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Cinéma: Les filles impopulaires du lycée prennent enfin leur revanche

Longtemps monolithiques et répondant à un cahier des charges des plus sexistes, le filles impopulaires des teen movies gagnent enfin en profondeur. Analyse.
"Booksmart" © ANNAPURNA PICTURES, LLC

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Elles sont mal fagotées, ont le nez plongé dans leurs bouquins, et sont la risée de leur lycée. Dans les teen movies, les filles impopulaires sont des personnages incontournables. Pour Célia Sauvage, co-autrice avec Adrienne Boutang du livre Les Teen Movies, celle qui donne le la à la représentation de la fille impopulaire est Allison, la “cas désespérée” du film culte de John Hughes en 1985, The Breakfast Club. Renfermée sur elle-même, cachée derrière une épaisse mèche de cheveux et nageant dans des habits sombres et démodés, elle est l’exacte opposée de Claire, la “princesse”, belle, sûre d’elle (du moins en apparence) et populaire. Dans The Breakfast Club, Allison offre une représentation à toutes celles qui ne rentrent pas dans le moule, Seul bémol, elle finira malgré tout par ressembler à Claire à la fin du film, bénéficiant d’un relooking express qui lui permet de séduire Andrew l’athlète du groupe. 

 

 

Le passage obligé du relooking

Car s’il y a un sort réservé à la fille impopulaire, c’est bien le relooking, la transformation physique qui va la révéler à elle-même et au reste du monde. De Clueless à Princesse Malgré moi, en passant par Elle est trop bien ou Grease, la fille impopulaire doit subir une métamorphose. “Le relooking est d’abord une opération de normalisation des marginales, explique Célia Sauvage, une transformation morale et physique pour s’adapter aux codes dominants de l’école, s’accorder aux caractères et aux goûts des adolescent.es populaires et se plier l’hétéronormativité. Le relooking n’est cependant jamais la sublimation de la beauté non conformiste des unpopular girls, mais toujours la soumission à une beauté normative.”

Même quand le relooking n’est pas un enjeu capital dans le film, certains personnages finissent malgré tout par rallier les attentes de leurs pairs, comme Stokely, jouée par Clea Duvall dans The Faculty, qui remise son look gothique et finit au bras du sportif du lycée à la fin du film. “La morale des teen movies suppose ainsi que les adolescentes marginales rentrent dans le rang pour être heureuses et in fine plaire aux jeunes hommes, analyse Célia Sauvage. La normalisation vers une féminité acceptable est toujours dépendante d’une soumission au désir masculin et au male gaze. L’injonction au couple hétéro reste la garantie suprême de l’épanouissement des adolescentes.”

 

Parias et pas sympas

Certaines filles impopulaires dérogent un peu à la règle et ne vont pas susciter si facilement la sympathie du public: “Le personnage de Dawn Wiener du trop méconnu Bienvenue dans l’âge ingrat en 1996, est sûrement la unpopular girl la plus malmenée, estime Célia Sauvage. Elle est un vrai contre-exemple car elle est harcelée pour son physique et sa naïveté mais n’a même pas l’intelligence des autres filles impopulaires des teen movies. Le film trouble de façon radicale l’empathie envers ce personnage.”

“Par sexisme, les identités féminines alternatives ont toujours eu du mal s’imposer face à l’ultra-puissance de la féminité normative.”

Janis, jouée par Lizzie Kaplan dans Lolita Malgré moi en 2004, montre aussi un personnage de fille impopulaire plus complexe. “Son histoire vient contredire ce mythe malsain qui veut qu’être en bas de l’échelle sociale est intrinsèquement bon pour un personnage”, analyse The Take. Janis, malgré son look alternatif, ressemble en effet à bien des égards à son ennemie jurée, la méchante bimbo Regina George. Comme les deux faces d’une même pièce, elles sont hypocrites et manipulatrices, mais l’une est la reine du lycée, tandis que l’autre est une paria.

 

 

Les années 2000 à la rescousse des filles impopulaires

Heureusement, ces personnages de filles impopulaires ont eu la possibilité d’évoluer. Succès indé inattendu en 2007, Juno marque un tournant. Avec ce personnage d’adolescente enceinte à la langue bien pendue qui révèle l’actrice Ellen Page, les filles impopulaires deviennent (enfin) cool. Un tournant tardif au regard de leur pendant masculin, selon Célia Sauvage: “Ce changement est arrivé bien après la popularisation des nerds et geeks masculins, toute la bande des Michael Cera, Jonah Hill, Seth Rogen. C’est étonnant d’ailleurs de voir la différence de vocabulaire: on désigne rarement les unpopular girls comme des nerds ou des geeks, ou bien elles sont féminisées et donc discréditées comme des nerdy girls ou geekettes en français. Les nerds et geeks masculins ont toujours eu historiquement plus de potentiel culturellement cool. Par sexisme, les identités féminines alternatives ont toujours eu du mal s’imposer face à l’ultra-puissance de la féminité normative.”

Aujourd’hui, quelques productions Netflix sont la preuve d’une nette évolution dans la représentation des filles impopulaires. Désormais, le scénario ne leur impose plus de transformation physique ou un garçon à séduire comme seul objectif. Contrairement aux filles impopulaires des années 80 et 90, elles ne sont plus des soi-disant vilains petits canards qui n’ont qu’à retirer leurs lunettes pour devenir des cygnes majestueux. Elles ressemblent enfin aux jeunes filles que l’on croise dans la cour de tous les lycées. Ce sont Beanie Feldstein et Kaitlyn Dever dans Booksmart, Shannon Purser dans Sierra Burgess is a loser, ou encore Leah Lewis dans Si tu savais Dans ces films en plein dans la veine des teen movies, les héroïnes, aussi impopulaires soient-elles, ne sont plus forcément blanches, minces, et hétérosexuelles. Leur intelligence, leur humour, leur sensibilité, ou encore leur engagement féministe sont hautement valorisés et présentés comme des caractéristiques attachantes et non des repoussoirs. Leur anti-conformisme est enfin une force.

Maëlle Le Corre


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