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Par Nadège Abomangoli

Cachez ces fesses noires que je ne saurais voir: j’écoute Beyoncé et je lis Frantz Fanon


En pleine campagne de promotion de son futur album, la chanteuse-actrice Lou Doillon s’est exprimée sur le féminisme, passé et présent, à travers les exemples de sa mère ou de Françoise Hardy, et des superstars d’aujourd’hui comme Nicki Minaj, Kim Kardashian et Beyoncé. En gros, ces dernières feraient honte au féminisme (à lire ici: Lou Doillon “scandalisée” par le féminisme de Beyoncé ou Nicki Minaj). Des propos anodins et binaires, oui, mais pas seulement. En tout et pour tout, le double standard qui existe entre les Blancs et les autres autour de sujets aussi sérieux que le féminisme ou la politique n’est plus supportable. Le mépris de classe et le mépris de “race”.

 

D’abord, il n’y a pas LE féminisme, mais DES féministes

Il est toujours compliqué d’exiger d’autres femmes des brevets en féminisme dès lors que celles-ci clament leur appartenance à ce mouvement. D’où parles-tu camarade? Comme tout mouvement politique,  social et culturel, le féminisme est protéiforme: des Femen aux seins nus aux féministes portant le voile (pardonnez-moi d’avance pour le raccourci), toutes peuvent se revendiquer féministes, et nous avons la latitude de nous positionner “pour ou contre”, “en partie favorables, en partie en opposition”, à ces sous-sensibilités. Bref, ce n’est pas si simple. Le féminisme n’est pas un bloc, c’est une évidence qu’il faut manifestement sans cesse rappeler.  Et ce n’est pas une militante socialiste qui osera pointer du doigt l’existence de “courants” et de “chapelles”.

Comme d’autres, je m’interroge, amusée, sur l’aplomb de Lou Doillon qui ne s’est jamais encombrée de la pudeur qu’elle exige d’autres.

Tout cela pour dire qu’il n’y a pas LE féminisme et le reste. Dans le milieu féministo-activisto-twitto, les propos tenus par l’actrice-chanteuse Lou Doillon font parler, et cette controverse estivale occupe l’espace qu’elle n’aurait sans doute pas occupé à un autre moment de l’année, c’est vrai. Un certain nombre d’articles en ligne tombent à bras raccourci sur cette artiste que je découvre engagée, et qui nous explique que Kim Kardashian, Nicki Minaj ou Beyoncé, ces femmes “racisées” en string, c’est mal: Lettre ouverte à Lou Doillon et à son féminisme périméLou Doillon se lâche sur sa famille, Beyoncé et les féministes: le Web s’enflamme, page pute de Brain magazine.

Comme d’autres, je m’interroge, amusée, sur l’aplomb de Lou Doillon qui ne s’est jamais encombrée de la pudeur qu’elle exige d’autres. Cependant, ce n’est pas l’angle de la donneuse de leçons prise la main dans le sac qui m’intéresse. Ce qui m’intéresse, c’est l’inconscient raciste que cela révèle. Les Noirs en prennent toujours pour leur grade.

 

 

Quid des fesses blanches? Le slut-shaming raciste

Le slut-shaming, c’est  le résultat des pressions exercées par la société patriarcale sur les femmes, afin que celles-ci ne transgressent pas ses normes sexuées. Par exemple, chanter en string dans un clip, ça ne se fait pas. D’une certaine manière, Lou Doillon s’est prêtée à une forme de slut-shaming raciste sous couvert de féminisme.

Beyoncé et Nicki Minaj portent des revendications de liberté sexuelle et de liberté tout court dans une Amérique où le dénigrement sexiste subi par les femmes noires est une réalité douloureuse.

En effet, que ne s’intéresse-t-elle pas aux fesses blanches de Madonna, de Christina Aguilera, ou encore de Britney Spears et Miley Cyrus? Qu’est-ce qui gratte plus spécialement avec les fesses noires et fières du showbiz américain? Je ne connais pas bien Kim Kardashian. En revanche, j’écoute et je regarde Beyoncé et Nicki Minaj, reines incontestées de l’entertainment mondial. Elles possèdent des identités artistiques assumées, pensées, et plébiscitées. Elles portent par ailleurs des revendications de liberté sexuelle et de liberté tout court dans une Amérique où le dénigrement sexiste subi par les femmes noires est une réalité douloureuse. Le poids de l’histoire est lourd, car si les Noirs Américains sont des descendants d’esclaves en général, les Noires Américaines sont des descendantes d’esclaves sexuelles, en particulier dans l’imaginaire collectif blanc.

 

Notre prétentieuse “fille de” nationale, issue de la bonne bourgeoisie-bohême-blanche-européenne se permet de piétiner tout ce qui sort de son cadre de réflexion, de son imaginaire colonial, pour s’attaquer qui plus est à des figures de  la culture populaire. Le snobisme germanopratin et le racisme iraient-ils bien ensemble? Pour revenir à des références nationales, elle nous a fait une Zemmour: elle nous a sorti le fantasme de la femme noire un peu pute. Pas d’expression de la liberté de disposer de son corps pour nos “biatch” à gros cul: de la vulgarité, forcément.

Je ne veux pas m’acharner sur elle, je veux juste souligner en quoi c’est symptomatique d’un racisme inconscient. En quoi ça sent le moisi.

 

J’écoute Beyoncé et je lis Frantz Fanon

Je ne peux m’empêcher de faire ici une transposition vers le milieu politique au sein duquel j’évolue. De la même façon qu’il existe le féminisme sérieux pour les Blancs et pratiqué par les Blancs, il existe la politique légère pour les Noirs (et les autres) et pratiquée par les Noirs (et les autres).

À travers la manière dont certains s’adressent à certaines communautés à base d’“Aïd Mabrouk à mes amis musulmans”, que l’on peut souvent traduire par: “Avant de faire partie de la communauté des citoyens, vous faites partie d’une communauté, ne cherchez pas à vous occuper des affaires de la Cité, ça ira bien.

De guerre lasse, j’arrête de mettre des gants et je pose les mots sur les choses: féminisme ou politique, quand c’est white, c’est forcément plus propre et plus intelligent.

À travers l’idée que de nombreux dirigeants de partis se font des militants et élus “issus de la diversité”. Globalement, l’image des femmes et des hommes “pas white, pas blancos” est dévaluée (et souvent par d’autres “non white, non blancos”: cela s’appelle l’aliénation). Très souvent, les compétences sont remises en cause, les capacités de réflexion sont ignorées, les capacités à assumer un leadership ne sont même pas envisagées, et la préférence pour les profils “béniouiouistes”, pas formés politiquement, est flagrante (cela dit, c’est une tendance constatable au-delà de la question raciale)… Bien évidemment, toute faute sera d’autant plus lourde qu’elle sera commise par un basané. Et puis, pas de droit à une seconde chance. Pour ce qui concerne les femmes noires, dans un milieu déjà bien sexiste, je vous laisse imaginer. Le réflexe colonial.

Cela finira bien par disparaître. D’abord, quand les élites actuelles de ce pays seront remplacées par notre génération et les suivantes, celles du mélange, totalement inscrites dans la modernité d’un monde ouvert, offrant des perspectives de développement personnel au-delà de l’Hexagone et de certaines de ses références qui sentent le pâté. Ensuite, quand la domination du vieux mâle blanc (oui, je résume très vite) sera battue en brèche. C’est le sens de l’Histoire. D’ici là, il ne faut plus rien laisser passer.

Au final, je ne m’interroge plus. De guerre lasse, j’arrête de mettre des gants et je pose les mots sur les choses: féminisme ou politique, quand c’est white, c’est forcément plus propre et plus intelligent. Face à ces caricatures ethnocentrées (aux relents racistes, il faut le marteler), l’afro-féminisme a donc un bel avenir devant lui. J’en suis.


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