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Les femmes noires vont-elles enfin trouver leur place dans l'industrie musicale en France?

Alors que le racisme est redevenu une discussion mondiale, l’industrie musicale, à l’initiative de deux de ses cadres, Brianna Agyemang and Jamila Thomas, a décidé de faire son introspection, notamment sur la place des artistes noir·e·s. Les femmes noires y sont les moins visibles et les plus fragilisées, malgré leurs succès. 
Lous and the yakuza, DR
Lous and the yakuza, DR

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#TheShowmustbepaused ou “Blackout Tuesday”, lancé par Brianna Agyemang et Jamila Thomas, deux femmes noires et cadres dans l’industrie musicale américaine, est né de la colère et de la tristesse suite à la mort de George Floyd et sera peut-être une opportunité de changement dans l’industrie musicale pour les artistes noir·e·s. En France, la place des femmes noires dans la musique est une discussion sous-jacente depuis des années, remise à jour notamment grâce au succès énorme d’Aya Nakamura, l’une des plus grosses vendeuses de disques en 2019, que le Covid-19 aura empêchée de se rendre à Coachella, gros festival américain où elle était programmée cette année.

 

 

Depuis toujours, les artistes noires sont régulièrement sexualisées, animalisées, objets plutôt que sujets de désir et ainsi placées médiatiquement dans des positions de fragilité que ne subissent pas les autres artistes. Leurs corps, leurs réactions, ne correspondent pas à ce que la norme attend: être femme et noire dans la musique, c’est la double peine. Aya Nakamura n’y échappe pas, même si en quelques décennies, les choses ont changé. “Ce qui ne passait pas avant, la liberté d’être soi, est acceptée maintenant. Notre musique continue d’avancer et c’est une excellente chose, dit la chanteuse K-Reen en évoquant le succès d’Aya Nakamura. Autodidacte passionnée de r’n’b, entendue aux côtés d’Oxmo Puccino ou Mystik, pour K-Reen, faire de la musique, c’était une question de vie ou de mort. Si ses clips cumulent aujourd’hui des centaines de milliers de vues, avec le recul, l’artiste s’aperçoit qu’elle a vite été confrontée à une réalité amère: “Quand Ophélie Winter est arrivée, j’ai compris que c’était une version plus ‘franco-compatible’ que moi, reconnaît celle qui dit avoir mis du temps à voir le machisme, le racisme, le sexisme qu’elle a subi. 

 

 

Une difficile mise en place 

En 2011, Karima Ramdani, doctorante en science politique à Paris 8 Vincennes – Saint-Denis et membre du laboratoire Genre Travail Mobilités (GTM) /CNRS, s’est penchée sur le sujet de la présence des femmes noires et maghrébines dans la musique pour un article de la revue Volume intitulée Sex Sells, Blackness too?, après la découverte des travaux autour du hip-hop de Patricia Hill Collins ou bell hooks. Son article analyse les représentations dominantes d’alors. La présence des femmes noires y est vue à travers les figurantes des clips de rap, appelées vixens, ou les rappeuses afro-américaines. L’équivalent de ces dernières a existé très tôt en France. “Patrick Colleony avait signé le groupe Tout Simplement Noir sur Night and Day. L’un des membres, Parano Refré, arrive et propose de signer la rappeuse Roll.K, avec l’idée de créer une Doc Gynéco au féminin, une femme qui parle aussi cru, se souvient Juliette Fievet, journaliste qui a travaillé en maison de disques. Les gens ont rigolé, -les disques se sont écoulés à 30-40 000 exemplaires-, peu, pour l’époque. Pour Stéphanie Binet, journaliste au Monde, les talents qui se font une place dans les années 90 sont “à l’image d’une certaine idée que l’on se fait de la femme française: sophistiquée, élégante, comme le duo Native”. 

 

 

De nouvelles voix 

Depuis l’étude de Karima Ramdani, aucune réflexion ou presque n’a été proposée sur la question des femmes noires dans une industrie violente à leur égard. Ce qui n’a pas empêché des artistes aussi diverses que Shy’m ou Casey, rappeuse aux textes très politiques, ou encore Mélissa Laveaux, d’affermir leur place sur le devant de la scène. Cette dernière vient d’ailleurs d’achever une longue tournée pour son dernier projet, Radio Siwèl. “On m’a déjà dit qu’il fallait que je perde du poids, mis des bâtons dans les roues quand je voulais suivre mon instinct pour mon image, se souvient l’instrumentiste haitiano-canadienne. Scrutée, Mélissa Laveaux est aussi remise en question sur ses engagements intellectuels et militants. “Quand j’ai voulu bosser sur un spectacle autour d’une sirène militante, ça s’est compliqué avec ma maison de disques qui n’aimait pas certaines chansons, était troublée par ma volonté d’utiliser le mot ‘racisé’, note-t-elle.

 

 

Si elle a signé chez Sony en France, Lous and the Yakuza est aussi en butte à l’essentialisation. “Quand tu es noir·e et que tu ne veux pas te ranger sous l’étiquette ‘musiques du mondes’, on ne veut pas t’entendre, constate l’artiste de 23 ans, passionnée de musique rap et de folk japonaise, qui a grandi entre la République Démocratique du Congo et le Rwanda, avant d’arriver à 15 ans en Belgique où elle découvre “le racisme et l’ignorance”. Engagée sur la question des femmes noires dans l’industrie musicale, Lous opère des choix artistiques très affirmés, comme lorsqu’elle décide de ne faire figurer que des artistes noir·e·s dans ses clips. “Je sais qu’on finit toujours par me demander pourquoi. Je sais aussi qu’on n’oserait jamais la poser la question de leur absence aux artistes blanc·he·s. Et même si son premier album très attendu échappe aux cases, difficile encore pour les radios de comprendre sa créativité protéiforme. 

 

 

Pour une vraie “diversité” 

Mais la donne a quelque peu changé grâce aux réseaux sociaux. Une artiste comme Lous and the Yakuza y est plébiscitée. Si elles sont un bon moyen de contourner les potentielles discriminations, les plateformes ne font pourtant pas tout. “Un bon projet et des actions marketing pour la télé, la radio, c’est la base, analyse Oriana Convelbo, en charge du jeune label Neuve chez Universal et qui manage Mélissa Laveaux. “Dans cette industrie globalisée, la France doit faire entendre sa jeunesse qui fait de la musique à son image, talentueuse, métissée, multiculturelle. Le succès commercial des musiques noires n’empêche pas le retard de la France. Comme le note Juliette Fievet, “aux États-Unis, la rappeuse Nicki Minaj parle d’anaconda -une métaphore pour le sexe masculin. En France, les femmes noires ne peuvent pas encore tout dire.

 

 

La Belgique produit des artistes au demeurant plus libres comme la rappeuse Shay, qui paye pourtant sa beauté et son image de frondeuse, sans être célébrée plus que ça pour ses succès dans les charts. Yseult, Lous and the Yakuza, Meryl, Le Juiice, Davinhor, Bamby, Sally et tant d’autres, qu’elles soient indépendantes ou signées en major, contribuent à la large reconfiguration de la scène francophone. “Ce qui est en train de se passer, selon moi, c’est une libération; il y a enfin de la place aujourd’hui pour des femmes noires aux profils et talents différents, s’enthousiasme Oriana Convelbo, qui vient de signer la jeune Alicia Sko, vue en première partie du phénomène Tsew The Kid. L’initiative de Brianna Agyemang et Jamila Thomas donne raison à Mélissa Laveaux, Lous and the Yakuza, Casey et leurs prises de paroles artistiques et politiques. Des comités “diversité-inclusion” se sont mis en place en France. Un work in progress qui pose question, dans une France dite “une et indivisible”, mais à suivre avec attention, pour voir si l’émotion a vraiment laissé place à la réflexion et à l’action concrète sur ces questions. 

Dolores Bakèla 


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