culture

BD

Angoulême: une polémique révélatrice du machisme ordinaire dans le milieu de la bande dessinée

Ni gaffe ni bévue, l’absence d’auteure en lice pour le Grand prix d’Angoulême révèle que les stéréotypes sur les femmes ont l’encre tenace.
Dessin publié sur bdegalite.org © Julie Maroh
Dessin publié sur bdegalite.org © Julie Maroh

Dessin publié sur bdegalite.org © Julie Maroh


Le sexisme dans la BD est le même que celui de la société”, estime Marie Moinard, éditrice, auteure et membre du Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme, en réaction à l’absence de femmes parmi les 30 nominés pour le Grand prix du festival d’Angoulême. Une info qui serait peut-­être passée totalement sous silence si ce collectif n’avait donné l’alerte.

Les Inrocks logo

 

“Sexistes sans s’en rendre compte”

Pour Florence Cestac, seule femme à ce jour à avoir obtenu le fameux Grand prix, “ils sont sexistes sans s’en rendre compte”. “Ils”, ce sont les directeurs de festival, à l’instar de Frank Bondoux, directeur délégué général d’Angoulême qui justifie sa sélection en déclarant au Monde que la vocation du Grand prix est de consacrer un auteur pour “l’ensemble de son œuvre”, à savoir des dessinateurs “d’une certaine maturité et d’un certain âge”. Et d’ajouter: “Il y a malheureusement peu de femmes dans l’histoire de la bande dessinée.” Un argument qui laisse “perplexe” Marie Moinard, qui cite plusieurs noms de femmes pouvant prétendre au titre: “Jessica Abel, Alison Bechdel, Claire Bretécher, Marjane Satrapi, Posy Simmonds…

Un jury composé de deux femmes pour cinq hommes va être moins sensible au sexisme qu’un jury plus égalitaire.

Car si on compte aujourd’hui 173 auteures de BD francophone pour 1399 hommes, soit seulement 12,4% de femmes, cela ne suffit pas à expliquer leur faible représentation parmi les récompensés. En 43 ans, seules quatre d’entre­ elles se sont vu décerner le prix du meilleur album, tandis que certains hommes comme Christophe Blain ou Riad Sattouf l’ont reçu deux fois. Du côté du Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme, on s’interroge sur la composition des jurys de sélection. “Il faudrait qu’il y ait davantage de mixité, déclare Lisa Mandel, un jury composé de deux femmes pour cinq hommes va être moins sensible au sexisme qu’un jury plus égalitaire.” Florence Cestac se souvient qu’en 2001, l’obtention de son prix l’année précédente lui avait permis de choisir la composition du jury qui décernait les prix des albums: “J’ai choisi onze femmes et un seul homme, Albert Algoud. […] J’ai eu quelques réflexions du type, ‘c’est complètement con’, ‘ça ressemble à rien’, ‘et pourquoi pas un jury avec que des Noirs et des Arabes’.”

 

Les nanas, je leur mets la main aux fesses

Pionnière dans le 9ème art, Florence Cestac, qui à ses débuts “préférait dire qu’elle écrivait des bouquins pour enfants dans les dîners mondains parce que faire de la BD pour une femme c’était mal vu”, a aujourd’hui rejoint le Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme. Tout comme sa consoeur Jeanne Puchol: “À l’époque, on n’était pas assez nombreuses pour s’organiser. Toutes ces jeunes nanas pleines d’énergie, c’est une bouffée d’air frais.”  Et de l’énergie, il en faut. 

Pour s’en convaincre, il suffit de consulter la rubrique des témoignages du site du Collectif. Il y a celle qu’on prend systématiquement pour la femme de son collègue dessinateur, celle qu’on félicite pour son dessin en lui conseillant désormais “de retourner jouer à la marelle”, celle qui “n’a pas la tête de ses dessins”, ou celle encore qui décide de ne plus faire la bise à ses collègues préférant leur serrer la main et à qui on écrase les phalanges en disant “j’y peux rien, j’ai la pogne lourde” ou “les nanas, moi, je leur serre pas la main, je leur mets la main aux fesses!”.

On ne parle jamais de BD masculine, mais de polar, de western, de science-­fiction.”

Mais ce qui agace de manière récurrente les auteures c’est d’être systématiquement ramenées à leur sexe avec des questions du type “Comment définiriez-­vous la bande dessinée féminine?”; “Existe-­t-­il un trait spécifiquement féminin?”, etc. Ou lorsqu’on les assigne à des thématiques intimistes, girly . “C’est aberrant, estime Marie Moinard, on ne parle jamais de BD masculine, mais de polar, de western, de science-­fiction. Or Valérie Mangin fait de la science­-fiction aussi bien qu’un auteur.” De fait, “la BD féminine n’est pas un genre”, rappelle Jeanne Puchol.

Pas de BD féminine donc, mais des femmes auteures de BD qui revendiquent au moins de figurer dans les présélections des palmarès. Et pour Lisa Mandel, cela passe aussi par la discrimination positive: “Quand on sait qu’on vit dans une société où les femmes ont dû se battre pour leurs droits, c’est un minimum que les milieux très masculins leur entrouvrent la porte. C’est choquant que le festival d’Angoulême n’ait même pas eu l’idée de le faire alors que, par ailleurs, il s’arrange pour que chaque maison d’édition soit représentée dans les présélections.” Pour l’heure, à défaut de concourir pour le Grand prix, les auteures saluent leurs confrères qui se sont retirés de la compétition, histoire de leur faire un peu de place au sein de la bulle.

Sophie Courval

Cet article a été publié initialement sur Les Inrocks

Les Inrocks logo


1. Quand “Downton Abbey” racontait l'émancipation des femmes

Si l’adaptation cinéma de Downton Abbey, qui sort au cinéma ce 25 septembre, est plutôt décevante et passe à côté de tout commentaire sur l’époque, elle donne envie de se replonger dans la série. Laquelle n’est pas un gentil soap sur l’aristocratie anglaise en costumes d’époque, mais le récit de l’émancipation des femmes au début du XXème siècle. Paroles d’historiennes.
Dessin publié sur bdegalite.org © Julie Maroh  - Cheek Magazine
Dessin publié sur bdegalite.org © Julie Maroh

2. Unbelievable, la série criminelle qui s’intéresse enfin aux victimes

Ce nouveau programme Netflix haletant ne ressemble à aucune autre série criminelle, pour une raison simple: il est entièrement centré sur la parole des femmes et des victimes.
Dessin publié sur bdegalite.org © Julie Maroh  - Cheek Magazine
Dessin publié sur bdegalite.org © Julie Maroh

7. “Filles de Blédards”, le collectif qui met l'immigration au centre de l'art

À l’occasion de sa première exposition à Marseille, Nouveaux Sacrés, le collectif Filles de Blédards est revenu sur la genèse de son projet, tout en réaffirmant sa volonté de questionner “les identités de l’immigration”. Portrait d’un collectif féminin qui se réapproprie le discours colonial.  
Dessin publié sur bdegalite.org © Julie Maroh  - Cheek Magazine
Dessin publié sur bdegalite.org © Julie Maroh