culture

Confinement: ces séries doudou vers lesquelles on revient inlassablement

Malgré l’offre pléthorique disponible sur Netflix et autres plateformes de visionnage, les séries que l’on connaît déjà sont souvent celles vers lesquelles on se dirige naturellement. Recherche d’effet doudou, attachement aux personnages et nostalgie d’un temps meilleur: nous vous expliquons le pouvoir qu’ont ces séries sur les téléspectateurs. 
“Friends” © FR_tmdb
“Friends” © FR_tmdb

“Friends” © FR_tmdb


Netflix ne connaîtra pas la crise. La plateforme de streaming vient d’enregistrer le meilleur trimestre de son histoire, avec près de 16 millions de nouveaux abonné·e·s entre janvier et mars 2020. Malgré l’interruption des tournages, qui va affecter le catalogue de la fin d’été et de l’automne, il est peu probable que ses recettes soient affectées: Même s’il y a des séries-événements qui cartonnent, comme La Casa de Papel, sur le long terme, les séries les plus regardées en streaming sont les plus anciennes, assure Anne Sweet, docteure à Paris III spécialiste de l’interaction entre produit médiatique et consommateur·trice. En dépit de l’offre sans cesse renouvelée, nous aurions donc tendance à aller vers ce que l’on connaît déjà par coeur. Dès qu’on a su qu’on allait être confiné·e·s, j’ai fait en sorte d’avoir à disposition l’intégrale de Vampire Diaries et de Gossip Girl, rapporte par exemple Sarah, professeure d’histoire de 25 ans. 

 

Madeleines de Proust télévisuelles

Comme de vieux copains ou copines que l’on est enchanté·e de revoir et avec lesquel·le·s on va discuter du temps passé pendant des heures, nous développons, avec certaines séries, une relation particulière.Je connais tous les personnages, je suis attachée à eux, ils font, en quelque sorte, partie de mon quotidien, commente Sarah. On s’identifie, on vit leurs histoires et on se dit que s’ils réussissent toujours à s’en sortir, il n’y a pas de raison pour que ça ne soit pas notre cas. Dans une période où l’incertitude règne en maître, le choix d’une série connue, adorée et familière rassure et réconforte. Le re-visionnage d’une série ancienne nous transporte dans l’époque où nous l’avons découverte, qui, notamment en ce moment, nous paraît beaucoup plus douce que le quotidien, souligne Anne Sweet. Vampire Diaries, pour Sarah, c’était le rituel du samedi après-midi, après le lycée, avec ma mère: telle une madeleine de Proust télévisuelle, il suffit qu’elle entende le générique pour se retrouver dans cette époque bénie où rien n’était bien compliqué. Avec le temps, les séries sont devenues des repères spatio-temporels, associés à des moments de vie des spectateur·rice·s, qui vont lier leur histoire à celle des protagonistes -d’où le succès des reboots et spin-off qui, bien que la série originale soit terminée depuis des années, nous replongent dans son univers. Quand je me suis séparée de mon ex, j’ai re-regardé Les Frères Scott, se souvient par exemple la jeune femme. Il y est souvent question d’amour, c’est facile de s’identifier.

Vampire Diaries © FR_tmdb

Identification et nostalgie seraient donc les ingrédients nécessaires à l’effet “doudou” d’une série -même s’il s’agit par définition de quelque chose de très personnel, pouvant varier entre les séries cultes ou moins mainstream, rappelle Katharina Niemeyer, professeure à l’université du Québec et coautrice de l’ouvrage (à paraître) Nostalgies contemporaines: Médias, cultures et technologies. En temps de crise, individuelle ou collective comme celle du Covid-19, ce sont les séries qui créent un confort personnel et qui permettent de s’enfuir momentanément du quotidien qui vont nous apporter du réconfortbonus si l’on peut les suivre sans avoir à s’engager pleinement dans le visionnage. Vive alors les Friends, How I met your mother et autres sitcoms où les problèmes du quotidien se règlent en un ou deux épisodes. La force de ce type de série, c’est qu’il n’y a pas d’intrigue qui s’étale dans le temps, analyse Anne Sweet. À l’époque où elles sont sorties, elles passaient à heures fixes à la télévision. Il fallait faire en sorte qu’un·e nouveau·velle téléspectateur·rice puisse suivre sans trop de problème.

 

Des habitudes de visionnage dictées par les acteurs économiques

A contrario, les séries modernes, plus esthétiques, plus cinématographiques, nécessitent en général une certaine concentration pour suivre l’intrigue -qui s’étale sur plusieurs saisons. Ce qu’il ne faut pas perdre de vue, c’est que les séries sont avant tout des produits de consommation, rappelle Anne Sweet. Nos habitudes de visionnage sont donc intrinsèquement liées à l’évolution de l’économie des séries.Il y a évidemment un avant et un après Netflix: à l’époque de la télévision, une bonne série devait être composée de courts mais multiples épisodes, pour pouvoir être visionnée à la télévision sans que les coupures pub n’entament la compréhension.Avec Netflix, HBO, Amazon Prime et autres, les mini-séries, d’une dizaine d’épisodes, plus longs et à la photographie léchée, se sont multipliées, commente Anne Sweet. Les plateformes de VOD doivent justifier leur prix, et pour cela, elles investissent dans la production.On promet alors aux spectateur·rice·s, qui attendent d’une saison à l’autre le dénouement d’une intrigue, des séries toujours plus qualitatives -ainsi, personne ne rechigne pas à payer son abonnement. On constate toutefois qu’il y a une tendance à la nostalgie dans l’esthétique des séries: Stranger Things, Riverdale ou Sex Education jouent sur des codes visuels qui ne sont pas ceux de 2020, mais plutôt des années 80, par exemple.

La drague féministe, ça ressemble à quoi?

Sex Education, © Sam Taylor/Netflix

Malgré ce tour de force et le succès qu’il engendre, les séries les plus regardées dans la durée restent les grands classiques, insiste la chercheuse. Lorsque Netflix a été menacé de retirer Friends par les producteurs, les abonné·e·s ont énormément protesté. Ça aurait été très dommageable pour l’économie de la plateforme, estime-t-elle. Pour cause: celles et ceux qui paient les abonnements sont, en grande majorité, des actif·ve·s de 30 à 40 ans -qui ont donc grandi avec cette série. Il ne faut pas sous-estimer l’aspect générationnel des séries dans l’attachement que développe les téléspectacteur·rice·s, commente Anne Sweet. C’est d’ailleurs ce qui participe de l’effet doudou: les séries sont devenues des éléments culturels, et permettent à chaque génération de développer des références communes. C’était d’autant plus vrai avant le streaming, où la diffusion d’un épisode était un rendez-vous, souligne la spécialiste. On devait se rassembler pour le regarder à une certaine heure, ou se passer les DVD. Et il y avait moins de choix, donc forcément, tout le monde regardait la même chose et en parlait ensemble.

En période de confinement, se replonger dans d’anciennes productions permet donc de rappeler ce lien, voire de partager quelque chose avec nos proches cloîtrés loin de nous.Je me suis remise à Vampire Diaries et à Gossip Girl avec des copines, témoigne Sarah. On adore débriefer sur FaceTime, se rendre compte qu’on n’a plus la même vision des choses qu’à l’époque où on a regardé pour la première fois ces séries. Mais depuis l’avènement du streaming, la télévision est devenu un non-événement: chacun·e peut visionner sa série de choix, sans calendrier prédéfini. Cela veut-il dire qu’il n’y aura plus de séries cultes, appelant à la nostalgie dans 10, 15 ou 20 ans? L’avenir nous le dira, tranche Katharina Niemeyer. Ce qui est certain, c’est que nos goûts en la matière seront dictés par les plateformes comme Netflix, puisque ce sont elles qui choisiront celles qu’elles mettent à disposition.

Noémie Leclercq


2. 5 films Cheek à voir au mois d’août 

Nos héroïnes de cinéma du mois d’août sont des pré-ados, des femmes, des mères et mêmes des grands-mères, toutes liées par cette même envie: pouvoir exprimer leur désir, sans être entravées par la société, la religion ou l’entourage. 
“Friends” © FR_tmdb - Cheek Magazine
“Friends” © FR_tmdb