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Féminisme, anti-racisme, validisme… Comment la littérature Young Adult s’engage

Ce secteur jeunesse en constante progression s’empare de plus en plus de sujets de société qui se font rares dans la littérature générale. 
“The Hate U Give”, le film © Fox 2000 Pictures
“The Hate U Give”, le film © Fox 2000 Pictures

“The Hate U Give”, le film © Fox 2000 Pictures


L’anglicisme fera sûrement bondir les puristes, pourtant en France comme outre-Atlantique, la littérature à destination des jeunes adultes est désormais signalée par le terme Young Adult. Sous cette étiquette dans les librairies vous trouverez des sous-genres aussi différents que la fantasy, la science-fiction, la romance ou la new romance… Depuis la fin des années 90, la littérature pour adolescent·e·s, lue aussi bien par la cible des 12-18 ans que par des adultes de tous âges, a connu un nouvel essor avec les succès de Harry Potter de J.K. Rowling, des Hunger Games de Suzanne Collins, de Twilight de Stephenie Meyer… Puis de The Hate U Give, roman d’Angie Thomas (traduit de l’anglais par Nathalie Bru et publié chez Nathan) paru aux États-Unis en 2017.

The hate u give cover

Ce roman Young Adult raconte avec beaucoup de force l’histoire d’une jeune adolescente noire qui voit l’un de ses amis se faire abattre par un policier lors d’un simple contrôle. Angie Thomas y traite sans détours des questionnements qui agitent son héroïne et notamment de son quotidien de jeune femme noire dans un lycée majoritairement blanc. Le roman est resté cinquante semaines tout en haut de la liste des best-sellers du New York Times confirmant un besoin profond des adolescent·e·s de lire des romans politiques. Une tendance qui n’a de cesse de se confirmer ces dernières années. Le genre s’est emparé de sujets aussi différents et difficiles que le racisme, le harcèlement scolaire, le validisme, la grossophobie, l’homophobie ou la transphobie, quitte à prendre une longueur d’avance sur la littérature générale.

Les maisons d’édition se rendent compte que les lecteurs·rices en ont assez de lire les histoires bien gentilles de petits blancs parisiens!

Elsa Mittelette est libraire et elle tient la newsletter Books By Women dans laquelle elle présente chaque mois des romans, Young Adult (YA) ou non, écrits par des femmes. “J’ai souvent été surprise, témoigne-t-elle, de voir que si je conseille à un·e ado Le journal intime de Georgia Nicolson de Louise Rennison ou The Hate U Give d’Angie Thomas, il ou elle va partir avec ce dernier. Les adolescent·e·s sont de plus en plus engagé·e·s et cela se voit dans leurs choix. Les maisons d’édition se rendent compte que les lecteurs·rices en ont assez de lire les histoires bien gentilles de petits blancs parisiens!

Lire un roman peut aider les adolescent·e·s à se positionner sur certains sujets, explique Dorothy Aubert, responsable de la collection New Way chez Hugo. Elle a publié ces dernières années des romans YA comme Tout près d’ici de Katrina Leno et Blacklistée de Cole Gibsen qui traitent aussi bien de harcèlement scolaire que de féminisme et de transidentité. “Nous allons vraiment vers l’engagement, avec des textes autour du poids de l’image en ligne, des dangers des réseaux, des prédateurs sexuels ajoute-t-elle. L’idée est de ne pas véhiculer des valeurs poussiéreuses aux ados, de changer les prismes de normalité.” Des ados toujours plus avides de lire des histoires diverses. “Nous avons beaucoup de demandes sur la sexualité, avec des personnages LGBTQI+”, explique-t-elle encore. Des demandes auxquelles les auteur·rice·s sont de plus en plus sensibles. “Les auteur·rice·s ont le souci de leur lectorat, explique Véronique Haitse, éditrice à l’école des loisirs et en charge de la collection Medium, à destination des adolescent·e·s. Ils et elles notent ce qu’il se passe d’important dans la société et ils et elles rencontrent leurs lecteurs·rices dans les lycées. C’est le cas de notre autrice Marie-Aude Muraille qui est sans cesse sur le terrain et se met à l’écoute des adolescent·e·s. En règle générale, la présence de sujets de société dans les manuscrits que je reçois est de plus en plus exacerbée.En juin, Medium publie par exemple La Sans visage de Louise Mey qui traite avec beaucoup de justesse du harcèlement. 

 

Un lectorat engagé 

Pour Cindy Van Wilder, autrice notamment des romans YA La Lune est à nous (édition ScriNeo) et Terre de brume (édition Rageot), la représentation doit être une préoccupation centrale pour tou·te·s les auteurs·rices. Régulièrement, sur Twitter, elle fait état de ses recherches sur les sujets qu’elle va aborder dans ses travaux. “Nous nous adressons aux adolescent·e·s, à celles et ceux qui vont forger le monde de demain, explique-t-elle. Aux esprits qui se forment et s’éduquent pendant cette période charnière. A mon sens, en tant qu’autrice mais aussi lectrice de YA, il faut impérativement penser à cette jeunesse quand on parle justement inclusivité et représentation. On a l’opportunité de leur ouvrir par ce biais les yeux sur d’autres réalités, d’autres mondes que le leur, de leur parler de thématiques qu’ils et elles connaissent bien ou au contraire, pas du tout. Non seulement, il faut en parler, mais aussi en parler bien!

La littérature jeunesse et Young Adult, qui représente 13,8% des parts de marché de l’édition selon les chiffres du SNE, est scrutée par un public très attentif. Un lectorat engagé et très actif qui fait entendre sa voix dans ses achats mais aussi sur les réseaux sociaux. L’association We Need Diverse Books, qui œuvre pour une plus juste représentation dans la littérature jeunesse, est née outre-Atlantique d’un hashtag sur Twitter, lancé suite à l’organisation d’une conférence d’auteurs jeunesse à 100% masculins et blancs. Dia Kebe mène ce combat en France via son association Diveka. En marge des conférences et ateliers qu’elle organise, une partie de son travail se fait en ligne, à la fois pour identifier et mettre en avant les auteurs·rices racisé·e·s qui souffrent d’un manque de visibilité, mais aussi pour épingler les maisons d’édition, notamment sur Twitter. Elle nous cite le roman YA Les Sept maris d’Evelyn Hugo de Taylor Jenkins Reid paru aux éditions Milady. “Le colorisme fait partie intégrante de l’histoire et pourtant la couverture montre une femme blanche”, explique Dia Kebe. L’imaginaire YA en France peine encore à dépasser les mêmes images de femmes blanches, minces et valides.

“La représentation est un enjeu politique et les éditeur·rice·s ont une responsabilité envers nous.”

Ce travail de veille est mené également par Nadège Da Rocha qui tient depuis 2017 le blog Planète Diversité, une plateforme sur laquelle elle répertorie des romans YA selon les sujets traités: asexualité, bisexualité, neurodiversité, transidentité, #ownvoice (un hashtag qui permet de signaler qu’un roman a été écrit par une personne concernée par l’histoire qu’elle raconte), handicap… “Les lecteurs·rices de YA sont très présent·e·s sur les réseaux sociaux, explique-t-elle. Ils et elles n’hésitent pas à se faire entendre lorsque quelque chose leur déplaît pour faire bouger les choses.”

Au moment de la mort de George Floyd et des manifestations mondiales contre les violences policières qui ont suivi, Elodie-Aude, une jeune femme de 22 ans qui tient le compte Instagram La Booktillaise, s’est elle aussi servi de sa plateforme pour parler de représentation et dénoncer le milieu encore trop blanc de la littérature YA. “Je parle beaucoup de new romance (NDLR: un sous-genre de la littérature YA) et je peux citer plein de maisons d’édition qui n’ont aucun personnage racisé en couverture, explique-t-elle. Il faut que les maisons d’édition se réveillent: nous existons et nous avons envie d’être représenté·e·s! La représentation est un enjeu politique et les éditeur·rice·s ont une responsabilité envers nous: celle de faire en sorte que nous nous sentions mieux dans notre peau en nous incluant.

 

Le retard français

Beaucoup de maisons d’édition françaises n’ont aucune diversité dans leur catalogue alors que la France est connue pour sa diversité, sur tous les plans”, continue-t-elle. La littérature anglo-saxonne compte un grand nombre de récits explorant des horizons très divers ces dernières années: Does my head look big in This de Randa Abdel-Fattah qui parle d’une jeune fille qui porte le hijab, Beautiful Music for Ugly Children de Kristin Cronn-Mills qui parle de transidentité… Ces récits sont-ils encore inexistants en France? “Cette littérature n’est pas absente mais invisible, estime Nadège Da Rocha. Les livres avec de la diversité que l’on trouve en France restent majoritairement des traductions. Un avis partagé par Dia Kebe. Avec Diveka, elle travaille à une étude sur le milieu de l’édition française. “Il y a très peu de diversité dans les maisons d’édition, explique-t-elle. Il y a aussi beaucoup d’idées préconçues: un livre avec une femme noire en couverture ne va pas se vendre. Je parle du manque de diversité dans la littérature jeunesse mais il s’agit surtout d’un manque de visibilité. Nous avons un vrai retard dans l’édition en France mais de belles choses se passent, simplement on ne les voit pas. La fan fiction a par exemple ouvert la voie à plein d’auteurs et d’autrices et notamment à des personnes racisées.”  

Nadège Da Rocha espère que cette jeune génération sera porteuse d’un changement durable en France. “Je suis beaucoup d’auteurs·rices sur les réseaux sociaux, explique-t-elle. Et je sais que si les choses doivent changer ici, ce sera en grande partie grâce à eux et elles.” Elsa Mittelette estime, elle aussi, que le changement opère et que le succès de The Hate U Give outre-Atlantique a ouvert la voie à de nouvelles opportunités en France même si le changement est encore “bien trop lent. “Les ventes formidables de ce livre ont fait germer l’idée chez certain·e·s éditeur·rice·s que publier des auteurs·rice·s racisé·e·s était nécessaire et important.

Le prochain horizon? Raconter des histoires bienveillantes et positives. “Les histoires positives incluant des personnages de tous horizons, mais aussi des expériences très diverses doivent également être mises en lumière, estime Cindy Van de Wilder. Car écrire une histoire positive ne signifie pas gommer la réalité ou les thèmes d’actualité, bien au contraire. C’est un vrai défi que de traiter de thèmes durs/sensibles, d’en parler d’une manière qui soit accessible au public-cible, de leur donner des pistes de réflexion, et pourquoi pas, de les faire rire à ce sujet! Autant de chantiers à explorer pour les auteur·rice·s de demain. 

Pauline Le Gall 


2. 5 films Cheek à voir au mois d’août 

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“The Hate U Give”, le film © Fox 2000 Pictures - Cheek Magazine
“The Hate U Give”, le film © Fox 2000 Pictures

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Nous avons sélectionné six BD féministes à lire absolument cet été.
“The Hate U Give”, le film © Fox 2000 Pictures - Cheek Magazine
“The Hate U Give”, le film © Fox 2000 Pictures

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Sortis cet été, ces trois albums occupent une place privilégiée dans nos playlists estivales. 
“The Hate U Give”, le film © Fox 2000 Pictures - Cheek Magazine
“The Hate U Give”, le film © Fox 2000 Pictures

6. Joanna assume son désir dans le clip de “Viseur”

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“The Hate U Give”, le film © Fox 2000 Pictures - Cheek Magazine
“The Hate U Give”, le film © Fox 2000 Pictures