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Camélia Jordana: “C’est éprouvant d’être une femme dans n’importe quelle industrie”

Bien que son nouvel album Facile.Fragile, soit plus accessible que ses précédents disques, la chanteuse et désormais actrice française n’en garde pas moins son engagement authentique et pérenne. Interview.
© Hellena Burchard
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Un double disque, c’est ambitieux. Mais rien ne fait vraiment peur à Camélia Jordana, forte de 12 années de carrière -déjà-, d’un mental en acier et d’un franc-parler qui en déstabilisé plus d’un. Ces 20 nouveaux titres se partageant entre pop fédératrice, où l’on entend des duos avec Dadju et Soolking (Facile) et des sonorités plus acoustiques, recherchées, volontiers orientalisantes (Fragile). En parallèle de son parcours musical, Camélia Jordana est devenue une (très bonne) actrice, qu’on a vue chez Lou Jeunet, Yvan Attal, Emmanuel Mouret ou encore Frédéric Farrucci, passant avec aisance de la comédie au tragique. De quoi servir l’interprétation de morceaux très personnels sur Facile.Fragile, où elle rappelle, encore et toujours, l’importance qu’elle accorde à l’égalité des genres, toutes couleurs de peaux confondues. Pour Cheek, elle revient sur les combats qui l’animent depuis toujours, des violences policières au féminisme, sur les malentendus médiatiques et sur la sororité.

 
 

Ce titre, Facile.Fragile, c’est pour montrer que Camélia Jordana, malgré ses combats, est une femme vulnérable?

Oui! C’est ça, la magie de la musique: épouser une évolution personnelle. Je suis arrivée au bout de ce processus qui se résumait à n’être qu’une personne forte. Y compris dans le privé. J’en ai assez de me battre tout le temps, de taper du poing sur la table, j’ai aussi envie d’être épaulée, de ne pas être la seule qui porte et qui soutient. Si la nouvelle génération est très forte en termes d’amour propre et d’acceptation des variances de sa santé mentale, elle doit aussi savoir voir sa complexité, ses faiblesses et ses doutes.

En mai dernier, tu as créé un énorme buzz en évoquant les violences policières chez Laurent Ruquier. Pourtant, ce n’était pas la première fois que tu abordais ce sujet. Comment as-tu vécu cette soudaine médiatisation de ta parole sur cette question brûlante?

Ces conversations, je les ai eues avec toi par le passé… Mais ça n’avait pas eu autant de répercussions qu’une diffusion télévisuelle un samedi à 22 heures! Je suis politisée depuis que j’ai 16 ans car j’ai eu la chance de rencontrer des personnes qui m’ont transmis des valeurs; grâce à cela, je me sens concernée par notre monde. Je respecte les artistes qui ne veulent pas mêler la politique à leur création mais moi, mon engagement fait partie de mon quotidien.

Depuis mes débuts, j’ai eu le temps de m’habituer aux critiques sur ce que je dis, ce que je fais, sur mon physique…

J’échange avec des associations, j’organise des événements, je m’investis dans des collectifs ou je donne des interviews à ce propos. Dans cette émission, je parlais aussi de féminisme, d’écologie, de culture et d’intermittence. Christophe Castaner n’a réagi que sur un seul point, et a rendu service à la France car, sans le vouloir, il a offert beaucoup de valeur et de poids à mon propos. Et c’est redevenu un débat public. D’autant plus que, vingt-quatre heures après la diffusion, il y a eu la mort tragique de George Floyd…

Cette intervention t’a valu autant d’éloges que de critiques. Comment tu l’as vécu?

À la fin de l’émission, Philippe Besson m’a demandé si je n’avais pas peur de m’exprimer comme je le faisais. J’ai répondu que si 1% des spectateur·trice·s lisaient les livres ou voyaient les films que je venais de citer, j’avais gagné! Depuis mes débuts, j’ai eu le temps de m’habituer aux critiques sur ce que je dis, ce que je fais, sur mon physique… Si on peut parler très mal de moi, d’autres prendront néanmoins ma défense. Quand on est connu·e, les autres ont tendance à imaginer que tout n’est que paillettes, mais il y a beaucoup d’aspects pénibles dans la notoriété, surtout quand on est une femme. Alors j’essaye de prendre de la distance.

Ton engagement se ressent, encore une fois, sur ton nouvel album…

Dans ce disque, il n’y a pas de chansons sur l’écologie ou les violences policières, mais des titres comme SOS Méditerranée abordent des sujets qui me tiennent à cœur depuis longtemps. Déjà présents sur mon précédent projet Lost, ils sont ici exprimés de manière plus accessible. Entre temps, j’ai réalisé que je n’étais plus obligée de passer deux ans sur une seule et même chanson. C’était la première fois que je travaillais comme ça! Ce double album synthétise mon identité artistique. D’un côté la pop digeste, confectionné grâce au numérique, avec la voix mise en avant: Facile. De l’autre, des chansons enregistrées live, dotées d’échos ouest-africains et orientaux, car je suis également africaine: Fragile.

Je suis de tout cœur avec la créatrice de MusicToo, ainsi que les victimes qui témoignent…

Tu es aujourd’hui non seulement chanteuse mais aussi actrice. Dans La Nuit venue, tu joues une travailleuse du sexe, dans Ce qu’on dit, ce qu’on fait, tu es l’un des rôles clés du scénario. Comment reste-t-on ce qu’on est en incarnant des personnages?

C’est très difficile. Soit on a la même vision que le ou la réalisateur·rice et on installe une relation de confiance, soit ce n’est pas le cas, et il faut alors sauver la peau de son personnage. Même s’il faut lâcher prise pour être la matière de quelqu’un qui t’a choisie, il faut être bien sûre de l’objectif commun. 

Ce double emploi est-il encore plus compliqué à gérer en tant que femme?

C’est éprouvant d’être une femme dans n’importe quelle industrie, et sur la planète Terre, aux dernières nouvelles. Quand on évolue dans un circuit industriel, même artistique, on devient un produit et il est compliqué d’imposer sa ligne de conduite. Au bout d’un moment, il faut lâcher prise car tu ne peux pas toujours réussir à éduquer les gens. Il faut donc profiter d’une ouverture pour partager ses idéaux, et quand quelqu’un va trop loin, mettre des limites avec douceur et fermeté.

Ce qui n’empêche hélas toujours pas l’impunité masculine de régner… 

C’est certain. Le nombre d’agressions sexuelles est très élevé, et je suis de tout cœur avec la créatrice de MusicToo, ainsi que les victimes qui témoignent… Certains hommes ne sont pas dignes d’être en place, encore moins à des postes à responsabilités. Ce que je constate, heureusement, c’est que les femmes de ma génération éduquent celles des générations ultérieures. Parfois, elles sont très réticentes, mais la plupart sont attentives à ce qu’on leur démontre. C’est à la fois triste et émouvant d’en voir certaines réaliser à quel point elles se sont fait avoir par le patriarcat.

On exige de nous qu’on soit minces et sexy, mais les hommes ont aussi leurs diktats, qu’ils rendent eux-mêmes d’autant plus écrasants.

La sororité, c’est donc quelque chose qui te parle toujours?

Plus que jamais. Avec Nadège Beausson-Diagne, Adèle Haenel, Aïssa Maïga, Mélissa Laveaux et Yseult, nous sommes en train de créer un collectif de combattantes. Par ailleurs, je suis très admirative de consœurs comme Estelle Meyer, Louane, Pomme, Angèle, Amel Bent, Vitaa, Jeanne Added, Sandra Nkake, Raphaëlle Lannadère, Noémie Merlant, Anaïs Demoustier… Au final, toutes les femmes de ces industries d’art et du spectacle sont des guerrières. Si elles sont là, c’est qu’elles ont forcément dû affronter beaucoup de violence de la part d’hommes… et même de femmes.

Dans le morceau, tu chantes que tu les aimes, “ces hommes”… Pourquoi cette déclaration d’amour?

Quand on entend une femme prendre la parole publiquement sur le patriarcat, on pense qu’elle déteste les hommes. Ce qui est faux. Je suis même persuadée que les choses changeront quand les hommes auront vraiment compris que les femmes sont leurs égales, et que ce message passera également par eux. C’est plus intéressant que d’être l’un contre l’autre. D’autre part, c’est une chanson d’amour à tous les hommes que j’ai eus et que j’aurai. Depuis qu’ils sont petits, on leur explique qu’ils doivent être les plus brillants, avoir le plus gros salaire, la plus grosse voiture, la plus grosse verge. On exige de nous qu’on soit minces et sexy, mais les hommes ont aussi leurs diktats, qu’ils rendent eux-mêmes d’autant plus écrasants. C’est pour cela qu’il y a de la compétition entre les hommes, et une volonté de domination envers les femmes. Cette chanson, c’est ma manière de leur dire qu’ils sont bouleversants quand ils sont fragiles, taiseux… et qu’ils nous écoutent!

Propos recueillis par Sophie Rosemont


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