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Par Léa Girardet

Être artiste en confinement, le syndrome du banc de touche

© Louis Barsiat
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Cet été, j’ai repeint ma chambre en jaune. J’avais besoin de changement. Je sortais d’un confinement pénible où j’avais fêté mes 32 ans avec moi-même, j’avais eu une quinzaine de dates de mon spectacle annulées et je n’avais pas pu enterrer ma tante dignement. Autant vous dire que j’en avais gros sur la patate. Jaune pour une chambre, c’est bien. Jaune, c’est la joie, c’est l’idéalisme, j’ai même lu que c’était représentatif du besoin de contact avec les autres. Alors, après un confinement ça me semblait tout à fait cohérent. La rentrée est arrivée et mon spectacle a repris. Il s’appelle Le syndrome du banc de touche et je me rends compte qu’il n’a jamais aussi bien porté son nom. Et puis les rumeurs, les inquiétudes, les attestations, les fermetures… J’ai joué ma dernière date en Suisse le 1er novembre et j’ai pleuré avant d’entrer sur scène.

Mais revenons à la couleur de ma chambre.

Monsieur Castex, lors de votre dernière allocution, vous avez prononcé cette phrase qui ne cesse de me hanter depuis: “Je sais que ces secteurs souhaitent retrouver leur public”. Je ne sais pas qui vous a soufflé cette formulation mais plus personne ne parle comme ça depuis 1992. Alors, non, je n’ai pas hâte de “retrouver mon public”, j’ai juste hâte de travailler et c’est toute la différence. Nous sommes des travailleurs, des travailleuses, pas des personnes sensibles et niaiseuses souhaitant retrouver la chaleur d’un public. Pourquoi parler de la culture avec autant de condescendance? Depuis le début de la crise sanitaire, le champ lexical utilisé pour parler de notre métier est toujours poétique, sensible, romantique, imagé… Rien n’est jamais concret. “Enfourcher le tigre reste le plus bel exemple.

“Les centres commerciaux reçoivent du public, les trains reçoivent du public, les églises reçoivent du public, Leroy Merlin reçoit du public…”

D’ailleurs, je pense que parler de notre profession en prononçant constamment le mot “culture” est une erreur. Le mot “culture” occulte totalement le nombre de personnes qui travaillent et sont concernées par ces mesures. Oui, la société a besoin de culture, mais le nerf de la guerre n’est pas là. Et dans une situation de pandémie mondiale, évidemment que la culture (avec un grand C) apparaît comme un loisir qu’on peut sacrifier. Ce qui me semble important aujourd’hui, c’est de mettre en avant, non pas l’importance de la culture, mais toutes les personnes discriminées derrière ce joli mot.  

Oui, mais “vous recevez du public”…

Les centres commerciaux reçoivent du public, les trains reçoivent du public, les églises reçoivent du public, Leroy Merlin reçoit du public… Leroy Merlin, Monsieur Castex. J’y ai fait la queue dimanche dernier pendant plus d’une heure, car oui, disons le franchement, après un mois et demi de reconfinement, je ne pouvais plus me le voir ce jaune. Quelle conne d’avoir choisis une couleur vive, pleine d’espoir, alors que cette année pue comme aucune autre. Bêtement, je m’étais dis que je verrais cette couleur de temps en temps, entre deux dates de tournée, eh bien non, je me la suis tapé tous les jours cette couleur de merde. Aujourd’hui, je veux une chambre blanche, neutre, sans sentiment, à l’image de mon état: anesthésiée. Il y avait une foule immense à Leroy Merlin quand j’hésitais entre le blanc et le blanc cassé. Il y avait tellement de monde que j’aurais pu jouer mon spectacle entre les radiateurs et les luminaires.

“J’en suis à 32 annulations et j’ai bien peur que ce chiffre ne double d’ici à quelques semaines.”

Ce jour-là, il y avait beaucoup plus de risques: les clients demandaient des conseils aux vendeurs, les couples s’engueulaient sur la différence entre parquet flottant et stratifié, les enfants touchaient à tout …. J’avais bien plus de chance d’être contaminée en passant mon pot de peinture à la caisse automatique qu’en allant applaudir mes collègues. On m’a toujours dit: le mensonge, plus c’est gros, plus ça passe. Mais alors, là, ça passe crème Monsieur Castex. Vous sacrifiez la culture pour vous donner bonne conscience, pour vous protéger d’un potentiel retour de bâton concernant la gestion de cette crise, dites-le une bonne fois pour toutes.

Cette nuit, je me suis surprise à rêver que tous les théâtres ouvraient leurs portes et qu’il n’y avait pas assez de policiers pour les en empêcher. Aujourd’hui, ma chambre est blanche mais mon cœur est lourd. J’en suis à 32 annulations et j’ai bien peur que ce chiffre ne double d’ici à quelques semaines. Alors Monsieur Castex, pour la énième fois, ne mettez pas la culture sur le banc de touche et ouvrez les théâtres.    


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