culture

Avec l'ASMR, la pop se niche au creux de l'oreille

De Billie Eilish à Ariana Grande, la technique de l’ASMR conquiert petit à petit le monde de la pop music et lui offre une acoustique singulière et puissante. Explications du phénomène.
Capture d'écran de
Capture d'écran de "Cursed and Cussed", Charlotte Adigery

Capture d'écran de "Cursed and Cussed", Charlotte Adigery


La Franco-coréenne Claire Chicha aka spill tab agite un bol de céréales avec un stylo devant un micro. Le son capturé par son producteur, l’Américain David Marinelli, donnera un son de batterie. Dans son studio de Los Angeles, il y a davantage d’objets que d’instruments –“exemple, un presse-agrumes monté sur trois longues pattes en laiton pour donner un son très texturé, bizarre, qu’on essaie toujours de ramener vers la pop”, précise-t-elle. Cet environnement sonore presque palpable est commun à celui d’une autre artiste, Billie Eilish, consacrée icône ASMR par la youtubosphère. La plateforme regorge de reprises de l’artiste en immersion dans le son binaural (qui restitue une écoute 3D naturelle). L’ASMRtiste Gibi a même publié sa version du premier album de la pop star pour répondre à la demande de son label Interscope. Preuve d’un intérêt grandissant de la part de l’industrie musicale.

Il y a une raison à cela. La musique de Billie Eilish reprend les principes clés de l’ASMR (acronyme de “réponse sensorielle méridienne autonome”). Les chuchotements à voix basse, les sons blancs, les tapotements sur des surfaces dures ou les rythmes lents sont autant de stimuli censés provoquer des sensations semblables à des picotements ou des frissons au niveau de la nuque et du cuir chevelu. Bury A Friend de Billie Eilish coche toutes les cases. Il y a aussi ce bruit de succion qu’on entend distinctement sur l’intro du disque When We All Fall Asleep, Where Do We Go? –l’action est commentée: “I’m taking off my invisalign and this is the album” (Ndlr: “Je retire mon appareil dentaire invisible et voici l’album”). Ailleurs, son frère et producteur Finneas affûte un couteau pour marquer le rythme du morceau You Should See Me in a Crown.

 

 

Le manuel en images de ces prises de son originales nous est offert par l’artiste Charlotte Adigéry dans une version retravaillée de sa chanson Cursed And Cussed. L’écoute au casque est recommandée, sinon fortement conseillée.

 

Micro à la bouche

Quand l’ASMR rencontre la pop, tout est proche du micro pour une spatialisation en stéréo. La voix susurrée de FKA Twigs sur le morceau Weak Spot (1 of 4), extrait de son LP1 paru en 2014, excite notre oreille et résonne physiquement dans le corps de la personne qui l’écoute. “On retrouve dans la pop music des choses qui étaient jusqu’alors audibles sur des morceaux plutôt lo-fi qu’on trouvait dans les tréfonds de soundcloud”, constate Regina Demina, chanteuse et performeuse. Sa dernière œuvre (qu’elle transformera bientôt en projet musical) est un court-métrage ASMR de treize minutes baptisé Sick of Love. Diction lente, explicite, mue en speakerine du futur, elle interroge notre vision de la femme idéale pour illustrer une passion-possession ratée. L’expérience, une première, apparaît, la concernant, comme un exercice familier. Les respirations, les soupirs, les murmures constituent en grande partie sa musique. “À l’ère de l’autotune, des voix très maquillées, j’aime aussi entendre une voix humaine, avec ses aspérités, pour les émotions qu’elle trahit”, dit-elle.

“L’ASMR a clairement influencé ma façon de penser la voix”, explique l’artiste et productrice Annie Garlid, proche collaboratrice de la musicienne et chercheuse Holly Herndon –elle fait partie de l’ensemble vocal qui l’accompagne en tournée. Sous le pseudonyme UCC Harlo, Annie Garlid a déjà publié un album fortement inspirée de cette pratique, où la texture du son a plus d’importance que le sens des mots. Elle a capturé des gazouillis d’oiseaux, le chant des criquets, un orage qui fend le ciel, en Ombrie, en Italie, et ajouté à cela l’archer qui rebondit sur les cordes de son violon pour donner du rythme. L’impression que ces sons nous entourent est vive. C’est l’effet recherché. Annie prépare actuellement un disque de “spoken words, chuchoté près du micro, pour créer une interactivité nouvelle avec le public, “comme si j’exigeais son attention”, annonce-t-elle.

 

ASMR mania

La pop célèbre depuis peu le potentiel musical de la voix parlée. Ariana Grande s’y essaie sur le refrain de 7 rings –loin des vocalises à la Mariah Carey auxquelles elle nous avait habitué·e·s. Et l’exercice séduirait aussi Lana Del Rey. “Tout le monde veut faire son album ASMR aujourd’hui”, constate Annie Garlid.

 

Il n’y a pas de hasard. La pop est le miroir de la société. “Dans ce monde en pleine pandémie, notre approche pragmatique de la musique change”, explique Piu Piu, DJ et animatrice. Cela a à voir avec un niveau croissant d’anxiété, d’insomnies, confirme Annie Garlid. La méditation, la pleine conscience et l’attention portée au son ici et maintenant sont difficiles d’accès aujourd’hui. On est tellement connecté·e·s sur nos appareils, on est en ligne sans arrêt, et on va très vite. Il n’y a que l’ASMR pour nous forcer à tendre l’oreille et nous concentrer.”

La force de frappe de la pop associée à l’ASMR est chirurgicale, sans commune mesure, et ne laisse personne indifférent. “C’est une nouvelle façon d’écouter la musique qui est en train de s’imposer, résume Piu Piu. L’ASMR permet d’entrer dans une intimité folle avec les artistes, c’est le deuxième step après les écouteurs. Les producteurs ont dû s’adapter et réfléchir à ce que ça pourrait apporter de plus. La réponse a été d’entrer directement dans l’imaginaire des gens. C’est une réponse sensorielle à un monde digital, et c’est ce qui crée le succès de cette technique.” Autrefois réservée aux geeks, cherchant à pimenter leur vie digitale, l’ASMR devient mainstream. Sur écran géant, sous les gestes et le timbre velours de Zoë Kravitz, la pratique rayonne pendant les coupures pub du Super Bowl de l’année dernière. D’un micro à l’autre, l’actrice et chanteuse fait tinter sa bière et libère les bulles de la boisson alcoolisée. Le phénomène est populaire. Le potentiel commercial à l’échelle de la pop, lui, est considérable.

Alexandra Dumont

Regina Demina, ASMR-Sick Of Love, in There Is No Sun Anymore curated by India Béraud.

Du 7 novembre au 12 décembre dans les locaux de Jeune Création


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