culture

Cinéma

Elle organise des projections itinérantes pour faire découvrir des films féminins

Créées par Audrey Clinet il y a quatre ans, les projections itinérantes du label de réalisatrices Eroïn mettent en lumière le travail des créatrices à travers le cinéma. Chaque année, neuf courts-métrages réalisés par des femmes sont alors valorisés en France et dans le monde. Elle nous explique le concept.
Audrey Clinet à Cannes, DR (stylisme Christophe Guillarmé)
Audrey Clinet à Cannes, DR (stylisme Christophe Guillarmé)

Audrey Clinet à Cannes, DR (stylisme Christophe Guillarmé)


D’abord directrice artistique de boîte de nuit, puis comédienne, c’est en 2012 qu’Audrey Clinet passe de l’autre côté de la caméra pour écrire son premier court-métrage, Parallèle, puis deux ans plus tard, réalise Boomerang. Elle connaît donc bien le parcours, pas toujours aisé, de la création cinématographique qu’elle s’emploie à promouvoir depuis maintenant quatre ans, à travers son label Eroïn qui organise des projections itinérantes d’œuvres féminines. Interview.

Dans quel contexte as-tu créé Eroïn?

C’était un peu un accident! Je suis scénariste et réalisatrice. En 2012 je voulais que le premier court-métrage que j’avais écrit, Parallèle, soit diffusé dans le cadre du Jour le Plus Court, une initiative soutenue par le CNC. Je me suis donc rendue à une réunion d’informations sur ce festival, mais il était trop tard pour soumettre mon film à leur programmation. Les organisateurs m’ont alors suggéré d’organiser ma propre projection. J’ai été séduite par l’idée et j’ai eu tout de suite envie de mettre en avant les créations des femmes. À l’époque, j’étais encore comédienne, je me rendais à plusieurs projections de courts-métrages par mois et c’était très rare d’y voir des films de réalisatrices. Pourtant, il y en a!

Comment établis-tu ta sélection?

Les programmes Eroïn sont très ouverts, multi-genres, la comédie peut côtoyer la science-fiction et le drame, les films autoproduits sont mis en avant au même titre que les grosses productions.  Je fais très attention à choisir des courts-métrages aux univers très différents, dont les réalisatrices ont des parcours variés. L’idée est de montrer que les femmes peuvent tout traiter, pas seulement les thématiques amoureuses ou la maternité, et que leurs films peuvent parler aux hommes. D’ailleurs, les projections Eroïn accueillent un large public masculin.

Selon toi, qu’est-ce qui fait que les femmes soient si peu représentées dans le cinéma?

Je me pose encore la question. Cela peut en partie s’expliquer par le fait que le milieu du cinéma est très fermé, qu’il fonctionne un peu par copinage. Les programmateurs masculins de projections ont tendances à mettre en avant leurs amis, masculins eux aussi…

As-tu vu les mentalités évoluer depuis la création d’Eroïn?

Il me semble, oui. J’ai l’impression que les réalisatrices sont “à la mode”, que c’est le sujet du moment. C’est bien, on en parle, ça fait bouger les choses, même du côté des subventions. Du coup, certains programmateurs viennent m’annoncer, tout fiers, qu’une réalisatrice figure sur leur programme. Mais comme tout ce qui est à la mode, je ne voudrais pas que ça passe à la trappe et cela finisse aux oubliettes une fois la saison terminée… Ce que je ne souhaite pas non plus, c’est que l’on s’intéresse au travail des femmes uniquement parce que c’est tendance ou que l’on s’y sent obligé. Je ne suis pas pour l’instauration de quotas par exemple. Je voudrais qu’on s’intéresse à la création féminine tout simplement parce qu’elle est intéressante.

Tu as organisé une projection Eroïn à Los Angeles le 8 mars dernier dans le cadre de la journée internationale des droits des femmes. As-tu l’impression que la création féminine est plus valorisée aux US?

La sélection Eroïn est itinérante et donc vouée à voyager toute l’année dans le monde entier, notamment aux États-Unis, de par les liens qu’ils entretiennent avec le cinéma depuis toujours. Le consulat français de Los Angeles m’a donc mise en contact avec le programmateur du Théâtre Raymond Kabbaz qui souhaitait faire un événement le 8 mars. Il a choisi 6 films parmi les 36 de la collection que nous avons projetés le 8 mars. Mais cette projection aurait pu avoir lieu n’importe où, car non, la création féminine n’est pas vraiment plus valorisée aux États-Unis qu’en France. En 2015, seulement 4% des longs-métrages y ont été réalisés par des femmes. Là-bas aussi c’est un sujet de discussion, mais il ne sort pas tellement des cercles féminins. Et à part en parler, j’ai l’impression qu’aucune initiative n’est véritablement mise en place.

Pourtant, We do it together, la société de production féministe créée par Juliette Binoche et Jessica Chastain semble indiquer que les lignes bougent. Que penses-tu de leur initiative?

Je trouve ça très bien! C’est formidable d’aider les réalisatrices et leur donner la possibilité d’aller plus loin. On partage le même objectif. En revanche, ce serait dommage qu’elles ne se focalisent que sur des films à thématiques dites “féminines”, et qu’elles contribuent à en faire un cinéma de niche, à faire des réalisatrices une communauté fermée. J’aimerais plutôt qu’on oublie le sexe de celui ou celle qui a réalisé un film, car cela n’a aucune incidence sur sa qualité.

Quel film rêverais-tu de projeter?

J’adore les drames sociaux, très sombres. Par exemple, je trouverais passionnant de projeter l’adaptation de ce fait divers qui a eu lieu en octobre 2014 dans l’Eure, où un père a tué sa fille avec laquelle il vivait maritalement, avant de retourner l’arme contre lui.  Pas très marrant, mais captivant!

Des projets pour 2016?

Le prochain gala Eroïn aura lieu en septembre à Los Angeles, avec cette fois-ci la programmation américaine. Je travaille également sur trois nouveaux programmes internationaux (USA, Outre-Mer, Moyen-Orient). Je suis toujours à la recherche de nouveaux festivals dans le cadre desquels organiser les projections: avis aux programmateurs! Je recherche également des investisseurs et des ressources humaines, car je ne reçois malheureusement aucune aide des institutions. Enfin, pour compléter la valorisation de la création féminine, je me lance dans le coaching afin d’accompagner les artistes dans leurs projets dans le cinéma. Depuis la création d’Eroïn, je me rends compte que les artistes sont un peu désemparées et ne comprennent pas le fonctionnement du monde du cinéma. Je me propose de les aider à décrypter le business , à adopter son langage et à mieux se vendre pour faire aboutir leurs ambitions.

Propos recueillis par Adeline Anfray


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