culture

Dans “Black Power”, Sophie Rosemont rend hommage aux pionnières de la pop culture noire américaine

Après Girls Rock, Sophie Rosemont se plonge cette fois dans la pop culture noire américaine dans un livre, Black Power, qui explore les liens entre culture, activisme et histoire. Rencontre.
Janelle Monaé, héritière des icônes de la pop culture afro-américaine, Instagram / @janellemonae
Janelle Monaé, héritière des icônes de la pop culture afro-américaine, Instagram / @janellemonae

Janelle Monaé, héritière des icônes de la pop culture afro-américaine, Instagram / @janellemonae


La journaliste Sophie Rosemont (collaboratrice de Cheek Magazine) aime bien dérouler des fils. Elle a d’abord suivi celui de sa passion pour Courtney Love et Aretha Franklin pour écrire Girls Rock, une galerie de portrait passionnante des femmes dans le rock. Et puis, en écrivant sur la pionnière du genre Sister Rosetta Tharpe, elle a commencé à remonter le courant de sa passion pour la culture afro-américaine, pour la prose de James Baldwin, le hip hop de son adolescence et les disques de blues et de soul qui tournaient non-stop chez ses parents.

De cette passion dévorante est né Black Power, un beau livre de près de 200 pages, riche en photographies, en archives et en portraits qui vient de paraître chez GM éditions. Sophie Rosemont y raconte l’itinéraire de disques, de films et de livres engagés et raconte une histoire des États-Unis par le biais de la pop culture. On y découvre des figures connues ou moins connues, de la Harlem Renaissance au cinéma de la Blaxploitation jusqu’aux talk-show d’Oprah Winfrey. La journaliste y raconte les violences policières, les marches pour les droits civiques et la manière dont ils se sont inscrits dans de grandes œuvres inoubliables.  Et l’autrice n’oublie ni les femmes, ni les grandes figures afro-féministes qui ont marqué la culture américaine. Interview.

 

Quel est le point de départ de ce livre?

J’ai grandi avec des parents qui écoutaient beaucoup de musique, notamment de la soul et du blues, et j’avais une passion pour Aretha Franklin, qui est vraiment la première figure féminine qui m’ait marquée dans la musique. Je suis aussi une enfant du hip hop, étant née en 1979, l’année où le premier gros tube hip hop est sorti, Rapper’s Delight de Sugarhill Gang. Plus tard, mes études littéraires à la Sorbonne m’ont offert une autre porte d’entrée dans cette culture. J’ai lu beaucoup de littérature africaine américaine: James Baldwin, Richard Wright, Toni Morrison… Toutes ces affinités ont pris racine dans cet ouvrage. Je trouve que cette culture est extrêmement importante par sa vitalité, son côté sociétal. Elle est passée par toutes les phases de reconnaissance ou méconnaissance et pourtant elle ne cesse de se renouveler, de se réinventer.

 

 

Quels ponts dresses-tu entre ton précédent livre, Girls Rock, et Black Power?

Girls Rock avait pour but de rendre visible le récit des femmes du rock’n’roll, qu’elles soient méconnues ou très populaires. Parmi elles, il y avait Sister Rosetta Tharpe, une femme noire, pauvre, qui a branché la guitare avant tout le monde, dans les années 30. Beaucoup d’artistes se sont inspiré·e·s d’elle. Elle n’a pourtant été intronisée au Rock and roll Hall of Fame qu’en 2018. En travaillant sur d’autres artistes noires comme Gladys Bentley ou Big Mama Thornton, je me suis rendu compte à quel point il était difficile, après l’esclavage et pendant la ségrégation, pour elles, de faire entendre leurs voix. Surtout lorsqu’elles étaient engagées. Et puis le point de rencontre entre Girls Rock et Black Power, c’est Aretha Franklin, qui est dans les deux livres!

“Toutes ces artistes nous disent que c’est aussi par la femme que l’homme noir a accédé à sa liberté, aussi fragile soit-elle.”

Tu portes un intérêt constant au féminisme, à la place des femmes dans chaque mouvement…

Oui, dans Girls Rock il n’y avait que des femmes, et dans Black Power, la majorité des artistes sont masculins. Mais j’ai quand même voulu mettre en valeur des femmes comme Betty Davis, qui a eu le malheur d’être la femme de Miles Davis. Elle a été limitée à être “l’épouse de” alors qu’elle a fait des disques formidables. J’avais aussi envie de rappeler le rôle important des femmes, notamment dans la lutte pour les droits civiques. Il n’y a pas eu que les veuves de Martin Luther King et Malcolm X dans ce mouvement. Certaines militantes ont mis leur vie en danger et l’ont payé très cher.

Est-ce encore plus difficile d’être une femme engagée?

Il y a une forme de double peine. Bessie Smith par exemple a réussi sa carrière grâce à d’innombrables tournées, elle a eu une vie démentielle, mais elle a souffert dix fois plus que les bluesmen noirs. Beaucoup d’artistes expliquent que le féminisme et les droits civiques sont liés. L’afroféminisme d’artistes comme Solange, Janelle Monae ou Beyoncé puise son inspiration chez Sonia Sanchez, Maya Angelou, Toni Morrison, Betty Davis ou l’afrofuturisme. Toutes ces artistes nous disent que c’est aussi par la femme que l’homme noir a accédé à sa liberté, aussi fragile soit-elle. Et il doit la respecter, accepter son émancipation s’il veut être, lui, totalement affranchi de la suprématie blanche. Car, nous le savons bien, le patriarcat est un moyen d’oppression très puissant. C’est ce qu’a défendu Angela Davis, et cela reste d’actualité.

 

 

Tu mets en avant des œuvres assez méconnues de femmes comme Kathleen Collins ou Cheryl Dunye (qui a réalisé The Watermelon Woman). Tu avais à cœur de donner de la visibilité à ces femmes injustement effacées du canon littéraire ou de l’histoire du cinéma?

Oui, j’avais envie de donner de la visibilité à des femmes comme Lorraine Hansberry, qui a été la première femme à Broadway. Ou comme Fannie Lou Hammer, figure de la lutte des droits civiques, qui a milité toute sa vie et a prononcé des discours très importants. Ce sont vraiment des femmes dont la vie ou les œuvres n’ont pas été reçues et reconnues à leur juste valeur. Je n’ai pas la prétention de plaider leur cause, mais j’ai envie de raconter leur histoire.

“La pop culture se nourrit du passé.”

Tu soulignes tout au long du livre les liens qui existent entre passé et présent, avec des artistes qui pratiquent beaucoup la citation. C’est un aspect propre à cette culture engagée? 

La pop culture se nourrit du passé, c’est le principe même du sample dans le hip hop. Dans chaque disque, il y a des pistes multiples à remonter. La généalogie et la mythologie de chaque œuvre est extrêmement riche. Beaucoup d’artistes d’aujourd’hui continuent cette tradition de la citation comme Solange, qui met en valeur la figure de l’ancêtre, Beyoncé ou Sudan Archives qui est moins connue et qui emprunte non seulement à la culture africaine américaine mais aussi à la musique classique pour un résultat vraiment épatant. Avec Girls Rock, j’ai par exemple découvert à quel point le ballroom américain des années 90 et les nouveaux rappeurs LGBTQ étaient influencés par la Harlem Renaissance (Ndlr: mouvement culturel né à Harlem dans les années 20). Je l’avais découvert grâce à Gladys Bentley, une femme hallucinante qui se serait mariée à une femme blanche dans les années 20.

Quelle artiste représenterait, pour toi, la vitalité de cette pop culture afro-américaine?

J’aime beaucoup Janelle Monáe qui est pour moi l’une des plus belles incarnations de la pop culture noire américaine aujourd’hui. Elle multiplie les emprunts tout en construisant son propre langage. Elle est aussi très engagée et très pop, ce que je trouve magique. Dans les années 60, les artistes pouvaient être soit l’un soit l’autre. Tout le monde ne s’appelait pas Sam Cooke ou Aretha Franklin. Janelle, elle, est féministe, militante, pop, star, elle déconstruit les notions de genre. Elle est comme étrangère à toutes les normes.

Propos recueillis par Pauline Le Gall


1. Covid-19: Le monde du spectacle va-t-il survivre au nouveau couvre-feu?

Entre le confinement, l’application des mesures sanitaires dans les salles de spectacles et la mise en place d’un couvre-feu en Ile-de-France et dans les grandes métropoles, le monde de la culture souffre. Enquête. 
Janelle Monaé, héritière des icônes de la pop culture afro-américaine, Instagram / @janellemonae - Cheek Magazine
Janelle Monaé, héritière des icônes de la pop culture afro-américaine, Instagram / @janellemonae

2. Les séries Cheek qui vont sauver notre automne 2020

Passage à l’heure d’hiver, couvre-feu, baisse des températures… voilà une poignée de séries à regarder sous la couette ces prochaines semaines. 
Janelle Monaé, héritière des icônes de la pop culture afro-américaine, Instagram / @janellemonae - Cheek Magazine
Janelle Monaé, héritière des icônes de la pop culture afro-américaine, Instagram / @janellemonae

3. Cœur de Pirate dézingue en chanson les préjugés sur la beauté des femmes

Cœur de Pirate revient avec un puissant plaidoyer pour une beauté décomplexée, loin des diktats du sourire imposé.   
Janelle Monaé, héritière des icônes de la pop culture afro-américaine, Instagram / @janellemonae - Cheek Magazine
Janelle Monaé, héritière des icônes de la pop culture afro-américaine, Instagram / @janellemonae

4. Louise Bourgoin aimerait voir plus de mères complexes au cinéma

L’actrice Louise Bourgoin est à l’affiche de L’enfant rêvé, de Raphaël Jacoulot. Elle était enceinte sur le tournage et nous a parlé de ses attentes quant à la représentation des femmes, mères ou non, au cinéma. 
Janelle Monaé, héritière des icônes de la pop culture afro-américaine, Instagram / @janellemonae - Cheek Magazine
Janelle Monaé, héritière des icônes de la pop culture afro-américaine, Instagram / @janellemonae

5. Les 5 films Cheek à voir cet automne

De la comédie, du thriller, de l’aventure: voici nos 5 films à voir pour faire passer l’automne 2020.
Janelle Monaé, héritière des icônes de la pop culture afro-américaine, Instagram / @janellemonae - Cheek Magazine
Janelle Monaé, héritière des icônes de la pop culture afro-américaine, Instagram / @janellemonae

6. Le clit test va-t-il révolutionner le sexe à l'écran?

On a beau le chercher, le clitoris reste un grand absent de la sexualité à l’écran. Le clit test devrait aider à le rendre visible. 
Janelle Monaé, héritière des icônes de la pop culture afro-américaine, Instagram / @janellemonae - Cheek Magazine
Janelle Monaé, héritière des icônes de la pop culture afro-américaine, Instagram / @janellemonae