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Musique

Jehnny Beth explore son désir et sa sexualité dans un premier album solo brûlant

Sur scène, avec Savages, Jehnny Beth est explosive, sexuelle. En solo, elle explore le désir sur un premier album brûlant d’intensité, To Love Is To Live, qui devance la sortie d’un recueil de nouvelles érotiques.
© Johnny Hostile
© Johnny Hostile

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I am naked all the time / I am burning inside / I am a voice no one can hear / I am drifting through the years(Je suis nue en permanence / je brûle de l’intérieur / je suis une voix que personne n’entend / Je dérive depuis des années): ces quelques vers ouvrent le premier album de Jehnny Beth sous son nom propre. Cette voix, pitchée dans les graves, asexuée, c’est la sienne, “inconsciente, intérieure, libre et dangereuse, décrit la Française depuis son studio parisien, dans les hauteurs du 20ème arrondissement de Paris. Ses mots mis en chanson sont une déclaration d’intention nourrie d’inconfort. “Je suis souvent mal à l’aise par manque de représentation, nous dit-elle. Il est rare que je trouve un écho de ce que je ressens dans le monde d’aujourd’hui, encore moins dans la pop moderne. Puisque je ne l’entendais pas, je l’ai mis dans l’album. Alors bien sûr cette voix fait peur, mais elle est nécessaire.

 

 

All I want is to be the woman you never see(“Tout ce que je veux, c’est être la femme qu’on ne voit pas), chante-t-elle sur le tubesque Heroine, réaffirmant son envie de libérer la parole. Ce qu’elle a gardé pour elle depuis des années, il est temps que les gens l’entendent. Elle incarne une femme décomplexée, à l’aise avec sa sexualité. Son premier album est traversé par le désir, un désir ardent, charnel, fantasmé, objet du péché originel. “Aujourd’hui, on parle de sexualité librement, mais quand j’étais plus jeune, il n’y avait pas tout ça. Jehnny Beth, 36 ans, a reçu une éducation catholique. Depuis 15 ans, elle vit avec son compagnon et collaborateur Johnny Hostile une union libre. Elle est autant attirée par les femmes que les hommes. Elle est bisexuelle. Ces affirmations lui font du bien. Elle n’a pas toujours osé les formuler à voix haute. “On ne nous apprend pas à être dans la multiplicité, regrette-t-elle. Le couple, c’est le dernier tabou à conquérir. Je suis sûre que beaucoup de gens aimeraient questionner la monogamie par exemple.

 

Du plaisir à jouer les monstres

La protégée de PJ Harvey désapprouve le manque d’imagination dans les rapports amoureux et milite pour l’érection des fantasmes, même si d’aventure ils côtoient le vice, la perversité. “J’ai une méchante manie, confie-t-elle. Quand j’ai l’impression d’être du bon côté des choses, j’ai tout de suite envie de mettre le masque du démon.Sur scène, une lumière rouge viendra éclairer son visage pour matérialiser cette ambivalence. Sur disque, elle l’exprime au travers des personnages qu’elle incarne, à la première personne. Ils sont sans affect et sans cœur (Innocence), ne valent pas mieux que les hommes de pouvoir épinglés par le hashtag #MeToo (I’m The Man), et ce sont aussi des jaloux notoires (How Could You). “Je prends du plaisir à jouer les monstres, dit-elle sans rougir. Cet aveu est rare dans la pop music. “C’est prendre en charge l’humanité telle qu’elle est et ne rien cacher de sa laideur, résume Jehnny Beth. 

 

 

To love is to live, to live is to sin” (“Aimer, c’est vivre, vivre c’est pêcher”), le refrain du morceau We Will Sin Together, est une invitation à faire le mal ensemble. “Aimer, c’est accepter le côté défaillant de l’être, et c’est aussi dans le mal qu’on prend du plaisir, qu’on apprend à mieux se connaître, sans se détruire et c’est cet endroit-là qui m’intéresse.C.A.L.M., son premier livre en anglais illustré par les photos érotico-porn de Johnny Hostile, célèbre toutes les formes de perversité et tord le cou à la bienséance, de l’homme-renversé à celui qui a tellement faim de sexe qu’il finit par se manger lui-même, en passant par cette jeune amoureuse qui se voit offrir une orgie XXL par sa compagne. “Je n’avais pas peur d’aller trop loin, mais de ne pas aller assez loin, ironise-t-elle. Je n’avais pas envie de me laisser déborder par la poésie.Son compagnon capture avec son appareil une sexualité libre, joyeuse, anonyme, dans laquelle Jehnny Beth s’inclut volontiers. “On ne voit pas les visages et c’est voulu, pour ne pas faire entrer les codes de la société par la fenêtre. On était en totale immersion et j’ai trouvé une grande liberté à être dans cet espace-là non politique.” Une artiste plus que jamais à l’écoute de son désir.

Alexandra Dumont 

To Love Is To Live (Caroline Records), sortie le 8 mai 

C.A.L.M. (Crimes Against Love Manifesto), sortie le 11 juin aux éditions White Rabbit

 


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© Johnny Hostile - Cheek Magazine
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