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Polanski: Quand les César et le cinéma français manquent leur rendez-vous avec l'Histoire

Avec les 12 nominations de Roman Polanski pour J’accuse, la gronde qui en a découlé et les manifestations de militantes féministes avant l’événement, la 45ème cérémonie des César s’annonçait historique. Elle l’a été. Pour les mauvaises raisons.
Sandrine Kiberlain remet le César du meilleur film 2020, capture d'écran Canal +
Sandrine Kiberlain remet le César du meilleur film 2020, capture d'écran Canal +

Sandrine Kiberlain remet le César du meilleur film 2020, capture d'écran Canal +


Après un petit sketch hommage à Joker, pas le film le plus “féministe friendly» de l’année on vous l’accorde, la cérémonie des César s’ouvre. Le malaise est palpable dans la salle tandis que Florence Foresti, toute de noir vêtue, lance une première vanne en annonçant la “dernière” cérémonie des César ouverte. Au vu de la suite, on ne peut vraiment pas souhaiter mieux.

Plantons le décor, les fondations instables de cette soirée. Le choc des 12 nominations pour le J’accuse de Roman Polanski, lui-même accusé par 12 femmes de viol, mais bénéficiant de la présomption d’innocence. La démission mi-février du conseil d’administration des César et de son président Alain Terzian. L’onde de choc que continue à provoquer la prise de parole politique et courageuse de l’actrice Adèle Haenel, qui a accusé en novembre dernier le réalisateur Christophe Ruggia d’ attouchements et de harcèlement sexuel. L’absence de l’équipe de J’accuse et de Roman Polanski qui a décidé de ne pas se déplacer, dénonçant un “tribunal d’opinion autoproclamé”. Et enfin deux regards qui s’affrontent, immortalisés par la Une de Libération: celui du film profondément féministe de Céline Sciamma et de son actrice Adèle Haenel (Portrait de la jeune fille en feu) et celui de Roman Polanski. 

 

Défense de l’humour oppressif

Les plus naïves d’entre nous s’attendaient donc à une cérémonie explosive, comme l’annonçait d’ailleurs la plupart des titres de presse ce vendredi matin. Pourtant, toute la cérémonie a montré l’incompréhension totale du cinéma français face aux enjeux que ces différentes affaires agitent. Presque sadique dans ces conditions de multiplier les plans sur le visage d’Adèle Haenel.

Le discours introductif a ainsi soufflé le chaud et le froid, entre piques légères contre les pédocriminels et le sexisme du milieu et blagues lourdes qui semblaient se lamenter que, décidément, “on ne peut plus rien dire”. Voilà donc le mot d’ordre de la soirée, exprimé clairement dès l’introduction. Les féministes, les antiracistes, les militant·e·s ont brimé la parole. Si on ne peut pas rire des minorités, des migrant·e·s, des féministes, des pauvres, des handicapés (sic), des “transexuelles” (sic), alors de qui va-t-on rire? Le mot est lancé, ces César devront donc être ainsi: consensuels. Puisque les “bienpensant·e·s” l’ont voulu ainsi.

Beaucoup des blagues de la soirée tourneront donc autour de ce thème. De la prise de parole de Mathieu Kassovitz, qui reprend une mauvaise variation du fameux “droit d’importuner” en espérant fort que nous pourrons “continuer à séduire” les actrices, comme si c’était le problème, à des blagues indignes sur le physique d’Harvey Weinstein (on préfèrerait qu’on se moque du fond du problème), tout semblait nous crier que l’humour oppressif était la solution à tous nos problèmes. Même Sandrine Kiberlain, dans son discours introductif, s’est interrogée sur l’usage de l’expression “casse-tête chinois”. Un peu plus tard, Florence Foresti s’est amusée du fait que la représentation au cinéma est importante mais qu’il faudrait aussi penser à voir plus de chats et moins de chiens. Cela en dit long de la compréhension des César sur les problématiques qui agitent le cinéma français. Apparemment les tribunes, les articles, les prises de parole sur l’importance de la représentation n’ont eu aucun écho.

Le retournement de situation improbable, qui transforme une dénonciation nécessaire des violences sexuelles et du racisme du cinéma français (la tribune #BlackCesars relayée par le Parisien dénonce le manque de diversité du milieu) en un appel à une parole “consensuelle” et “politiquement correcte” est le symbole même des œillères que portent le cinéma français. Alors que l’on moquait la tiédeur des Américains aux Oscars, de Natalie Portman accusée d’être hypocrite avec sa cape floquée de noms de réalisatrices à Joaquin Phoenix qui prend parole pour la cause des animaux, force est de constater que de ce côté de l’Atlantique nous préférons, comme souvent, viser totalement à côté.

 

L’impossibilité d’une parole politique?

Que des blagues maladroites ou malvenues nourrissent notre ulcère, pourquoi pas. Mais le vrai problème de la soirée a été l’impossibilité d’une parole politique. Annoncé illico par Sandrine Kiberlain, qui a à la fois salué la prise de parole des femmes et les messages des films nommés tout en expliquant qu’il fallait s’intéresser avant tout à “fêter le cinéma”, à ne parler “que de cinéma”. Le cinéma existerait-il donc dans une bulle ? Ironique dans une cérémonie qui a, malgré tout, récompensé des films très politiques: Papicha de Mounia Meddour ou Les Misérables de Ladj Ly.

Les discours des gagnant·e·s qui donnent souvent lieu à des prises de position, ont été remplacés cette année par d’interminables sketches pour introduire les prix. Heureusement qu’Aïssa Maïga, qui a notamment coordonné l’essai collectif Noire n’est pas mon métier (éditions du Seuil) s’est lancée dans un discours volontairement cinglant et grinçant sur le manque de diversité dans cette  “grande famille” du cinéma français. “On est une famille, on se dit tout”. Là encore, aucune réaction autre que le silence, si ce n’est sur Twitter où l’on reproche à l’actrice d’avoir instauré “un malaise”, de ne pas s’être exprimée correctement. Les César ne se doivent-ils pas de dépasser le divertissement pour exprimer, aussi, des vérités que les professionnel·les du métier ne veulent pas entendre?

Comble de l’ironie, la prise de parole de Swann Arlaud, qui a rendu hommage aux victimes de pédocriminalité en recevant son César pour Grâce a Dieu de François Ozon a lui-même été coupé par la musique lui annonçant que son temps de parole était écoulé. Au cœur d’une année où cette parole était plus que nécessaire. L’humour politique a lui-même clairement manqué, comme nous le disions plus haut. D’ailleurs, la plupart des blagues concernant Roman Polanski se limitaient à se moquer de sa taille ou à lui donner des surnoms ridicules. On a connu plus pertinent.

 

Sciamma repart bredouille et Polanski est récompensé

Cette année, la journaliste Iris Brey a sorti un très bel essai, Le regard féminin, dans lequel elle analyse notamment l’importance du film de Céline Sciamma dans sa manière de proposer un female gaze enthousiasmant. Une vision clairement rejetée hier soir par l’académie. Pire, reniée, puisqu’au duel qui s’annonçait entre J’accuse et Portrait de la jeune fille en feu, Polanski a gagné. Lorsque l’annonce a été faite, par Claire Denis et Emmanuelle Bercot, que Polanski remportait la statuette du meilleur réalisateur (pour la cinquième fois), Adèle Haenel a quitté la salle, suivie de près par Céline Sciamma. Alors qu’elle traversait la salle Pleyel, on a lu sur ses lèvres qu’elle disait “c’est la honte”, submergée par la colère. Florence Foresti n’est elle-même pas revenue sur scène alors que le film de Ladj Ly était couronné du titre de meilleur film. Elle a ensuite posté en story Instagram le mot “écœurée” sans autre commentaire.

Faut-il voir cette défaite de Céline Sciamma au profit de Roman Polanski comme un “crachat à la gueule” comme l’exprimaient de nombreuses féministes et cinéphiles sur les réseaux sociaux? L’impression de ce fossé qui se creuse était plus que jamais prégnante. Entre celles qui ont reconnu dans Portrait de la jeune fille en feu l’expression de leur légitimité artistique et ceux et celles qui ont couronné J’accuse. Entre celles et ceux qui entendaient leur voix à travers celle d’Aïssa Maïga et les autres, qui n’y voyaient qu’un “malaise” évitable. Entre le cinéma français d’hier, et celui de demain. Vivement le futur. 

Pauline Le Gall


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