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Faïza Guène: “J’aimerais qu’on me définisse par mon style, pas par mes origines”

Pour la sortie de son cinquième roman, Millenium Blues, chez Fayard, on s’est entretenues avec Faïza Guène. 
© Philippe Matsas/Leemage/Editions Fayard
© Philippe Matsas/Leemage/Editions Fayard

© Philippe Matsas/Leemage/Editions Fayard


Révélée en 2004 à l’âge de 19 ans avec Kiffe kiffe demain, best-seller vendu à plus de 400 000 exemplaires, Faïza Guène, 32 ans, revient aujourd’hui avec son cinquième roman, Millenium Blues, dans lequel elle jette un regard affûté et drôle sur les évènements qui ont marqué le début du millénaire et sur la génération des trentenaires.

Alors que le marché de l’édition impose souvent aux auteur·e·s de fournir au moins un titre par an, ton dernier roman remonte à 2014 et en quatorze ans, tu as publié seulement cinq livres. La lenteur est-elle un choix?

Je me sens totalement extérieure à ce type d’enjeu. Je n’ai jamais pu me contraindre à publier à un rythme particulier et je ne m’en préoccupe pas. J’ai une écriture intuitive et spontanée qui surgit et que je ne peux absolument pas forcer. Décider de me mettre chaque matin à 8h devant mon ordinateur serait beaucoup trop scolaire pour moi. Je laisse donc l’inspiration venir et tant pis si parfois je n’écris pas pendant plusieurs mois.

Tu dédies ce roman à ta fille. Or, de Virginia Woolf à Françoise Sagan, l’histoire de la littérature témoigne de la difficulté à concilier maternité et création. Ces deux rôles ne sont donc pas contradictoires pour toi?

Absolument pas. Cette problématique dépasse d’ailleurs le cadre strictement féminin. Cet antagonisme s’inscrit dans l’idée générale que l’on se fait des écrivain·e·s perçu·e·s comme des êtres coupés du monde, solitaires, hors de la vie. Comme si pour les romancier·e·s, le quotidien était un gros mot. Pour ma part, il fait partie de ma vie, et d’ailleurs ma littérature se nourrit de la vie sous tous ses aspects. Loin de tarir mon inspiration, devenir mère a au contraire alimenté mon écriture.

Ce roman se lit comme un double journal, celui de l’héroïne trentenaire Zouzou, doublé de la chronique plus large de la fin des années 90 et du début des années 2000. Comment t’est venue l’idée de ce récit à la fois individuel et collectif?

Si le terreau de ce livre est le souvenir fort que j’ai gardé de certains évènements qui ont marqué mon adolescence et ma jeunesse, j’ai d’abord bâti le récit à partir du personnage de Zouzou qui a le même âge que moi, plus qu’à partir de l’actualité du millénaire. Mais le déclic s’est surtout produit après avoir vu un reportage sur des adolescents de 15 ans qui s’exprimaient sur les attentats qui ont touché la France en 2015. L’un des jeunes disait “Je suis né en 2001, je suis né avec les attentats”. Cela m’a émue et donné à réfléchir. J’ai réalisé que lorsque j’avais 15 ans, je ne vivais pas tout à fait dans le même monde. À travers Zouzou, j’ai voulu évoquer les jeunes nés dans les années 80 qui constituent une génération transitoire, au niveau des codes, des valeurs et de l’environnement, entre celle qui l’a précédée et celle qui la suit.

“La génération issue des années 80 incarne une nouvelle manière de vivre, d’aimer, de consommer et en effet de communiquer.”

Le nouveau millénaire, c’est aussi ou l’explosion des communications avec le fameux forfait illimité “millenium”, qui donne en partie son titre au roman, et la multiplication des réseaux sociaux…

La génération issue des années 80 incarne une nouvelle manière de vivre, d’aimer, de consommer et en effet de communiquer. La conséquence de ces bouleversements, textos et mails illimités, réseaux sociaux, c’est une révolution au niveau de la langue. Or ce qui, entre autres, sépare les générations, c’est la manière de parler, de s’exprimer, induite par ces nouveaux modes de communication, avec un vocabulaire et des formulations parfois incompréhensibles pour les plus vieux.

Le roman débute par un accident dramatique. Alors qu’elles sont toutes les deux en voiture, Carmen, 22 ans, la meilleure amie de Zouzou, percute une jeune femme à scooter et la tue. Elle débute sa vie d’adulte avec une mort sur la conscience et une culpabilité tenace. Était-ce une façon de remettre en cause la supposée insouciance de la génération Y?

Exactement. Commencer sa vie par un accident donne une gravité éternelle. Je souhaitais montrer comment on traverse une époque en ayant vécu un événement pareil. C’était aussi pour moi l’occasion de creuser des thèmes déjà abordés dans mes précédents romans comme le destin, le hasard, et comment on se sort ou non de tout cela.

Tu décris Zouzou comme une fille ordinaire, “moyenne en tout”. Née d’un couple mixte -père d’origine algérienne, mère française- et issue d’une famille de la petite classe moyenne frappée par le chômage au tournant des années 2000, elle choisit d’ailleurs un métier quelconque mais sûr, “l’aide à la personne”. Comment as-tu construit ce personnage?

Zouzou prend de l’épaisseur au fur et à mesure du récit mais je ne voulais pas qu’elle soit trop singulière, trop particulière, ni qu’elle soit une représentante type de la génération Y sur un mode revendicatif par exemple. Je voulais en faire une observatrice de l’époque davantage qu’une commentatrice et pour cela il fallait qu’elle soit assez banale.

“Je voulais mettre en scène une amitié féminine qui aille au-delà des clichés habituels.”

Les parents de Zouzou, qui sont pourtant quinquagénaires, sont présentés comme d’éternels ados au point que leur fille paraît souvent plus adulte qu’eux. Est-ce, selon toi, un point commun aux parents des trentenaires d’aujourd’hui?

Je ne peux l’affirmer de manière catégorique n’étant pas sociologue mais pour les besoins du roman, j’aimais bien l’idée que les rôles soient inversés. C’était aussi une manière de raconter la vraie insouciance des générations précédentes qui ont connu le plein emploi, une vie amoureuse souvent libre. Zouzou aime imaginer cette époque comme un paradis perdu. Elle fantasme d’ailleurs sur l’histoire d’amour de ses parents, leurs virées secrètes à mobylette, leurs nuits sous les étoiles à Deauville alors qu’elle n’a connu que leur désamour. Dans le livre, elle dit d’ailleurs: “Je me fiche qu’ils se soient aimés dans le passé, je me fous d’être un fruit de cet amour, j’aurais voulu en être le témoin”.

Malgré la tragédie qui a touché Carmen et sa dépression, celle-ci est un des rares repères stables de la vie de Zouzou. Était-ce une manière de montrer à quel point pour la génération actuelle, dont les parents sont souvent divorcés, les amis sont une famille choisie?

Je voulais mettre en scène une amitié féminine qui aille au-delà des clichés habituels, comme par exemple ces filles qui s’aiment puis se déchirent parce qu’elles tombent amoureuses du même homme. Carmen et Zouzou restent amies malgré le drame. Leur lien est unique et indéfectible. Et en effet les amis, parfois plus que la famille, sont les proches avec qui on traverse vraiment la vie et ses épreuves. Je trouvais intéressant que la seule personne stable dans la vie de Zouzou soit quelqu’un d’instable, de fragile. Le négatif -la mort d’une jeune femme-, scelle leur amitié aussi bien que le positif -la maternité de Zouzou qui va redonner le sourire à Carmen.

Zouzou tombe en effet amoureuse d’Eddy, puis fait un enfant avec ce jeune acteur d’origine gitane très séducteur, qui va la faire beaucoup souffrir. Les histoires d’amour foireuses sont-elles la règle chez les trentenaires?

Je ne sais pas, mais j’aimais l’idée qu’elle se laisse porter et surtout qu’elle reproduise le modèle de sa mère. Cette dernière a épousé un Algérien contre l’avis de sa propre mère et, finalement, elle fait subir le même empêchement à sa fille en désapprouvant cette relation. L’histoire d’amour avec Eddy est une manière pour Zouzou de s’émanciper de sa mère auprès de qui elle étouffe, mais aussi de se punir de tout ce qu’elle n’aime pas en elle, en vivant avec quelqu’un qui va lui faire du mal.

Toujours en se laissant porter par les évènements, Zouzou fait une rencontre déterminante: Simone, la vieille dame dont elle s’occupe, va changer sa vie, puisqu’à sa mort, elle lui lègue son appartement…

Je voulais souligner que même quand on n’est pas dans l’action, la vie est pleine d’accidents malheureux ou heureux. Et la relation d’affection qui se noue entre Zouzou et Simone fait partie de ces accidents heureux puisque c’est cela qui va mettre Zouzou à l’abri, lui donner un ancrage et, indirectement, lui permettre de se construire.

“Comment vivre dans le monde que les générations précédentes nous ont laissé, et que va t-on transmettre aux enfants dans une époque rude marquée par la terreur?”

Le hasard, la reproduction, la détermination sont tes sujets de prédilection. Ici, tu abordes aussi l’insatisfaction, sorte de maladie du siècle. Quand la mère de Zouzou se plaint de sa vie actuelle, sa fille conclut: “même si on donnait aux gens la vie qu’ils voulaient, ils demanderaient à en changer”

Plus que ça, l’insatisfaction, c’est la maladie de l’Homme. Espérer toujours plus, c’est ce qui nous caractérise mais aussi la preuve que l’on possède déjà un certain confort matériel, que l’on ne va pas si mal, même si j’en parle de manière un peu cynique. C’est seulement quand on n’a pas le souci de savoir comment on va finir le mois, où on va dormir et comment on va manger que l’on peut se poser ce genre de questions.

Dans les derniers chapitres de ton livre, tu évoques le terrorisme et le monde inquiétant dans lequel nous sommes désormais contraints de vivre…

Il était intéressant de passer de l’individuel à une perspective plus collective. Au fil du récit, les personnages sont tous passés par une série d’épreuves dont ils finissent par sortir. Mais la question qui se pose ensuite, c’est comment vivre dans le monde que les générations précédentes nous ont laissé, et que va t-on transmettre aux enfants dans une époque rude marquée par la terreur.

Dans cette seconde partie, il y a un chapitre intitulé Les mots que l’on choisit. Justement, comment choisis tu tes mots? Et comment définirais-tu ton style, toi dont on a souvent fait, à tes débuts, un symbole “de la littérature des banlieues”?

À 19 ans, je sortais un peu de nulle part et j’ai été contrainte de me ranger quelque part quand on me posait des questions. “Romancière des banlieues” est terriblement réducteur donc j’ai préféré me définir comme romancière “populaire”, car c’est ce qui me paraissait le plus honnête quand on m’interrogeait. Maintenant, j’aimerais qu’on dise que je fais de la littérature tout court. J’ai trop souvent été cantonnée aux pages société des magazines, où l’on parlait davantage de la surface de mon travail que du fond. Le style, c’est ce qui fait qu’on reconnaît une écriture, une voix. Pour ma part, je privilégie une langue vivante que l’on entend, une certaine forme de légèreté aussi. J’aimerais qu’à ce titre, et maintenant que j’ai publié cinq romans, on me définisse par mon regard et non pas par mes origines géographiques ou sociales.

Propos recueillis par Virginia Bart


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