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Comment le polar est devenu féministe

Le polar, genre extrêmement codifié et associé à une certaine idée de la virilité, se réinvente ces dernières années pour raconter l’expérience plurielle et complexe des femmes.
La Fille du train © 2016 Constantin Film Verleih GmbH
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Si l’on vous demandait de citer un auteur ou une autrice de polar, il est probable que vous pensiez à Agatha Christie. L’histoire du genre est jalonnée de ces noms de femmes qui ont eu un succès fulgurant: Christie mais aussi Mary Higgins Clark, Patricia Cornwell, ou Fred Vargas en France. Ces dernières années, plusieurs polars sombres écrits par des femmes ont été dans la liste des best sellers internationaux comme La Fille du train de Paula Hawkins ou Gone Girl de Gillian Flynn. Pourtant, le genre est inéluctablement associé à une figure masculine: celle du détective solitaire, séparé de sa femme, qui enchaîne les cigarettes et passe ses nuits sur la trace des criminels.

 

Connivence sexiste 

Ce constat, la professeure et autrice Caroline Granier l’a fait maintes fois. Au début de son essai À armes égales, Les femmes armées dans les romans policiers contemporains, paru en 2018 aux éditions Ressouvenances, elle suggère de faire passer le test de Bechdel à nos polars préférés. “Je me suis lassée, écrit-elle, de cet univers essentiellement pensé au masculin, où nombre d’auteurs usent de connivence avec LE lecteur et, par le biais du personnage principal, tiennent des propos souvent sexistes ou misogynes sans être contredits par quiconque. Les autrices de polar auraient-elles été minoritaires ou absentes de l’histoire du roman policier? Pas du tout, affirme Caroline Granier. Simplement, comme dans le reste de l’histoire littéraire, elles ont été invisibilisées. “Nous vivons dans une société patriarcale où les hommes se sont emparés de la culture, explique-t-elle. Dans le polar, nous pouvons voir cela de manière évidente puisque pendant longtemps il a été la chasse gardée des hommes, un genre vu comme viril, avec des détectives masculins qui vont sauver le monde. Des femmes qui écrivent des polars, il y en a toujours eu. Simplement elles ont été absentes des anthologies, sous-estimées, peu interviewées et mises en avant. Ce problème est présent dans toute la littérature, mais pose un enjeu particulier dans le polar, continue Caroline Granier. Ce genre est très codifié et les auteurs y parlent de violences, de mort, de crimes sexuels, or par leur statut social et leur place dans la société, les femmes ont un point de vue différent sur ces sujets. Et en tant que lectrice, j’ai souvent été dérangée par le fait que le héros masculin s’identifie parfois au meurtrier plus qu’à la victime, qui est souvent une femme. Dans son essai, Caroline Granier décortique toutes les catégories de femmes qui ont donné corps à un polar qui s’éloignerait de ces clichés poussiéreux et casseraient cette connivence sexiste: les femmes détectives, les femmes armées et les femmes violentes, comme peuvent l’être les héroïnes de Gillian Flynn. Tous ces personnages féminins sont venus au fil des années habiter cette branche nouvelle du genre: le polar féministe.

Le genre a cela de particulier qu’il permet de traiter de questions sociales, de montrer ce qui agite la société.”

Le polar est une écriture de genre, dans laquelle on travaille beaucoup sur le cliché et sur les images sociales, nous explique Nathalie Démoulin, responsable de la collection Rouergue noir aux éditions du Rouergue. Le genre a cela de particulier qu’il permet de traiter de questions sociales, de montrer ce qui agite la société.” La place des femmes dans la société, le statut des victimes, les inégalités de genre en font partie. “La place faite aux femmes est de plus en plus importante chez les hommes comme chez les femmes, continue l’éditrice qui accompagne Valentine Imhof ou Claire Raphaël. Je vois émerger des personnages féminins très différents de ce qui existait il y a une dizaine d’années, elles sont dans l’action.

Un sentiment partagé par Violaine Chivot, une jeune éditrice de 34 ans qui s’occupe avec Carla Briner des célèbres éditions du Masque et qui impulse une ligne engagée au sein de la maison. Pendant le confinement, elle a mis en avant ses autrices françaises Louise Mey, Nathalie Sauvagnac et Gabrielle Massat dans un podcast intitulé Conversation dans le noir. “Je vois le polar comme un genre qui intègre une critique sociale, explique Violaine Chivot. Le genre parle aujourd’hui beaucoup des inégalités hommes/femmes. Avant, la société était encore plus machiste et sexiste et cela se répercutait dans la littérature en général et donc dans la littérature de genre. Même s’il est toujours difficile de se dire féministe aujourd’hui, le féminisme est devenu un sujet plus grand public.

Jusqu’au début des années 70, les femmes n’avaient pas accès à tous les grades policiers, explique Caroline Granier. À l’époque, mettre une femme dans un rôle de flic, cela aurait donc été de la pure science-fiction!

Si au moment de #MeToo, les médias se sont empressés de mettre en avant ces polars mettant en scène des personnages féminins plus complexes, le polar féministe ne date pas d’hier. “Il y en a toujours eu mais jusqu’au début des années 70, les femmes n’avaient pas accès à tous les grades policiers, explique Caroline Granier. À l’époque, mettre une femme dans un rôle de flic, cela aurait donc été de la pure science-fiction! À partir des années 70, les femmes ont eu accès à la violence légale et cela a changé beaucoup de choses. Elles étaient légitimes à défendre la société. Les personnages de femmes flics ont donc fait leur apparition. Puis dans les années 90, il y a eu la vague des autrices à la Virginie Despentes avec des héroïnes qui veulent tout faire comme les hommes et qui s’emparent de la violence. Il y a ensuite eu toute une vague de polars, notamment aux États-Unis, dans lesquels les autrices devaient conjuguer leur vie de famille et leur carrière… Le polar suit l’évolution des mœurs de très près.

Caroline Granier est cependant d’accord pour le dire: cette tendance s’accélère grandement. Depuis une dizaine d’années, Nathalie Démoulin a ainsi vu arriver dans les manuscrits qu’elle épluche des personnages féminins qui ne sont plus “des rôles figés comme la bonne épouse de Maigret, qui collent à la réalité du terrain. En mars dernier, elle a publié Les Militantes de Claire Raphaël, un premier roman impressionnant de maîtrise qui raconte le quotidien d’une experte en balistique enquêtant sur le meurtre d’une militante contre les violences faites aux femmes. “J’exerce un métier qui est traditionnellement très masculin, explique Claire Raphaël. En balistique, il y a très peu de femmes. J’avais à cœur de créer ce personnage qui exerce ce métier d’homme et qui n’est pas nécessairement très sûre d’elle-même, qui connaît ses propres limites tout en étant rigoureuse et persévérante. Quand on travaille dans un milieu d’homme on doit trouver sa place dans une ambiance et une atmosphère régie par des codes particuliers.

 

Place aux victimes 

Véritable antidote au polar machiste, son livre est peuplé de femmes: l’héroïne Alice mais aussi les victimes à qui elle donne une place prépondérante. L’enquête vise aussi à les comprendre, à les faire exister et à questionner la structure patriarcale dans laquelle elles existent. “Pendant longtemps le roman noir s’est intéressé à la personnalité du détective qui était souvent un homme, explique encore Claire Raphaël. Je voulais laisser une place importante aux victimes, à ces femmes qui portent leurs idées et leurs convictions. Paru en janvier dernier, La Deuxième femme de Louise Mey se place aussi du côté des victimes en racontant avec beaucoup de force les mécanismes de l’emprise. Déjà autrice des Ravagées et des Hordes invisibles (parus aux éditons Fleuve noir), qui suivaient les histoires de deux flics d’une brigade des crimes et délits sexuels, Louise Mey a voulu continuer son cheminement féministe dans le polar. “J’ai voulu écrire des romans policiers où les victimes étaient de vraies victimes, explique-t-elle. Avec une histoire, un nom, une existence. Où l’on évoque les violences systémiques faites aux femmes. Tout comme dans le roman de Valentine Imhof Par les rafales (éditions du Rouergue), la connivence qui se jouait entre le détective, le criminel et le lecteur masculin est enfin stoppée nette. La relation qui se noue est bien plus complexe.

“Il est logique que le polar soit de plus en plus féministe, antiraciste, antivalidiste…

Doit-on pour autant penser que le changement entamé est général? Caroline Granier salue quelques évolutions de taille. Les derniers ouvrages de l’auteur de best-sellers Michael Connelly étaient par exemple portés par un très beau personnage féminin. Pour Nathalie Démoulin, le genre est aussi de plus en plus décloisonné. “Le polar est un genre de moins en moins confiné dans les rites et la mythologie, explique-t-elle. Les écritures sont de plus en plus exigeantes, variées et riches.” Les clichés ont la peau dure mais le changement se fait sur la durée. “Le polar est un miroir de la société, dans le positif comme dans le négatif, analyse Violaine Chivot. Il reste donc des représentations très stéréotypées mais je sens que les choses évoluent. Pour moi il est logique que le polar soit de plus en plus féministe, antiraciste, antivalidiste…Autant d’horizons à explorer pour la génération d’autrices qui est prête à prendre la relève.

Pauline Le Gall


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