couchant, histoire de donner le change à mes followers. En vérité, je n’ai pas réussi à apprécier à fond un seul de ces moments à cause de la plaque de stress coincée au fond de mon ventre. Un peu comme si, avec les gambas, j’avais aussi avalé la plancha.

Le week-end qui a précédé ma prise de parole, je l’ai passé à bout de souffle et de nerfs, recroquevillée sur mon canapé à attendre que ça passe. J’ai déclamé mon texte à voix haute tant et tant de fois que mon mec a fini par le connaître mieux que moi. La veille du jour J, un dimanche, je me suis réveillée et j’ai pleuré, tellement j’étais terrifiée à l’idée de ce qui m’attendait le lendemain. Et puis, le lundi, tout est rentré dans l’ordre. Arrivée dans le lieu où j’allais intervenir, j’ai été rassurée en voyant la salle et l’assistance. Arrêter d’imaginer le pire m’a détendue. J’ai gobé quelques gouttes de Rescue et je me suis lancée. Les conseils de Stéphanie Raphaël m’ont servi d’appui: sourire, prendre son temps, articuler, j’ai sorti mes premières phrases en repensant à tout ça. Et puis le reste a glissé. Contrairement à mon expérience précédente, je me suis sentie totalement présente dans la pièce. Au lieu de prier intérieurement pour que le moment se termine le plus vite possible, j’ai essayé d’apprécier chaque seconde que je passais là, à parler de mon magazine et de mon travail. Et j’ai réussi. Non seulement ma présentation était fluide, mais j’y ai même pris un certain plaisir.

“Au Toast Challenge, 10 personnes sont tirées au sort pour parler en public de ce que bon leur semble. Vous ne savez jamais si vous allez être appelés mais, si vous l’êtes, vous ne pouvez pas vous défiler.”

Un mois plus tard, j’ai reçu une invitation d’Annabelle Roberts, boss de l’agence Present Perfect et importatrice des soirées Toast Challenge en France, à venir tester ce nouveau format d’afterwork censé faire de vous “un communiquant à la Steve Jobs”. Cette fois, je pouvais décliner, mais j’y suis allée de mon plein gré, histoire de voir où j’en étais de ma phobie. Dans un bar du 11ème arrondissement au mobilier vintage, je me suis mélangée à une quarantaine de personnes, hommes et femmes, trentenaires pour la plupart. Quand je suis arrivée, certains répétaient compulsivement leur texte, d’autres buvaient tranquillement des coups comme si de rien n’était. La fille à l’entrée a noté mon prénom sur un bout de papier et l’a glissé dans un seau à glace sans glace, plein d’autres bouts de papier. Au Toast Challenge, 10 personnes sont tirées au sort pour lever leur verre en public à ce que bon leur semble. Vous ne savez jamais si vous allez être appelés mais, si vous l’êtes, vous ne pouvez pas vous défiler.

“Alors que je me voyais déjà tirée d’affaire et que la septième personne venait de terminer son intervention, mon nom est soudain sorti du chapeau.”

La plupart des gens avaient préparé leur discours -le thème est libre, on a par exemple eu droit ce soir-là à un speech sur les tartines grillées, un autre sur les taxis G7-, mais certains ont improvisé. J’avais quant à moi répété, au cas où, un petit speech sur la canicule. Je l’avoue, à chaque prénom annoncé, j’ai eu des sueurs froides, et je faisais le point régulièrement dans ma tête pour savoir combien de personnes allaient encore être appelées. Alors que je me voyais déjà tirée d’affaire et que la septième personne venait de terminer son intervention, mon nom est soudain sorti du chapeau. Je suis montée sur scène sous les applaudissements de l’assistance -au Toast Challenge on s’encourage très fort, c’est l’une des six règles du manifesto. J’ai porté mon toast en tenant ma bière dans une main et mon micro dans l’autre, façon Kristen Wiig dans Bridesmaids.

 

 

 

Assise sur le rebord de la scène, Annabelle Roberts riait à toutes mes vannes (à vrai dire, elle riait aux vannes de tout le monde, c’est sans doute une ruse pour mettre les gens à l’aise). Je n’ai parlé que deux minutes, pour respecter le temps imposé, mais j’aurais pu tenir comme ça longtemps. Quand je suis descendue de scène, j’étais euphorique.

Je n’ai pas encore été confrontée à une nouvelle prise de parole “sérieuse”, dans un contexte plus stressant que celui du Toast Challenge, où tout est fait pour vous mettre en confiance. Mais je sais désormais deux choses: la première, c’est que tout le monde stresse à l’idée de prendre la parole en public. Et la seconde, c’est que parler en public, ça s’apprend: avec un peu de travail, même une oraison funèbre peut sans doute devenir fun. 


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