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Comment l'art menstruel continue de se renouveler

Ces dernières années, une nouvelle génération d’artistes féministes se réapproprie le sang menstruel pour en faire la matière première d’installations, de tableaux et de performances. Un courant qui, même si loin d’être neuf, n’a pas fini de faire couler de l’encre.
“A Brief Self-Portrait In My Bathroom During My Period” © Maël Baussand
“A Brief Self-Portrait In My Bathroom During My Period” © Maël Baussand

“A Brief Self-Portrait In My Bathroom During My Period” © Maël Baussand


Janvier 2018, galerie agnès b. à Paris. Pour le finissage de l’exposition À mon seul désir, la chorégraphe italienne Paola Daniele entre en scène en robe immaculée. Se vidant de son sang menstruel qui tache le tissu blanc, elle accouche de fleurs éclaboussées de rouge et danse au centre de la foule. Une performance qui, si elle reste subversive, est loin d’être inédite. “L’erreur serait de croire que cela n’a pas déjà été fait, quand les années 70 regorgeaient de productions féministes -et féminines- impliquant la vulve et le sang des menstrues”, rappelle Maël Baussand, artiste, photographe et chercheuse dont la thèse touche aux fluides corporels dans la littérature et l’art contemporains. “Il y a toujours eu un besoin de dire sur ces questions-là, et ce n’est pas étonnant face à l’écrasante ‘valence différentielle des sexes; poursuit-elle, citant Judy Chicago, Carolee Schneemann et Valie Export comme références canoniques -auxquelles nous ajouterons la Française Gina Pane et l’Américaine Barbara Hammer, récemment décédée.

 

Une nouvelle vague d’artistes menstruelles

Mais, ces dernières années, une nouvelle vague d’artistes menstruelles semble bien émerger. “Il y a un renouveau militant à ce niveau-là. Les femmes ont de moins en moins honte d’avoir des productions féministes, on est de moins en moins prises pour des hystériques”, explique l’artiste Fur Aphrodite, membre, comme Paola Daniele, du collectif Hic Est Sangis Meus (Ceci Est Mon Sang en latin), qui travaille exclusivement avec du sang menstruel, ainsi que d’Action Hybride. Après des études aux Beaux Arts de Limoges suivies d’une longue pause, la plasticienne est revenue à l’art il y a près de cinq ans avec Le Livre de sorcellerie amoureuse, écrit avec son sang pour envoûter l’homme qu’elle aimait -et qui, semble-t-il, a rempli sa fonction. L’arrivée de la mooncup aurait été pour elle un élément déclencheur: “Tu as un contact avec le sang menstruel. Le rouge éclatant dans les toilettes, c’est magnifique: j’ai eu une révélation”, se remémore l’artiste. Depuis, Fur Aphrodite multiplie les oeuvres féministes, produisant des moulages de vulves, de doigts ou de mains et “des gris-gris de fécondité, comme elle les appelle. “On a l’impression de vivre dans une société très libérée en France mais nos corps ne le sont pas du tout, témoigne la plasticienne: “On reste dégoûtées par nos propres fluides et en particulier par les règles.

 

 
 
 
 
 
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Expo JE VOUS SSLUE MARIE par Action Hybride ** Sainte Marie Couché Toi Là ** détail #art #fineart #installation #marie #saintemarie #sangmenstruel #menstrualblood #sculpture #actionhybride #voodoo

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Les réseaux sociaux pour galerie

Cette liberté et visibilité accrues sont en partie liées à l’usage des nouveaux médias, et ce malgré la censure régulièrement pratiquée par les réseaux sociaux, que les artistes intègrent parfois à leur travail dans un jeu du chat et de la souris: les vulves en plâtre fabriquées par Fur Aphrodite, par exemple, échapperaient totalement aux algorithmes, alors que des photos de nus aux poils apparents seraient souvent censurées. “C’est une manière subversive d’utiliser ces médiums: travailler à l’intérieur du système pour essayer de le déconstruire, jouer avec la censure, essayer de contourner, c’est une manière de contrebalancer, de se sentir moins frustrée et enfermée”, témoigne l’artiste, pour qui les scandales créés par Facebook et Instagram offriraient paradoxalement une “énergie favorable pour les artistes féministes.

Il y a beaucoup d’indifférence de la part des institutions, qui ne se saisissent pas du phénomène et perçoivent bizarrement l’art comme déconnecté de la réalité sociale.

La censure opérée par ces plateformes a permis de mettre en évidence le problème, et peut-être tout spécialement auprès d’un public plus large qui n’était vraiment pas conquis d’avance, confirme Maël Baussand. C’est bien plus important qu’une énième exposition parisienne. En effet, les circuits plus classiques de l’art resteraient totalement étanches face à la déferlante écarlate -un sujet qui la fait voir rouge: “Franchement? Il y a beaucoup d’indifférence de la part des institutions, qui ne se saisissent pas du phénomène et perçoivent bizarrement l’art comme déconnecté de la réalité sociale. C’est un milieu élitiste très difficile à approcher et qui se regarde un peu le nombril, dénonce l’artiste et chercheuse. Ce que vous faites est bankable ou ne l’est pas, mais on ne raisonne pas en termes politiques et on reste frileusement dans le tiède. Pour Fur Aphrodite, même constat, ce travail lui aurait fermé bien plus de portes qu’il ne lui en aurait ouvertes: “Le monde de l’art, comme le reste du monde, reste extrêmement misogyne. Beaucoup d’artistes femmes extrêmement talentueuses restent très peu représentées alors que nous sommes nettement plus nombreuses que les hommes, sang menstruel ou pas.

 

 
 
 
 
 
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WOMAN AGAIN

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Red is the new black

Côté public, pourtant, la situation s’améliore: si ce type de travail suscite de nombreuses réactions négatives (voire des propositions douteuses de la part d’inconnus), Fur Aphrodite se dit de plus en plus épargnée. “Il y avait au départ un trouble certain qui semble disparaître aujourd’hui, par lassitude ou banalisation. La féministe, la sorcière… c’est un peu vu et revu”, confie Maël Baussand, évoquant même une “mode et le besoin de tourner la page.Qu’y a-t-il sous la surface? Si nous nous contentons d’associer menstrues et féminité, nous nous condamnons à nous répéter”, constate la photographe qui, invoquant Monique Wittig plutôt que Mona Chollet, rêve de voir apparaître des discours queers sur la question, et conclut:Notre féminisme n’est plus celui des années 70, et heureusement. Il s’agirait de ne pas tourner en rond. La parole s’est libérée: maintenant, quoi d’autre?

Matthieu Foucher 


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