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Par Laurie Darmon

D’elles, on ne parle pas trop pendant le confinement

© Line Brusegan
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D’elles, on ne parle pas trop. Elles ont l’art de la discrétion et du silence. Mais c’est à elles que je pense depuis trois semaines que nous sommes confiné·e·s.

Elles, ce sont ces personnes seules et fragiles, dont le regard qu’elles portent sur elles-mêmes ne transpire pas la bienveillance. Elles, ce sont ces personnes qui ont besoin des autres pour être validées, sinon quoi elles pencheront volontiers vers une autodestruction lente et sournoise. Elles, ce sont celles parmi lesquelles je me suis rangée longtemps quand je souffrais d’anorexie mentale.

D’elles et d’eux, on ne parle pas trop, mais j’entends battre leur cœur plusieurs fois par jour. J’entends les signaux de détresse qu’ils et elles n’envoient à personne. Privé·e·s des repères qui leur offraient un cadre rassurant, comparable à une bouée de survie, je les sais livré·e·s sans armure au démon qui sommeille en leur sein et que personne ne viendra faire taire.

Si j’avais été livrée à moi-même à cette époque de ma vie, dans les conditions actuelles de mon confinement, c’est-à-dire seule, je ne sais pas comment j’aurais réagi.

Il a désormais toute la latitude pour agir et déployer sans crainte l’étendue monstrueuse de son poison. Et je sais comme il est malin et rusé. Je sais qu’il montre d’abord patte blanche. Je sais qu’il opère en douceur, progressivement, pour mieux dévorer sa proie qui ne se sera pas méfiée. Ce démon enfoui dans les profondeurs malsaines de celles et ceux qui le connaissent devient presque un ami, et son venin une preuve d’amitié.

Je sais trop bien ce mal, et le seul fait de le décrire me fait encore flirter avec.

Si j’avais été livrée à moi-même à cette époque de ma vie, dans les conditions actuelles de mon confinement, c’est-à-dire seule, je ne sais pas comment j’aurais réagi. Sûrement aurais-je en premier lieu pris soin de nier toute fragilité. Je me serais montrée rassurante auprès de mes proches, me sachant protégée par la distance qui nous sépare. Elle serait devenue un rempart contre leur contrôle, par exemple, sur ce que je mange ou ne mange pas. Et quand je dis “je”, je désigne en fait le démon qui m’animait. Il avait pris toute la place tandis que j’étais ligotée, privée de ma bouche et de mes yeux pour alerter qui que ce soit.

Je me serais ensuite certainement lancée dans un défi macabre consistant à aller toujours plus loin dans la souffrance et la douleur. J’aurais eu du mal à faire mes courses, puis aurais mangé de moins en moins, incapable d’accepter que le plaisir qui en résulte puisse être pour moi toute seule -j’avais toujours besoin d’être accompagnée pendant mes repas. J’aurais pris part aux mille cours de sport en ligne qui sont gratuitement proposés en ce moment et en aurais cumulé un peu plus chaque jour, pour contrer les rondeurs que j’aurais vu naître à la seule idée de ne pas pouvoir sortir et me dépenser, de ne pas pouvoir exercer mon travail, de ne pas me sentir utile et légitime à vivre. J’aurais dévoré n’importe quel effort possible pourvu qu’il me permette d’atténuer ma sensation infernale de culpabilité devant ce temps qu’on m’offre soudain pour prendre soin de moi. Je me serais trouvée de plus en plus laide, et aucun regard ni aucune main ne seraient venus soigner et étreindre ce corps auquel j’aurais tant fait de mal. Bien sûr, tout cela n’aurait été que la partie émergée d’un naufrage d’abord psychologique et psychique.

Leur tragédie silencieuse fut la mienne.

Je pense à ces personnes-là donc, fragilisées plus encore par les réseaux sociaux qui donnent à voir comme certain·e·s le vivent bien, comme certain·e·s sont drôles, créatif·ve·s s, inspiré·e·s s, positif ve·s, restent en beauté et en forme, explorent les joies d’un bon petit plat fait maison et se perfectionnent dans mille domaines.

Je pense à ces personnes-là, heurtées par les injonctions somme toute bienveillantes d’une société qui dit qu’il faut prendre ce temps pour soi, et qui dit aussi beaucoup -trop?- comment il faut le prendre, ce temps pour soi.

Je pense à ces personnes-là pour qui aucune de ces choses a priori banales n’est à la portée.

Leur tragédie silencieuse fut la mienne, et même si je parle de mon histoire au passé, je me vois puiser en moi pour que le démon contre lequel je me suis battue ne s’éveille pas tant la situation l’attire.

Je pense à elles et à eux, de tout mon cœur, avec mes larmes et mon soutien.


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