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Par Myriam Levain

Journal du confinement: La vie en Zoom

"Ami Ami" © Julien Panié / Nord Ouest Films

"Ami Ami" © Julien Panié / Nord Ouest Films


Comme tout le monde, j’ai paniqué le 14 mars en apprenant que les restaurants fermaient et que tout rassemblement allait être interdit jusqu’à nouvel ordre. Comme tout le monde et sans doute un peu plus que tout le monde, puisque, vivant seule à Paris, ma vie sociale est quasiment exclusivement constituée de sorties et de rassemblements, a minima avec une personne autour d’un café. Comme beaucoup de gens qui vivent seul·e·s, je suis assez peu seule, mon mode de vie pouvant assez bien se résumer au tryptique métro-boulot-resto. En quelques heures, il fallait réinventer tout ça, et à défaut de pouvoir partager une planche, j’ai eu le réflexe de chercher de la compagnie en me ruant sur FaceTime et WhatsApp, noyant mes premiers jours de confinée dans un flot d’appels audio et vidéo, où chacun·e déversait ses angoisses et après quoi je raccrochais généralement plus inquiète qu’autre chose. 45 jours sans aucun contact humain, cela ne me semblait pas humain du tout, et surtout complètement inédit.

Et puis, il y a eu ce premier apéro Facebook Messenger avec un de mes plus proches amis. Moins spontané que sur l’appli HouseParty (où l’idée est de se connecter et de voir qui est en ligne pour improviser une discussion avec des ami·e·s et des ami·e·s d’ami·e·s), notre rendez-vous virtuel était planifié deux jours à l’avance et devait remplacer notre “vrai rituel” de la “vraie vie”, celle d’avant. Environ une fois par mois, nous nous retrouvons dans notre bar préféré pour refaire le monde. Nos agendas respectifs nous avaient empêché d’honorer cet engagement les semaines précédant le confinement: il fallait donc remédier à ça et rattraper notre retard de discussions.

“Nous étions seuls et libres de parler, c’était bien.”

Comme avant, nous avons donc pris date. Cette fois, nous nous sommes passés des services de notre serveur chouchou et nous sommes chacun servi un premier verre en sortant du boulot -c’est-à-dire une fois nos derniers mails envoyés. Après une semaine de quarantaine, nous ne sommes plus formalisés de la lumière moche ni de nos cheveux en bataille et pour la première fois, nous avons parlé d’autre chose que du confinement puisque nous avions plein de choses de la vie d’avant à nous raconter. Comme sur notre terrasse habituelle, nous avons repris un verre puis un autre, et sommes partis dans une grande conversation, nous étions seul·e·s et libres de parler, c’était bien. Le lendemain, je me suis surprise à dire à quelqu’un que je l’avais vu la veille; c’est à cet instant que j’ai réalisé que j’étais entrée dans la vie en Zoom, même si je n’utilise ce logiciel que pour les calls professionnels, comme nombre de personnes qui travaillent actuellement en jogging. C’est intéressant de voir d’ailleurs qui utilise quoi pour passer ses appels vidéo: il y a des familles d’apéro vidéo, Skype, Zoom, Teams, FaceTime, Facebook, HouseParty, WhatsApp… sans oublier l’appel téléphonique et les messages écrits qui n’ont rien perdu de leur superbe, au contraire.

Quoi qu’il en soit, c’est après ce premier apéro qui ressemblait tant à ma vie d’avant que j’ai entrevu la possibilité d’une vie sociale virtuelle. Je n’en étais pas non plus à mes premiers pas: plusieurs de mes proches vivent loin et nous sommes en contact permanent par notes vocales et autres tchats et selfies ayant aboli depuis longtemps les distances. Cela ne nous a jamais empêché·e·s de mener nos vies ensemble, donc pourquoi ne pas faire pareil avec mes ami·e·s qui vivent à un quart d’heure de chez moi? Je n’ai pas attendu le confinement pour passer du temps sur les réseaux sociaux et en adopter un langage, certes différent de la bonne vieille discussion, mais pas moins intéressant ni moins riche, puisqu’on y joint généralement de l’image et des mots.

En cela, le confinement est passionnant car notre vie en Zoom commence à redessiner les relations entre les personnes, puisqu’on ne communique pas toujours pareil avec un écran interposé. Une fois cette barrière dépassée, le huis clos numérique propose une ambiance très différente de celle d’un bar mais pas moins intéressante. Deviner l’appartement de son interlocuteur·trice a son charme. Mêler l’intime et le social aussi. Quand nos conditions de vie l’autorisent.

Car notre quarantaine nationale permet aussi malheureusement de prendre conscience de la fracture numérique qui existe en France et qu’on voyait à peine quand il était possible d’aller télécharger des documents à la bibliothèque du quartier ou de travailler sur l’ordi du boulot. Concernant la vie sociale, elle est un peu plus démocratique puisqu’il suffit d’avoir un smartphone; il est vrai qu’autour de moi tout le monde en est équipé, donc cela n’a pas été un problème.

C’est aussi une question de génération, et de rythme de confinement. Les confiné·e·s solo sont naturellement plus flexibles, et probablement plus à la recherche de compagnie que les autres qui rêvent au contraire de voler un moment sans personne -je ne compte plus les messages qu’on m’envoie pour m’envier ma solitude.

“Vivre en ligne, cela s’apprend.”

Et comme notre vie sociale ne se résume pas à des apéros, il y a tout à explorer. Pour l’instant, je n’ai pas encore été conviée à une soirée Ok Zoomer comme en organisent les étudiant·e·s américain·e·s, mais qui sait, il paraît qu’il nous reste encore plusieurs semaines à ce rythme… En revanche, je m’apprête à tester un cours de danse sur Zoom, et surtout, j’ai réussi cette semaine à dîner avec un groupe d’amies dont deux sont parties vivre à l’étranger et que nous n’avions jamais pu réunir depuis. La vie en Zoom nous a permis de le faire devant nos écrans et de sortir de nos quotidiens de confinées le temps d’un dîner. Il paraît que les amitiés féminines constituent la meilleure des soupapes en temps de crise. Ce confinement nous en apprendra sûrement davantage sur le sujet.

Vivre en ligne, cela s’apprend. Si rien ne remplace le contact physique, le regard et la voix suffisent amplement à créer des interactions profondes, en témoignent le dating et le sexe en ligne, qui eux non plus n’ont pas attendu le confinement pour exister, et qui devraient vraisemblablement connaître un essor inédit dans les prochaines semaines. Évidemment que cette vie numérique a ses limites qui se nomment principalement protection des données, respect de la vie privée et inégalités dans son accès. Évidemment qu’on donnerait déjà très cher pour serrer les gens qu’on aime dans nos bras ou au moins leur prendre la main. Mais pour l’instant, nous n’avons pas d’autres options si nous voulons réussir à nous échapper de nos salons. Et nous avons la chance qu’elles existent déjà. C’est le moment de se lancer dans des challenges TikTok ou de redécouvrir les vertus de Snapchat. En attendant ce moment précieux du retour à l’IRL, partons à la découverte de la vie en Zoom et de ce qu’elle a à nous offrir.


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