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Par Aline Mayard

“Miss”: En France, les comédies sur les gays véhiculent les LGBTphobies

Miss © Warner Bros. France
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Sur le papier, le film Miss de Ruben Alves, en salle le 21 octobre, est attrayant. Alex, un jeune homme réservé, rêve de devenir Miss France. Aidé de ses colocataires, il se “transforme” en femme et s’inscrit. S’en suivent des péripéties qui se veulent amusantes. On espérait un film sur la découverte de soi, le dépassement du genre, l’apprentissage des différences, on obtient un enchaînement de clichés sur les rebeus dealers de weed, un dénigrement des travailleur·euses clandestin·es d’Asie, une caricature des travailleuses du sexe du Bois de Boulogne et une négation des transidentités. Comme s’il était impossible de faire un film gay friendly sans taper sur les autres minorités.

N’oublie pas que tu n’es pas une vraie femme et tu ne le seras jamais.

Dans Miss, Alex a une colocataire trans: Lola. Jouée par l’acteur cis Thibault de Montalembert, celle-ci correspond plus à un cliché daté du “travelo du Bois de Boulogne” -c’est ainsi qu’elle se décrit- qu’à une personne trans vivant en 2020. Son attitude, son maquillage et ses propos, qui semblent tout droit sortis d’un sketch des années 80, sont censés nous amuser. Parce qu’elle est trans et travailleuse du sexe, Lola est traitée comme un élément comique, un personnage qui ne mérite ni complexité ni réalisme. C’est probablement l’idée de que se fait Ruben Alves, le scénariste et réalisateur, des transidentités. Tout au long du film, il nie la possibilité pour une personne identifiée comme homme à la naissance d’être une femme. “N’oublie pas que tu n’es pas une vraie femme et tu ne le seras jamais”, lui assène la proxénète de Lola vers qui Alex se tourne pour se “transformer”. Changer son apparence et son attitude sera difficile et aura un coût psychologique sur Alex, mais il ne semble pas pouvoir ou vouloir revenir à son identité d’homme. Je dis “il” car ses proches continuent de le genrer au masculin. Car Alex n’est pas trans, comme il l’explique, sans préciser comment il s’identifie.

Pour Ruben Alves, Alex est simplement un homme qui joue avec sa féminité, à l’instar du mannequin qui a inspiré ce personnage et qui le joue, Alexandre Wetter. C’est là que le bât blesse. À la différence d’Alexandre Wetter qui s’habille et se genre au masculin dans la vie quotidienne, Alex l’apprentie Miss France est toujours au féminin. N’est-il donc pas de fait une femme trans? S’il est difficile de dire si Alex est une femme trans ou un travesti, c’est probablement parce que Ruben Alves ne voit pas la différence. À la fin du film, pris d’une envie de transparence, Alex révèle son torse d’homme sur la scène du concours de Miss France, preuve qu’il est un homme. Il s’excuse alors d’avoir “trompé” tout le monde. Comme si être trans était un mensonge, comme si une femme trans ne pouvait pas avoir un torse plat. Plutôt que d’éduquer sur la fluidité du genre, Miss nie la possibilité d’être trans. 

“Si ces films et séries plaisent tant aux personnes cis, c’est qu’elles les rassurent.

Miss est loin d’être un coin isolé. Il y a juste deux semaines, La Flamme, série comique menée par Jonathan Cohen et diffusée sur Canal+, l’a rappelé. Dans le premier épisode de cette parodie de l’émission The Bachelor, la blague principale est que Marc (Jonathan Cohen) trouve Orchidée magnifique et n’arrête pas de répéter “oh, quelle femme”. C’est drôle parce que Marc est le seul à ne pas réaliser qu’elle a un physique et une attitude masculine -Orchidée est jouée par l’acteur cis Youssef Hajdi. Comme Lola, Orchidée est censée faire rire parce qu’elle ne correspond pas aux normes de la féminité, parce qu’elle n’arrive pas à “être une vraie femme”, parce qu’être trans est une impossibilité, une blague. Circonstance aggravante, elle est aussi la femme à la peau la plus foncée de la série. Pour une série qui semble vouloir se moquer des clichés, c’est dommage.

L’an dernier, c’était Les Crevettes Pailletées qui faisait preuve de transphobie. Ce “feel-good movie” sur un nageur pro hétéro et homophobe obligé d’entraîner une équipe de water-polo gay aurait pu être la première comédie française réellement LGBT-friendly, d’autant qu’elle était co-écrite par le scénariste gay Cédric Le Gallo. Ce n’était pas le cas. Le film enchaîne les blagues lesbophobes, minimise l’homophobie, rit de l’activisme, mais surtout fait de Fred, son seul personnage transgenre, une blague. Drapée de robes Jean Paul Gaultier, juchée sur des cuissardes lamées, habillée de chapeaux géants, Fred ressemble plus à une drag queen qu’à une femme transgenre. Normal, Fred est jouée par Romain Brau, un artiste cis habituée des planches du cabaret Madame Arthur. Si ces films et séries plaisent tant aux personnes cis, c’est qu’elles les rassurent, elles leur permettent de se croire ouvertes d’esprit sans exiger d’elles une quelconque remise en question de la norme. Cet objectif, qui vaut ce qu’il vaut, aurait pu être atteint sans se moquer des personnes trans.

“Plusieurs comédies ont prouvé qu’on pouvait mettre en scène des personnes gays sans tomber dans l’humour homophobe.”

Les comédies françaises adorent taper sur les minorités qu’elles disent défendre. Après l’ouverture du mariage à tous et toutes en 2013, ce sont les hommes gays qui sont devenus leur nouvelle cause. Dans le film Toute première fois de Maxime Govare (2015), un homme sur le point d’épouser son compagnon tombe amoureux d’une femme. Biphobie, utilisation du terme « pédé » par ses amis, curiosité mal placée pour ses pratiques sexuelles et follophobie (dénigrement des hommes efféminés), le film est loin d’être un succès en terme de représentation. Deux ans plus tard, c’est au tour d’Épouse-moi mon pote de Tarek Boudali (acteur de Alibi.com et Nicky Larson) de mettre en scène un mariage gay. Ou plutôt un mariage blanc gay entre deux amis hétéros.

Pour ne pas se faire prendre, les deux hommes décident de se “transformer” en gays. Looks assortis, soirées disco et discussions sur la sodomie, tous les clichés y passent. La morale de ces deux films: oui, deux hommes peuvent s’aimer, mais les gays, c’est quand même vachement rigolo. Depuis, plusieurs comédies ont prouvé qu’on pouvait mettre en scène des personnes gays sans tomber dans l’humour homophobe. La comédie romantique Embrasse-moi de l’humoriste trans Océan en est un exemple. La série Family Business d’Igor Gotesman diffusée sur Netflix aussi. Cette série, à l’humour pourtant très masculin, ne fera jamais de blague sur la lesbianité de son personnage Aure, pas plus que des blagues trans, raciste, handiphobe ou sexiste. Son succès prouve que l’on peut faire rire le grand public sans se moquer des minorités. Qui l’aurait cru? Et si maintenant il était temps de laisser tomber les blagues transphobes?


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