culture

Livre

Joumana Haddad: “Le corps des femmes est le lieu de beaucoup de vengeances”

Alors que le Liban vit une révolution sans précédent, la femme de lettres et politicienne libanaise Joumana Haddad sort chez Actes Sud son dernier opus: Le Livre des reines. La saga familiale de quatre générations de femmes, au cœur des conflits qui ont jalonné l’histoire du Moyen-Orient.
© Natalia Sancha
© Natalia Sancha

© Natalia Sancha


Joumana Haddad est une figure incontournable du féminisme arabe. Toute son œuvre en est l’incarnation. Sa vie, aussi. Ayant grandi au Liban durant la guerre civile, elle rencontre l’érotisme dans la bibliothèque de son père avec les livres du marquis de Sade. Une découverte fondatrice qui l’amène à créer en 2009 la première revue érotique de langue arabe: Jasad (corps). Une aventure qui, si elle lui vaut des menaces de mort des plus conservateurs, ne suffit pas à l’arrêter. Le militantisme façon Joumana Haddad ne souffre d’aucune trêve. Avec J’ai tué Shéhérazade, confessions d’une femme arabe en colère (2010), elle déconstruit les stéréotypes sur la femme arabe, critique la masculinité toxique de la région dans Superman est un arabe (2014), traite aussi de libération du corps et du désir féminin dans le recueil de poésie Le Retour de Lilith, ou dans sa pièce de théâtre Nafass (“cage” en arabe). Un combat qu’elle mène également sur les fronts de l’éducation et de la politique: elle s’est présentée comme candidate aux dernières élections législatives du Liban en mai 2018, au sein de Koullouna Watani, un rassemblement issu de la société civile. Et cherche aujourd’hui à éveiller les consciences politiques auprès des nouvelles générations au sein de son association, le Centre Joumana Haddad pour les libertés.

 

Qu’est-ce qui t’a donné envie de raconter l’histoire de ces quatre femmes, ces quatre “reines”?

Ce livre est inspiré de l’histoire de ma propre famille, et plus particulièrement celle de ma grand-mère maternelle. Dès ma plus jeune enfance, je voyais les gens jouer aux cartes, notamment dans les abris pendant la guerre civile libanaise. Je me souviens avoir été énervée de voir que le roi était toujours plus fort que la reine. Et comme dans ce livre, je parle de quatre femmes d’une même lignée, j’ai immédiatement pensé aux quatres reines. C’est aussi pour cela que tous les prénoms des personnages commencent par un “Q”, en référence aux reines dans les jeux de cartes.

Qu’est ce qui relie toutes ces femmes entre elles?

La force de se relever malgré tous les coups qu’elles reçoivent. Si nous recevons les mauvaises cartes à la naissance, j’ai voulu montrer à travers elles qu’on peut malgré tout en faire quelque chose. Si les destinées de ces femmes ne se sont pas forcément déroulées comme elles l’auraient souhaité, chacune a résisté à sa manière. Elles ne se sont jamais abandonnées à leur destin.

“Je dis souvent que les hommes font la guerre et que les femme la perdent, même lorsqu’elles font partie des vainqueurs.”

La souffrance est au cœur de ce roman, et surtout celle du genre féminin dont il est question dès les premières pages: “Cette partie honteuse du corps où le carnage commence. Cette partie honteuse du corps où la souffrance et l’extase se confondent… où toutes les routes convergent…” Qu’as-tu voulu dire?

Je dis souvent que les hommes font la guerre et que les femme la perdent, même lorsqu’elles font partie des vainqueurs. Les femmes souffrent en permanence des conflits, et leur corps est le lieu de beaucoup de vengeances. Encore plus dans le monde arabe, où il est pris en otage, kidnappé. C’est la raison pour laquelle cette question du corps féminin est une partie essentielle de mon travail, de mon écriture et de mon militantisme. Je lutte pour sa libération et pour son émancipation.

Les femmes de ce roman entretiennent parfois un rapport difficile à la maternité, entre sacrifice et vengeance. Qadar dit même être la fille de Médée, figure mythologique qui aurait tué ses enfants pour se venger de son mari. Pourquoi avoir montré un côté si noir de la maternité?

La maternité ne devrait pas être synonyme de sacrifice mais pourtant c’est le cas chez beaucoup de femmes. Parce qu’il s’agit d’un rôle qu’on lui impose souvent et de cette injonction, naissent les volontés de vengeance. Les enfants peuvent parfois devenir les bouc-émissaires de l’échec de leurs propres mères. Il y a chez certaines femmes l’envie que leurs enfants les vengent de la vie, ou celle de se venger de la vie et de compenser leur propre souffrance sur eux. Ce n’est évidemment pas toujours le cas, mais c’est aussi une réalité.

“Cette diversité que nous avons, nous l’utilisons comme un prétexte pour nous entretuer, que ce soit au Liban ou dans le reste du monde.”

Qu’est ce que tu as voulu dépeindre en inscrivant tes personnages dans les différents conflits du Moyen-Orient?

J’ai voulu montrer qu’entre le génocide arménien en 1915 et le moment où j’ai pensé à l’écriture de ce roman, il n’y a eu que des guerres. Un cercle vicieux de rancune et de haine dans lequel nous sommes coincés. Je crois que nous n’apprenons pas assez de nos leçons. C’est triste de voir comment on revient sans cesse au crime. Cette diversité que nous avons, nous l’utilisons comme un prétexte pour nous entretuer, que ce soit au Liban ou dans le reste du monde. Pourtant dans chaque guerre, même celui qui la remporte est perdant.

Que penses-tu de la “révolution” citoyenne qui se déroule en ce moment au Liban?

Je crois au réveil des Libanais et d’ailleurs tout mon entourage m’appelle pour me demander de revenir à Beyrouth. J’espère que ces manifestations vont apporter un réel changement. Nous y avons cru en 2005 (NDLR: manifestations populaires du 14 mars 2005 suite à l’assassinat du premier ministre de l’époque Rafic Hariri et en réaction à l’occupation syrienne du Liban), puis en 2015 (Ndlr: crise des déchets), sauf que lors des dernières élections législatives, les Libanais ont revoté pour les mêmes personnes. Le moyen de changement le plus efficace se trouve dans les urnes, un pouvoir que les gens ne réalisent pas toujours qu’ils ont. Il manque une réelle prise de conscience politique au Liban, et c’est ce qui m’a menée à créer ma propre ONG, qui a pour but d’alerter et d’éduquer les jeunes sur l’importance de cet engagement politique.

Propos recueillis par Lou Mamalet 


1. 7 temps forts à ne pas manquer aux Trans Musicales de Rennes

Les 41èmes rencontres Trans Musicales de Rennes, alias les Trans, se tiendront en Bretagne du 4 au 8 décembre. On a sélectionné pour vous les artistes et les rendez-vous à ne pas manquer. 
© Natalia Sancha  - Cheek Magazine
© Natalia Sancha

2. Elle signe “Nos vacances au bled”, récit drôle et fin d’une histoire française de l’immigration

Après Famille nombreuse, Chadia Chaibi Loueslati poursuit dans Nos vacances au Bled l’exploration de son histoire familiale en nous emmenant avec elle en Tunisie, le pays d’origine de ses parents. Une ode à l’insouciance d’une époque révolue, un hommage aux sacrifices de ses parents et une histoire de France à l’adresse de tou·te·s. 
© Natalia Sancha  - Cheek Magazine
© Natalia Sancha

6. 3 raisons de voir “XY Chelsea”, le documentaire intimiste sur Chelsea Manning

Ce documentaire intimiste suit la sortie de prison de Chelsea Manning, la lanceuse d’alerte américaine qui a divulgué des centaines de milliers de documents sur la guerre en Irak et en Afghanistan via la plateforme Wikileaks. 
© Natalia Sancha  - Cheek Magazine
© Natalia Sancha

7. Dali Misha Touré: “Je suis française, noire, malienne, voilée, jeune et écrivaine”

Dali Misha Touré, 25 ans, étudiante en psychothérapie et écrivaine, a déjà signé quatre romans. Parmi eux, Cicatrices, le premier publié récemment à compte d’éditeur. C’est le récit sensible au ton enfantin d’une adolescente incomprise par sa propre famille, au sein d’un foyer polygame quelque part en banlieue parisienne, et qui trouve refuge dans les mots. Rencontre. 
© Natalia Sancha  - Cheek Magazine
© Natalia Sancha