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Cinéma

Comment Hollywood a broyé Judy Garland (et beaucoup d'autres actrices)

En salles mercredi 26 février, Judy raconte comment le glamour d’Hollywood a brisé l’actrice iconique Judy Garland. Elle est loin d’avoir été la seule victime.
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Les violences faites aux femmes ont des conséquences, les traumatismes des origines. C’est ce que raconte Judy. Ce film, en salles le 26 février, met en parallèle deux moments-clé de la vie de la très célèbre actrice Judy Garland. Automne 1938. L’actrice (Darci Shaw) vit son adolescence sur le tournage du film culte Le Magicien d’Oz. Surveillée à tout moment par sa manageuse, manipulée par Louis B. Mayer, elle est gavée de coupe-faims, privée de liberté d’expression et interdite de vie privée. Hiver 1968. Désormais quadragénaire, Judy Garland (Renée Zellweger, Oscar de la meilleure actrice pour ce rôle) accepte à contrecoeur de laisser ses enfants aux États-Unis pour reprendre ses hits musicaux sur les planches à Londres. Elle n’a plus de sous, plus d’opportunités à Hollywood et plus aucune confiance en elle. Elle noie son désespoir dans l’alcool tandis que ses fans l’attendent chaque soir. Elle mourra d’une overdose l’année suivante. Pour Rupert Goold, réalisateur du film, le rapport de cause à effet est évident. Pour Julia et Clara Kuperberg, réalisatrices de plusieurs documentaires sur les femmes de l’âge d’or d’Hollywood, aussi.

 

 

Des femmes broyées par Hollywood

Quand Judy Garland dit dans le film qu’elle n’a jamais mangé de sucre, c’est vrai, explique Julia Kuperberg. Pour elle, Judy est une très bonne illustration du traitement des actrices de l’âge d’or, de la façon dont elles ont été dépossédées de leur libre-arbitre et poussées aux excès. “Elles ont passé leur vie à crever de faim et à avoir des troubles alimentaires. Il fallait qu’elles soient belles, minces et blanches, continue-t-elle. Pour qu’elles correspondent aux fantasmes d’Hollywood, tout était bon. Les ablations de molaires ou de côtes, fréquentes, étaient loin d’être les seules modifications permanentes du corps imposées aux femmes. “Ils ont blanchisé Rita Hayworth qui était hispanique, en changeant son implantation et sa couleur de cheveux. Ils ont demandé à Gene Tierney de fumer pour qu’elle ait la voix plus grave. On se fichait pas mal de leur santé, rappelle la réalisatrice. Ce peu d’égard pour le bien-être des actrices se ressentait sur les tournages. Pour survivre aux 16 heures de tournage quotidien du Magicien d’Oz, Judy Garland, âgée d’à peine 16 ans et déjà exténuée par sa carrière, était sous médication. “C’était courant de les shooter aux barbituriques, de leur faire des injections d’adrénaline. Il y avait souvent un médecin sur les plateaux pour les booster, leur couper la faim. En plus, on les faisait boire quand elles n’allaient pas bien, précise Julia Kuperberg.

Ils mettaient les femmes en compétition, les comparaient sans cesse, ce qui était un moyen de les dévaloriser mais aussi de les diviser.

Et puis il y avait les manipulations. “Ils étaient malins, ils mettaient les femmes en compétition, les comparaient sans cesse, ce qui était un moyen de les dévaloriser mais aussi de les diviser. La sororité n’était pas un mot à la mode à l’époque. Et puis il y avait les abus des hommes: les attouchements, les agressions. Sur le tournage du Magicien d’Oz, Judy Garland aurait été giflée par le réalisateur du film et touchée par de nombreux acteurs. Elles devenaient fragiles et vulnérables, développaient des maladies mentales incomprises par la médecine de l’époque et étaient considérées comme des alcooliques avec qui on ne pouvait plus travailler. Quel que soit leur état de santé mentale et physique, arrivées à 38 ans, elles étaient mises au ban. Trop vieilles. “C’était des produits marketing, explique Clara Kuperberg. Quand elles arrêtaient de rapporter de l’argent, leur contrat était terminé. Et on se fichait pas mal de ce qui leur arrivait. Et ce qui leur arrivait était immanquablement des overdoses, les tentatives de suicide, les troubles mentaux. “Marilyn Monroe, Rita Hayworth, Jean Turner, Elizabeth Taylor, Bette Davis, Joan Crawford, Vivian Leigh On ne peut pas en citer une qui ait bien fini, ajoute Clara Kuperberg.

 

À Hollywood, rien n’a changé

On commence aujourd’hui à parler de la vie de ces actrices -parce que les membres de leur Hollywood sont décédés, parce que #MeToo a libéré la parole- mais il reste encore beaucoup de non-dits selon les deux réalisatrices. Notamment sur la vie des actrices d’aujourd’hui. “Ce n’est pas fini, mais ce qui se passe aujourd’hui, nous le saurons dans 20 ans, estime Julia Kuperberg. De nos jours, ce ne sont plus les hommes à la tête des studios qui exercent leur pouvoir sur les actrices, les manipulent, les obligent légalement à jouer dans des films qu’elles ne souhaitent pas faire ou les mettent au rebut, mais leurs agents et agentes. “Elles n’appartiennent plus à un seul homme mais à des agents. Je ne suis pas sûre que les choses aient beaucoup changé finalement, déplore-t-elle. D’autant que l’objectification des femmes et le jeunisme demeurent. “Les choses sont peut-être même pire maintenant car elles peuvent désormais changer de visage avec la chirurgie moderne. Cela peut déclencher des troubles psychologiques, de la dysphorie, insiste-t-elle. C’est d’ailleurs intéressant que Renée Zellweger interprète Judy Garland dans Judy. Elle qui est revenue sur le devant de la scène il y a quelques années, méconnaissable à force d’opérations et d’injections, elle que la société a critiqué vivement pour ce changement d’apparence. “Ce n’est pas par plaisir que leur salaire passe dans les injections, s’insurge Clara Kuperberg, cela ne les amuse pas de ressembler à ça. Elles sont très claires: sans ça, elles ne travaillent pas. C’est une demande de leurs agents. Et sa sœur d’enchaîner: “Tout le monde tape sur les actrices qui ont fait du botox. On s’attaque toujours aux femmes, mais jamais à la cause. Qui décide que vieillir pour une femme, c’est moche?

 

Derrière Hollywood, des hommes

On entend toujours ‘Hollywood a fait ci’, ‘Hollywood a fait ça’, mais c’est qui Hollywood? Il faut nommer les responsables, rappelle Julia Kuperberg. Ces femmes ont été broyées par un système masculin, par les hommes qui étaient en place à l’époque. Mais la réalisatrice est claire, elles n’ont pas été maltraitées par quelques mauvais hommes que l’on peut virer mais par un système patriarcal. “Tout le monde était complice, du patron de studio à l’agent en passant par la ou le manager, insiste-t-elle. Et de conclure: “Rien ne changera si on ne dénonce pas ce système dicté par les hommes.

Aline Mayard 


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